A bâtons rompus avec Sindika Dokolo

Depuis plusieurs mois, l’homme d’affaires congolais Sindika Dokolo est de plus en plus présent dans le débat politique au Congo-Kinshasa. Marié à Isabel Dos Santos – la fille de José Edouardo du même nom -, « Sindika » n’est pas bien vu.

D’aucuns le suspectent de faire le « jeu hégémonique » de l’Angola à l’image de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre) porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir en mai 1997. Des accusations que l’intéressé réfute avec des arguments imparables. A l’occasion de la publication du « Manifeste Esili », l’initiateur du Mouvement « Les Congolais debout » a répondu à quelques questions de Cheik Fita et B.A.W. Interview.

Monsieur [Sindika] Dokolo, vous venez d’assister à la signature du « Manifeste Esili » au siège de la FIDH à Paris. Quelle importance accordez-vous à cet acte?

Je tiens à apporter un correctif. Je n’ai pas seulement assisté. J’ai aussi apposé ma signature. Je pense qu’il s’agit d’un acte d’une importance absolument stratégique pour le Congo-Kinshasa. Pour la première fois, des Congolais qui n’ont pas l’ambition d’accéder au pouvoir ont établi et démontré de manière scientifique et logique – à travers ces trois jours d’assises que nous avons eu -, que:
premièrement, il y a eu effectivement une volonté délibérée de Monsieur Kabila de saboter les élections afin qu’elles n’aient pas lieu comme la Constitution le prévoit à la fin de son second et dernier mandat avant décembre 2016;
deuxièmement, nous avons eu la démonstration de l’instrumentalisation de nos institutions. Pas seulement les services de sécurité avec la répression généralisée mais également la Cour Constitutionnelle qui a taillé sur mesure un nouveau statut, une espèce de légitimité artificielle pour le président Kabila qui va lui permettre de se maintenir au-delà de la durée autorisée par la Constitution;
troisièmement, nous avons eu la démonstration – par la présentation des envoyés de la CENCO membres de la Commission Justice et Paix – qu’il y a eu une volonté délibérée de violer les Accords de la Saint Sylvestre qui accordait à Monsieur Kabila une année supplémentaire pour organiser les élections. Fort de ces constats étayés, nous avons établis sans doute possible que nous sommes bien dans la situation qui est identifiée au premier alinéa de l’article 64 de la Constitution. C’est-à-dire que nous sommes en présence, en RDC, d’un Président qui est en train d’exercer le pouvoir en violation de la Charte fondamentale de notre pays. C’est très important que cela soit proclamé et dit par des acteurs de la société civile qui n’ont pas l’ambition de conquérir le pouvoir. Nous avons vu ici une réponse citoyenne qui a été faite suite à l’appel lancé [Ndlr: le 23 juin 2017] par nos évêques de prendre rendez-vous avec l’Histoire en nous mettant debout pour protéger nos acquis démocratiques
.

Vous venez de dire que la rencontre de ce jour a réuni des Congolais qui n’ont pas l’ambition de conquérir le pouvoir. Vous faites bien de le dire. Depuis que vous avez pris la tête du Mouvement « Les Congolais debout », il y a des commentaires dans tous les sens. Quel rôle comptez-vous jouer au Congo-Kinshasa de demain?

Plus je dis que je n’ai pas d’ambition politique, plus les gens trouvent cela suspect. Ils sont persuadés que j’affirme le contraire de ce que je pense. Si j’avais voulu m’engager dans la politique, je me serai affilié à un parti. Je serai aujourd’hui en train d’occuper un poste de responsabilité. Je peux partager avec vous et vos téléspectateurs congolais, la raison de mon engagement. Je ne m’imaginais pas, en tant que Congolais de la diaspora qui a réussi à faire quelque chose hors de son pays – je ne m’imaginais pas restant les bras croisés à ne rien faire alors même que notre pays est en train de basculer dans le chaos généralisé avec un pouvoir qui instrumentalise non seulement la fragilisation de l’Etat mais également toute l’instabilité qui en découle. C’est le cas notamment des massacres et des violences terribles sur la population civile.
Tout le monde connaît mon engagement dans la culture notamment le travail que je fais au niveau du musée de Dundo en Angola sur la civilisation tshokwe. Nous sommes occupés justement à récupérer les chefs d’œuvre de la civilisation tshokwe qui ont été volés pendant la guerre en Angola. Dundo se trouve exactement à la frontière entre Lunda Norte et la RDC par la province du Kasaï. C’est l’endroit où se trouvent justement les 30.000 réfugiés congolais. Moi qui suis présent à Dundo à travers ma Fondation, j’ai recueilli des témoignages qui m’ont glacé le sang. Des gens avec des bras et les pieds coupés. Des enfants de trois ou quatre ans qui sont sortis de la brousse, sans parents, du côté angolais. Des choses que je n’imaginais pas voir un jour dans ma vie. Ce qui m’a mis hors de moi, c’est le fait que pour la première fois, le Congo a eu deux Premier ministres successifs originaires du Kasaï. Je n’ai entendu personne faire quoi que ce soit pour mettre un terme à cette situation. Personne. Il y a d’un côté les gens qui instrumentalisent et s’amusent avec la vie de nos concitoyens. Et de l’autre, ceux qui considèrent que ce n’est pas leur problème. Il n’y a rien à faire et ils restent les bras croisés.
Par rapport à cette situation, j’ai pensé qu’il était bon de proposer une autre voie. A savoir une approche citoyenne de masse. On m’a souvent demandé pourquoi je n’ai pas rejoint les mouvements citoyens Filimbi ou Lucha. J’ai répondu que ce sont des mouvements de jeunesse. Je ne suis plus si jeune que ça. Je considère que le grand problème est de savoir comment engager la grande masse de nos compatriotes qui sentent bien que le pays est en train de basculer et qui en souffre dans leur chair et dans leur âme mais ne savent quoi faire. Ils n’osent pas mettre leur vie en péril pour arriver à résoudre cette situation. C’est ça que nous voulons faire. Nous nous plaçons dans la perspective de l’Appel des évêques. Nous avons la conviction que tous ensemble nous arriverons à mettre un terme à cette situation dans la paix et dans le respect de nos lois. Le droit de manifester est consacré dans la Constitution. Et le fait que les représentants de l’Eglise catholique aient signé ce Manifeste, demain nous allons le présenter à tous les princes de l’église au Congo. Mais aussi au personnel politique. Nous allons vulgariser ce document auprès de tous les Congolais. Si nous n’arrivons pas, tous ensembles, dans le respect de nos lois, d’une seule voix, à rappeler Monsieur Kabila à l’ordre et lui faire comprendre qu’il ne pourra pas diriger le pays par défi avec la politique de terre brûlée qu’il mène, nous n’arriverons pas avant la fin de l’année au retour à l’ordre constitutionnel et à la démocratie
.

Le Manifeste Esili a des ambitions. Quelles sont, selon vous, les chances de réalisation de celles-ci?

C’est un Manifeste qui constitue pour moi le point de départ d’une nouvelle page de l’histoire de notre pays. Il ne s’agit plus maintenant uniquement de la lutte des politiques. Il ne s’agit plus de la lutte uniquement de certains mouvements citoyen ou de certains de nos compatriotes qui avaient pris conscience de la gravité de la situation. Il s’agit maintenant réellement d’inviter tous les Congolais à adhérer pour dire « Stop! ». De ce point de vue, je ne vois pas comment il pourrait y avoir un échec. Dans le pire de cas, nous allons assister à une inversion de rapports de force. Nous allons assister maintenant à une situation où la peur va changer de camp. Il va falloir que les valeurs dont nous sommes porteurs puissent effrayer certains. Le président de la République est le président de la République même si il est illégitime. C’est important qu’il y ait la société civile dans sa grande diversité mais aussi et l’Eglise catholique. Pourquoi? Parce que nous mettons au centre de notre démarche des valeurs, des principes qui doivent guider cette transition nécessaire vers des élections qui doivent garantir que quel que soit le modèle qui doit être développé ils seront toujours faits dans l’intérêt de nos population dans le respect de nos lois avec des acteurs qui ne sont pas intéressés par la lutte pour le pouvoir.

Une question un dérangeante. Personne ne peut vous dénier votre qualité de citoyen congolais. Il reste que vous êtes l’époux de la fille du chef de l’Etat angolais José Edouardo dos Santos. D’aucuns voient l’ombre de l’Angola derrière vous. Que répondez-vous à ceux allèguent que Luanda voudrait opérer une sorte d’OPA à l’image des Rwandais de l’AFDL en mai 1997?

Je peux imaginer que les gens puissent avoir cette perception. Je me rappelle d’une époque en1997-1998, je n’étais pas encore allé en Angola. Des militaires rwandais s’étaient emparés du barrage d’Inga. Je me rappelle bien que ce sont des troupes angolaises qui les avaient délogés et rapatriés au Rwanda via l’Angola. Je n’ai pas vu des Angolais prendre en main les destinées du Congo. Je n’ai pas vu un Angolais se faire nommer chef d’état-major de l’armée. Je n’ai pas non plus vu des Angolais occuper des postes importants dans l’administration, l’armée et les services de sécurité.
Alors que, plus que le Rwanda, l’Angola a beaucoup des citoyens qu’on appelle chez nous au Congo les « Bazombo » (les « regreçados » [Traduction: les retournés] en Angola) ils vivent de part et d’autre de la frontière longue de plus de 2.000 kilomètres qui sépare les deux pays. Croyez-moi, mon engagement et la manière dont je m’engage mettent beaucoup de gens mal à l’aise. Mais j’ai une chance. Cette chance tient au fait qu’en Angola, les gens ont la perception de ce qu’on appelle le combat. Le combat contre la tyrannie. Les Angolais ont souffert contre les portugais. Ils ont souffert face aux Sud-Africains. J’ai beaucoup apprécié l’attitude des Angolais lorsque Kinshasa a pris des initiatives pour me faire taire: « Il y a des lois au Congo. C’est un Citoyen congolais. Il peut avoir les opinions qu’il a. Qui sommes-nous pour l’empêcher de dire ce qu’il a à dire? » Dans cette perspective, je me suis senti très à l’aise en me disant: je dois m’engager. C’est un devoir sacré et patriotique. Je ne peux pas rester les bras croisés pendant qu’on passe la population de mon pays par le fil de l’épée
.

Un dernier mot?

Oui! Ce mot je l »adresse à tous mes compatriotes. Pas seulement ceux de la diaspora mais aussi ceux qui peuvent nous suivre au Congo. Je tiens à leur dire qu’il n’y a pas de fatalité. Aujourd’hui, un Congolais qui n’est pas une partie de la solution – qui est en train d’être dessinée à travers ce Manifeste à l’appel des évêques catholiques – un Congolais qui n’est pas dans la solution est dans le problème. Il n’y a plus de Congolais neutre. Il n’y a plus de Congolais, membre de la société civile, politicien ou simple citoyen, qui puisse dire qu’il n’est pas sûr de suivre. Nous nous trouvons devant un cas de conscience. Soit vous considérez, comme nous, que Monsieur Kabila a violé la Constitution et, de ce fait, il a saboté les élections et est coupable de haute trahison avec toutes les conséquences que cela implique. Soit vous estimez que ce n’est le cas. Il a fais preuve de bonne volonté et c’est un grand mal entendu. Et que c’était nécessaire d’acheter des avions et de construire l’immeuble intelligent là où l’Internet ne marche plus. Il est important que vous soyez attentifs. Vous y répondrez parce que dans la vie d’un homme et dans l’histoire d’un pays, on n’a pas souvent l’occasion de faire quelque chose qui change vraiment l’avenir.
Ce dont il est question aujourd’hui, c’est deux choses. C’est la dignité des Congolais et l’avenir de nos enfants. Trois à quatre mois restent pour déterminer l’histoire de notre pays. J’espère que tous les Congolais – chacun en son âme et conscience – trouveront l’inspiration de s’engager et non de rester les bras croisés. C’est en tous cas, ce que j’ai décidé de faire. Je me suis mis debout. Je peux parfois déranger. En tous cas, j’ai fait le choix de ne pas rester inactif
.

 

Propos recueillis à Paris par Cheik Fita et Baudouin Amba Wetshi