André Mbata: « Il n’y a pas eu de ‘Zuma Désir’ en Afrique du Sud… »

Constitutionnaliste, André Mbata Mangu enseigne dans plusieurs universités. Il est également directeur exécutif de l’IDGPA (Institut pour la Démocratie, la Gouvernance, la Paix et le Développement en Afrique). Depuis Johannesburg, il jette un regard critique tant sur la démission du président sud-africain Jacob Zuma – intervenue jeudi 15 février – que sur la situation au Congo-Kinshasa.

Quelle est votre réaction à chaud après la démission de Jacob Zuma?

Il y a d’abord le soulagement. Il y a ensuite la fierté de constater qu’il y a encore en Afrique des gens capables de poser des actes appréciables. Nous nous trouvons ici en Afrique du Sud où le Président de la République a été cité dans plusieurs cas de corruption. Le peuple sud-africain a, à plusieurs reprises, organisé des marches de protestation. Ici, il n’y a pas eu d’interdiction de manifestation. Ici, l’Internet n’a pas été coupé. Ici, on n’interrompt pas le WhatsApp. Ici, on ne tire pas de gaz lacrymogènes et on n’arrête personne. Ici, on n’entre pas dans les églises pour abattre des fidèles. Finalement, ici, les dirigeants comprennent – comme Zuma l’a si bien reconnu dans son allocution – que lorsque votre peuple vous demande de partir, il faut partir. La preuve est faite qu’il y a encore en Afrique des gens qui ont le sens de l’honneur. Hélas, cela est loin d’être le cas en Afrique centrale et dans la sous-région des Grands lacs.

Dans son allocution, Jacob Zuma a déclaré qu’il ne voudrait pas que le sang d’un Sud-Africain soit versé en son nom. Votre commentaire?

C’est une déclaration très importante qui va dans le même sens de ce que je viens de vous dire. On ne peut pas ôter la vie à un être humain pour le pouvoir. Zuma a compris que le pouvoir d’Etat n’a de sens que lorsqu’il est mis au service de la population. Ici, on n’entend guère parler de « Zuma Désir ». Ici, Zuma est parti sans qu’il y ait « inanition de la nation ». Ce vendredi 16 février à 19 heures, le discours sur l’Etat de la nation sera prononcé par le président Cyril Ramaphosa. L’ancien président Zuma pourrait se retrouver parmi l’assistance. La nation sud-africaine va continuer à vivre. Les individus, les hommes passent. Zuma est passé. Il n’y a pas de Président éternel. Voilà une leçon qui nous vient de l’Afrique du Sud. Le Congo-Kinshasa est sorti de la colonisation en 1960. Les Sud-Africains, eux, ont été affranchis du régime d’apartheid plusieurs décennies après. Au Congo-Kinshasa, on a tué des manifestants pacifiques le 31 décembre 2017 et le 21 janvier dernier. Le régime s’apprête à tuer encore le 25 février prochain. Je ne dirai jamais assez qu’il y a une vie après la Présidence. Et qu’il n’y aura jamais « d’inanition de la nation » mais plutôt l’inanition des « tambourinaires » du pouvoir et de tous ces thuriféraires.

Plusieurs affaires judiciaires ont eu raison de Jacob Zuma. On parle notamment de corruption et de racket. Au Congo-Kinshasa, plusieurs scandales (la fortune de « Joseph Kabila », passeport biométrique, Panama Papers, BGFI Bank, enquête de l’agence Bloomberg sur l’affairisme de la « famille Kabila »etc.) ont été révélés sur « Joseph Kabila » et sa fratrie sans que la justice congolaise n’ouvre la moindre information judiciaire. Ne pensez-vous que, demain, la priorité serait de doter le Congo d’un appareil judiciaire efficace et indépendant?

Vous avez parfaitement raison. Il ne peut y avoir de démocratie véritable s’il n’y a pas de justice. En Afrique du Sud, il y a une justice qui fonctionne et tout le monde est égal devant la loi. La preuve? Zuma n’a pas été lavé de toutes ces affaires de corruption qui le poursuivent. Chez nous, il n’y a pas de justice juste et indépendante qui s’applique aussi à ceux qui sont au pouvoir. Au Congo, la Cour constitutionnelle fait du n’importe quoi. Les décisions prises par cette juridiction ne sont même pas respectées. La corruption est érigée en système de gouvernement. On corrompt tout le monde et tout le monde est corruptible. A voir la vénalité des chefs des partis politiques et des membres de la majorité au pouvoir, on se trouve au paradis de la corruption. Personne ne peut gagner un marché public sans verser des dessous de table. C’est pourquoi le chef de l’Etat, les ministres et leurs familles s’enrichissent. Un jour, il y aura une justice dans ce pays-là. Nous devrons y mettre en place une justice indépendante. Je suis sûr que le discours du président Ramaphosa de ce vendredi soir sera centré sur la lutte contre la corruption. Dans notre pays, il n’y a que des scandales. C’est pourquoi, le peuple congolais a raison d’utiliser l’article 64 de la Constitution. Le peuple a non seulement la liberté mais surtout le devoir de s’opposer à tout individu ou groupe d’individus qui tentent de se maintenir au pouvoir par la force. Chez nous, il n’y a pas que la justice qui ne marche pas. On soudoie même les pasteurs. Ceux des pasteurs qui ne prennent pas le chemin de l’exil sont menacés de mort. En Afrique du Sud, il n’y a pas que la justice qui joue le rôle de contre-pouvoir. Il y a aussi la presse. D’ailleurs, j’apprécie beaucoup le travail que Congo Indépendant abat depuis plusieurs années. L’Histoire sera reconnaissante à cet organe de presse. En dehors des journalistes engagés qui font un excellent boulot, que dire de la télévision d’Etat « RTNC » et de Télé 50? Il y a des gens qui ne méritent pas de porter le titre de journaliste. En Afrique du Sud, le journaliste n’applaudit  pas tout et ne peut pas dire n’importe quoi lors des conférences de presse. Ici, la presse est indépendante. Il n’y a pas que la presse qui critique, il y a aussi les intellectuels. Que voit-on chez nous? Vous avez sans doute appris le phénomène des « diplômes politiquement transmissibles ». On n’observe même plus les règles. On se fait proclamer « docteur » et « professeur d’université ». Quelle université? Voilà pourquoi nos universités sont classées dans le peloton de queue en Afrique. Je dois vous dire que depuis jeudi, c’est la fête en Afrique du Sud. La nation sud-africaine n’est pas morte parce que Zuma est parti. La nation congolaise aussi est plus importante que Kabila. Elle survivra après le départ de celui-ci.

Après la chute du Zimbabwéen Robert Mugabe, des Congolais ne cachaient pas une certaine satisfaction. Le départ de Zuma semble susciter le même sentiment. Les Congolais ne se trompent-ils pas de front et d’adversaire?

Moi aussi je me réjouis avec les Sud-Africains. On doit se réjouir partout où la démocratie fait des progrès. Les Africains devraient se réjouir chaque fois qu’il y a un dirigeant corrompu en moins. Nous ne devons pas nous limiter à exprimer notre satisfaction. Nous devons également tirer des leçons. Le peuple sud-africain a lutté contre l’apartheid. Il n’a pas reculé. Les Congolais doivent savoir que la démocratie n’est pas un cadeau. En Afrique du Sud, Zuma a tenté de s’accrocher au pouvoir jusqu’au bout. Il n’a pas pu résister à la pression qui montait. Une seule leçon doit être tirée. A savoir : seule la lutte d’un peuple libère. Il va sans dire que notre joie n’est pas pleine. Il y a encore plusieurs milliers de « médiocres » qui gouvernent en Afrique centrale et dans la sous-région des Grands lacs.

A l’issue de la réunion tripartite qui s’est tenue mercredi 14 février à Kinshasa, « Joseph Kabila », Denis Sassou-NG’uesso du Congo-Brazzaville et Joao Lourenço de l’Angola ont « condamné toute tentative d’accession au pouvoir par la voie inconstitutionnelle ». Qu’en pense le constitutionnaliste que vous êtes?

On devrait en rire! Que savent-ils de la voie constitutionnelle? Après avoir tripatouillé la Constitution, obtenu un référendum forcé et réduit au silence l’opposition, le Président du Congo d’en face peut-il donner des leçons sur la « voie constitutionnelle »? Lorsque vous parcourrez la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, la situation actuelle au Congo-Kinshasa constitue un changement inconstitutionnel de gouvernement. Le régime qui est en place chez nous est un régime inconstitutionnel. Pourquoi? Tout simplement parce que nul ne peut commander un peuple sans avoir reçu mandat. Kabila est hors mandat depuis le 19 décembre 2016. Le Président de la République et le Parlement sont illégitimes. J’en profite pour féliciter le député national Martin Fayulu Madidi qui a reversé ses émoluments de janvier parce que l’Assemblée nationale n’est plus légitime. Je souhaiterais que cet exemple soit suivi par tous les parlementaires « acquis au changement ». La Constitution de notre pays est très claire en son article 64 comme je l’ai dit précédemment. Nous sommes dans une situation où un groupe d’individus exerce le pouvoir en violation de la Constitution. Il est tout à fait constitutionnel de s’opposer à ce groupe d’individus pour obtenir le respect de la Loi fondamentale.

Les cadres de la « majorité » pourraient vous rétorquer que, par son arrêt daté du 11 mai 2016, la Cour constitutionnelle a réglé cette situation en autorisant au président sortant de rester en fonction jusqu’à l’élection du nouveau Président…

Vous parlez des gens de la majorité ou de la médiocrité? Que peuvent-ils dire? D’abord, la Cour constitutionnelle a violé la Constitution. Comment peut-on se baser sur un arrêt inconstitutionnel? J’ai toujours dit que l’article 64 ne s’applique pas qu’au gouvernement. Même si c’est la Cour constitutionnelle qui exerce son pouvoir en violation de la Constitution, le peuple a le devoir de s’opposer à ce groupe d’individus qui exercerait leurs pouvoirs de juges en violation de la Constitution. Ils sont dans l’erreur. Il faut comprendre et c’est normal : on ne peut pas s’attendre à l’excellence de la part des gens qui sont dans la médiocrité.

Lorsqu’on parcourt la Constitution congolaise, on a l’impression d’une nette séparation des Pouvoirs. Dans la pratique, le Pouvoir exécutif a fini par « phagocyter » les Pouvoirs législatif et judiciaire. Que faire pour empêcher la réédition d’un tel dysfonctionnement à l’avenir?

Vous avez raison de poser cette question. Dans la rubrique « Opinion & débat » de Congo Indépendant, des intervenants parlent souvent de contre-pouvoirs, de la bonne disposition des choses, de Montesquieu et de John Locke. Notre Constitution a prévu la séparation des Pouvoirs de sorte que le pouvoir arrête le pouvoir. Il n’y a pas de Constitution parfaite au monde. Comparée aux Constitutions en vigueur dans d’autres Etats du continent, la nôtre est l’une des meilleures en termes de séparation des trois pouvoirs traditionnels. Que personne ne vous dise le contraire. Le problème fondamental se situe au niveau de l’application. J’ai toujours dit à ceux qui tentent de réviser la Constitution par référendum qu’ils n’y parviendront jamais. Au lieu de se préoccuper de changer la Constitution, il faut changer l’homme l’individu ou le groupe d’individus qui dirigent dans la médiocrité car on sait que le poisson pourrit par la tête, comme disent leurs amis chinois.

En faisant quoi?

Il faut renouveler la classe politique. Nous devons aller aux élections pour doter le pays des dirigeants qui respectent les textes. Il faut travailler sur les hommes. Il nous faut un nouveau type de personnel politique. Les Congolais doivent se débarrasser des gens qui ont en horreur le respect des règles.

Comment pourrait-on se défaire d’une oligarchie qui a sous son contrôle la force publique et les finances et qui ne cesse de repousser par la ruse la tenue des élections?

Nous n’avons pas choisi la voie de la violence, de la rébellion ou de la lutte armée. Le peuple a le pouvoir de déclasser son personnel politique. Nous ne cessons de dire que le pouvoir en place ne veut pas d’élections. Nous avons dit que le train a complètement déraillé et nous devons le remettre sur le rail. Il faut une « transition sans Kabila ». Une transition animée par des personnalités dignes, intègres et compétentes qui vont renoncer à se présenter à ces scrutins. Ceux qui nous gouvernent sont des médiocres. Nous devons nous débarrasser d’eux. Le changement pourrait prendre du temps. Il reste que le peuple congolais est plus fort que n’importe quel dirigeant politique. Ce peuple peut arracher le changement.

Que répondez-vous à ceux qui soutiennent l’idée d’une transition de 5 ans? Ces cinq années, expliquent-ils, seraient mises à profit pour reformer les piliers de l’Etat – la justice, l’armée, l’administration, la police et les services de renseignements – et organiser chaque année un type d’élection en partant des locales. La présidentielle et les législatives devant servir de couronnement…

Si vous ne pouvez pas balayer votre maison en un jour, vous ne pourrez pas le faire même si vous disposiez de 54 mois. Le problème fondamental reste la présence de l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Il nous faut des hommes compétents et intègres.

Qui aura la charge de « sélectionner » ces « hommes compétents et intègres »?

Tout n’est pas que « médiocre » au Congo. Il y a des hommes compétents et intègres qui évoluent dans un mauvais système. C’est le cas notamment de la Cour constitutionnelle. Cette haute juridiction compte en son sein des juges qui s’acquittent bien de leur travail. On pourrait dire autant des pasteurs et des journalistes. Il y a des professeurs d’université qui ne se cassent pas devant le Léviathan. Il y a des gens compétents et intègres qui peuvent accomplir ce travail de la réhabilitation de l’Etat en 12 ou 18 mois. Pour que les choses changent, il nous faut une justice indépendante mais aussi des intellectuels engagés. Il nous faut également des intellectuels qui n’ont pas peur de perdre leurs avantages. Il nous faut des religieux qui comprennent que servir Dieu revient à servir d’abord les hommes qui vivent autour d’eux. Il nous faut une presse responsable qui ne diffuse pas n’importe quoi comme on le voit à Kinshasa. Il nous faut une jeunesse engagée qui ne prend pas des personnes corrompues comme des modèles. Nous ne voulons pas d’une jeunesse qui fredonne « Totondi yo nano te! » ou « Tokonguluma po na ye! ».

Comment pourrait-on imposer une « transition sans Kabila »?

Le peuple pourrait l’imposer. A la condition que ce peuple arrête de reculer chaque fois que le pouvoir avance. Les Sud-Africains ont-ils eu besoin des Occidentaux pour faire partir Jacob Zuma? Nullement! Je n’ai pas vu une délégation des Nations Unies atterrir à Pretoria pour obtenir le départ de Zuma. C’est le peuple sud-africain dans sa totalité qui a pris ses responsabilités. Le changement au Congo-Kinshasa viendra des Congolais eux-mêmes et non des Etats-Unis d’Amérique. Encore moins de la Grande-Bretagne, de la France ou de la Belgique. Tant que ce peuple fera un pas en avant et un pas en arrière, on pourra effectivement se poser des questions sur la faisabilité de cette transition. J’ai la conviction qu’un peuple uni et déterminé est plus puissant qu’une bombe atomique

 

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi © Congoindépendant 2003-2018