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10 Juin 2017

Est-ce une fatalité d’être où nous sommes ?

 

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Parmi les réactions suscitées par notre article exposant différentes manières pour le pouvoir d’arrêter le pouvoir, Masudi Uchudi note que “nous savons tous que la bonne disposition des choses est à l’œuvre dans les démocraties occidentales. Comme il ne s’agit pas d’une situation tombée du ciel, il est important de comprendre comment elle a été mise en place. Ici nous pensons que les Occidentaux aussi étaient passés par le stade où nous nous trouvons présentement. Comment a émergé le processus de changement qualitatif qui a conduit à leur architecture institutionnelle ?”.

Réagissant au même article, Jean-Marie Mabiti lui emboîte le pas en faisant remarquer que “le Congo n’est pas condamné à demeurer le foutoir actuel. Il n’y a aucune fatalité. D’autres nations ont connu pire et s’en sont bien tirées par la suite. Après ce qu’ils ont vécu et enduré, les Congolais ont le droit, le moment venu, de se poser la question suivante: "Que faisons-nous maintenant ?". Il faut faire de gros efforts d’innovation”.

Au cours de leur histoire, les Occidentaux se sont retrouvés dans le noir en matière de gouvernance avec les monarchies absolues de droit divin. Deux intellectuels vont jouer un rôle crucial pour les sortir des ténèbres. Il y a d’abord le philosophe britannique John Lock (1632-1704). Dans ses deux “Traités sur le gouvernement civil”, parus de façon anonyme en 1690, il analyse les fonctions de l’Etat et en distingue trois auxquelles correspond pour l’exercice de chacune d’elles un pouvoir : “le pouvoir législatif qui fait la loi, le pouvoir exécutif qui l’exécute et enfin le pouvoir fédératif, en charge des relations extérieures de l’Etat incluant le pouvoir de faire la guerre ou la paix”. L’idée de la séparation des pouvoirs commence déjà à faire surface.

Ensuite, dans “De l’esprit des lois”, traité de la théorie politique publié également dans l’anonymat en 1748 afin d’éviter la censure, le philosophe français Montesquieu (1689-1755) reprend l’analyse de John Lock, la développe et lui donne une nouvelle portée. Il recherche le système de gouvernement qui garantirait le mieux la liberté politique, c’est-à-dire la liberté individuelle face au risque d’arbitraire du pouvoir. Il écarte d’emblée l’idée de la bonne volonté des gouvernants, fort de “l’expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est tenté d’en abuser, jusqu’à ce qu’il rencontre des limites”. Pour Montesquieu, il faut limiter le pouvoir pour garantir la liberté politique ainsi que la sûreté des citoyens. D’où sa célèbre formule : “Pour que personne n’abuse du pouvoir, il faut que par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir”. A travers cette théorie, l’idée de Montesquieu est d’affaiblir le pouvoir par sa distribution entre les différents organes de l’Etat de façon à réaliser ce qu’il appelle un “gouvernement modéré” (aujourd’hui on dirait libéral), condition sine qua non de la liberté politique et de la sûreté des citoyens.

Au terme des guerres civiles du XVIIe siècle en Angleterre où la pensée de John Lock est déjà bien connue des élites, celle-ci inspire la révolution anglaise de 1688 qui aboutit à l’affirmation de l’importance des droits fondamentaux à travers le célèbre “Bill of Rights” (Déclaration des droits) de 1689. Il s’agit d’un “contrat, conformément à la pensée de Locke, entre le Prince et le Parlement qui représente la Nation. Il établit un régime dualiste au sein duquel le Parlement, et notamment la Chambre des Communes, réduiront progressivement le roi à l’impotence”. La monarchie absolue s’efface petit à petit au profit de la monarchie parlementaire.

La théorie de la séparation des pouvoirs de Montesquieu, quant à elle, va d’abord inspirer les 55 délégués à la Convention de Philadelphie lors de la rédaction de la Constitution américaine en 1787. Ensuite, elle va fortement influencer les révolutionnaires français de 1789 qui luttent eux aussi contre l’absolutisme royal. Ils vont jusqu’à inscrire ce principe d’abord dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (DDHC), la même année, en son article 16 qui prévoit que “toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée n’a pas de Constitution”, ensuite dans les “Articles de constitution de 1789”, et enfin dans la Constitution de 1791. La monarchie constitutionnelle est instaurée en France à la place de la royauté de droit divin et de ses lois fondamentales. Ainsi, on passe de l’origine du pouvoir de Dieu à la Nation (à travers l’Assemblée nationale), de la souveraineté du Roi à celle de la Loi. Pour la première fois, le principe de la séparation des pouvoirs est mis en œuvre de façon stricte. Depuis lors, tous les régimes politiques libéraux se réclament de cette théorie et la séparation des pouvoirs est devenue la marque des régimes authentiquement démocratiques.

Cela fait deux fois que le Congo et les autres Etats africains tentent de séparer les pouvoirs afin de garantir la liberté politique et la sûreté des citoyens. En vain, en ce qui concerne le Congo ! Face à ce constat d’échec, on ne peut pas ne pas se poser les questions que se posent Masudi Uchudi et Jean-Marie Mabiti. On ne peut pas ne pas répondre à ces questions. Mais qui doit se poser ces questions et y répondre ? Qui doit “faire de gros efforts d’innovation”, pour reprendre l’expression de Jean-Marie Mabiti ? Comme en Occident, ce sont avant tout les élites intellectuelles et politiques. Soit de manière individuelle. Comme nous l’avons toujours fait à travers nos recherches et dans ce forum. Soit de manière collective, au sein des partis politiques, surtout ceux qui se réclament du changement ; au sein des organisations de la société civile que sont les églises, les syndicats, les centres de recherche universitaires, les associations de défense des droits de l’homme, les corporations des professionnels de la pensée que sont les philosophes, sociologues, psychologues, théologiens, juristes et constitutionnalistes, politologues, etc. ; quand la nation se réunie en conférence lors de ses grands rendez-vous avec l’histoire.

Mais que fait-on au lieu de tout cela ? La réponse à cette question se lit aisément dans les propos d’un candidat potentiel à la prochaine élection présidentielle, Noël Tshiani Mwadiamvita, pour ne pas le citer. Dans son communiqué publié par CIC le 29 mai dernier, celui-ci écrit : “Même si la CENI dans sa configuration actuelle n’est pas indépendante, je demande à tous mes compatriotes de s’enrôler afin d’être prêt à voter lors de prochaines élections présidentielles, législatives et locales. Le vote permet à chacun de nous de choisir les dirigeants que nous voulons. Pour mettre fin à la médiocrité et doter le pays d’un leadership nouveau et responsable, pour changer la gouvernance et donner une chance au pays de se développer afin d’améliorer les conditions sociales de nos populations, les Congolais doivent se mobiliser pour voter”.

L’attitude ci-dessus n’est pas l’apanage d’un seul homme. Elle constitue le dénominateur commun des élites politiques et intellectuelles du Congo et d’Afrique. On sait que le processus de démocratisation est confronté à de sérieux problèmes dont l’inféodation de la CENI au détenteur de l’imperium. Par deux fois au Congo, en 2006 et 2011, la magie des urnes n’a pas été à la hauteur des attentes de la population. Mais au lieu de chercher à résoudre le problème, on exhorte le peuple à avancer une fois de plus tête baissée vers les élections. On se comporte comme si la dépendance de la CENI au président de la république était une fatalité. Quel intérêt sert-on quand on accepte librement de participer à une compétition tout en étant conscient de la partialité de l’arbitre ? Comment peut-on agir avec autant d’inconséquence ? La rationalité n’exige-t-elle pas que l’on marque le pas et qu’on balise avant tout le chemin de la démocratie afin d’éviter les écueils du passé et d’aujourd’hui ? Devons-nous être des éternels suiveurs des Occidentaux même quand ce faisant, nous laissons intacte la dynamique de descente aux enfers de notre société ? Quel type d’intellectuels sommes-nous pour condamner éternellement notre peuple tant martyrisé au bagne de la misère à travers la démission de notre intelligence ?

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
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4 Réactions

Jo Bongos [jo.bongos@msn.com] 11/06/2017 16:32:05
Comment interpréter cette empoignade entre les élites et le peuple que Mayoyo préfigure ici ?

D’abord en plaçant entre guillemets le mot ’’élites’’. Et pour deux raisons au moins : Toutes les élites n’ont pas failli, et, pour la plupart, les ’’élites’’ autoproclamées n’en sont pas. Ou plus. Cela ne date pas d’hier.

Je pense encore à ces mots écrits en 1941 par l’écrivain Georges Bernanos dans sa ’’Lettre aux Anglais’’ : ’’En se conservant, les élites croient conserver tout ce qu’elles représentent, mais elles ne se demandent jamais si elles sont encore des élites, c’est-à-dire si elles remplissent les devoirs. Je ne me lasserai point d’insister sur ce point capital. Une société où le prestige ne correspond plus exactement aux services rendus, où les classes dirigeantes reçoivent plus de la communauté qu’elles ne lui donnent, est une société vouée à la ruine’’.

Dans un autre livre, magnifique : ’’l’Esprit de Résistance’’, paru au Seuil, Serge Ravanel fait une remarque saisissante. Il raconte qu’aux yeux du jeune homme, de 20 ans, qu’il était en 1940, le plus démoralisant fut de voir le Tout-Paris, celui des élites, collaborer sans-états d’âme avec l’occupant allemand. Et cela avec bien plus d’empressement que le menu peuple.

La comparaison avec le Tout-Kin, celui des élites, qui s’est couché devant l’occupant rwandais est frappante. Regardez-les donc, tous ces professeurs des universités, ces diplômés post-grade, ces crypto-intellectuels formés dans les bordels des cités universitaires européennes et les écoles de Mobutu... Ils ont trahi le peuple !

Cher Mayoyo, vous avez raison de vous demander : ’’Quel type d’intellectuels sommes-nous pour condamner éternellement notre peuple tant martyrisé au bagne de la misère à travers la démission de notre intelligence ? ’’.
Le vrai thème, c’est la soumission et la collaboration des élites. Réflexion faite, c’est la version post-moderne du fameux pamphlet : ’’ la Trahison des Clercs’’, écrit en 1927. dans lequel Julien Benda dénonçait le suivisme démagogique des élites, notamment intellectuelles, de l’entre-deux-guerres.

Ceci dit, je pense comme Masudi Uchudi. Et, oui, je reste optimiste comme Jean-Marie Mabiti qui préconise de ’’gros efforts d’innovation’’. Il faut repenser à un nouveau progressisme, sauver ce peuple. Sinon, le peuple vous pendra un jour. Vous, les élites.

Nous, peuple, nous vous pendrons ! Nous nous vengerons un jour !



Elili [dibangu@hotmail.com] 13/06/2017 05:36:01
Cher MBTT,
J?épouse votre point de vue quand vous dites : "Par deux fois au Congo, en 2006 et 2011, la magie des urnes n’a pas été à la hauteur des attentes de la population. Mais au lieu de chercher à résoudre le problème, on exhorte le peuple à avancer une fois de plus tête baissée vers les élections. On se comporte comme si la dépendance de la CENI au président de la république était une fatalité. Quel intérêt sert-on quand on accepte librement de participer à une compétition tout en étant conscient de la partialité de l’arbitre ? Comment peut-on agir avec autant d’inconséquence ? La rationalité n’exige-t-elle pas que l’on marque le pas et qu’on balise avant tout le chemin de la démocratie afin d’éviter les écueils du passé et d’aujourd’hui ? Devons-nous être des éternels suiveurs des Occidentaux même quand ce faisant, nous laissons intacte la dynamique de descente aux enfers de notre société ? Quel type d’intellectuels sommes-nous pour condamner éternellement notre peuple tant martyrisé au bagne de la misère à travers la démission de notre intelligence ?". Votre attitude dans cette série de questions est la mienne depuis que l?on a commencé à parler des élections. Le Congo n?est pas dans cet état parce qu?il n?y a jamais eu des élections. Il y en a eu, mais pour quelle suite après ? C?est là le problème fondamental. C?est le phénomène qui explique notre situation actuelle. Lorsque l?on préparait les élections de 2011, je n?arrivais pas à comprendre pourquoi l?UDPS et l?opposition en général parlait du déroulement des élections sans s?inquiéter de "Ngoyi Mulunda", "le pasteur" qui était réputé, directeur spirituel du Raïs, et cofondateur de PPRD. Nous savons comment les dernières élections se sont passées et comment les résultats n?ont pas été respectés. Pourquoi cela ? comment cela ? Qu?est-ce qui prouve que celui qui a montré qu?il peut faire appliquer les résultats des élections en mettant les chars dans la rue, sera prêt à s?incliner devant le verdict des urnes, cette fois ? La CENI me pose personnellement un grand problème lorsque je vois comment les acteurs de cette institution ont été nommés. Je peux aussi parler de l?armée, une armée qui ne se considère pas comme une armée du pays, mais celle au service du "commandant suprême" qui se trouve être actuellement un défenseur de tout, sauf des intérêts du pays, est une armée qui ne peut que se tourner contre ceux qu?elle est censée protégée. Alors, le Congo un pays ? Un pays Souverain ? Ceux qui sont au pouvoir peuvent bien se leurrer et continuer à vivre dans cette illusion d?un pays, souverain, libre etc. Pays sans monnaie, sans carte d?identité, sans armée, sans budget, sans intégrité territoriale..... Un intellectuel corrompu est comme une arme plus dangereuse mise dans les mains d?un truand. Nos diplômés d?université ont cessé d?être intellectuels au service du pays, mais des vendeurs de stratégie au plus offrant. Vous verrez, il suffit quelqu?un qui a la réputation d?être riche sorte une idée, il reçoit l?échos favorable parmi les diplômés d?université qui rêvent de devenir des.... Que Dieu nous vienne en aide.



Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo [mbtt00052017@hotmail.com] 17/06/2017 15:21:30
Jo Bongos,

Si seulement ce jour où le peuple pendra ses élites pouvait venir. Et vite ! Mais après, l’expérience démontre hélas que ce sera toujours une partie des élites qui reprendra les rênes du pouvoir. Comme hier en Tunisie. Comme hier en Egypte. Voilà pourquoi nous devons avant tout bien baliser la voie de l’Etat de la bonne gouvernance.



Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo [mbtt17062017@hotmail.com] 17/06/2017 15:35:11
Cher Elili,

Oui, notre pays est tombé plus bas que terre. Mais le plus révoltant dans tout cela, c’est que ceux qui semblent être de bonne foi en se positionnant comme des redresseurs de tort ne se posent pas les questions qui s’imposent face à la gravité de la situation. A cet égard, ils ne peuvent que nous vendre que du vent en dépit de leur bonne foi.


 

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