Joseph Kabila et l’homme fort du Rwanda Paul Kagame. Photo d’archives
Onze années après la «libération» du 17 mai 1997, la RD Congo présente toute la configuration d’un pays qui a perdu la maîtrise non seulement de son territoire mais surtout de son destin. Le «Congo libéré» ressemble à un pays occupé et dirigé par les «fantômes» de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre). Il s’agit de cette organisation politico-militaire, créée en octobre 1996 par les dirigeants rwandais et qui porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir.
Analyse
Onze années après la chute du régime de Mobutu Sese Seko, l’ex-Zaïre est loin de mieux se porter. La situation est même pire. On cherche en vain les signes qui caractérisent tout Etat engagé dans un processus révolutionnaire. Etant entendu que toute révolution a pour but fondamental une transformation qualitative non seulement de la société mais surtout des conditions de vie de la population. Sur le plan social, c’est devenu une vérité de Lapalisse de dire qu’on assiste chaque jour à l’explosion de la pauvreté. Le pouvoir d’achat de la grande majorité de la population atteint à peine un dollar par jour. La capitale Kinshasa, habitée par plus de six millions d’âmes, est incapable d’offrir plus de cent mille emplois salariés selon les statistiques. Que dire de la situation dans les provinces où les industries sont inexistantes pour donner du travail et permettre aux populations actives de se procurer des revenus. La population n’a toujours pas accès à l’eau potable et à l’électricité. Elle ne bénéficie pas non plus des soins de santé et d’un enseignement de qualité. D’aucuns pourraient objecter : «Ce sombre tableau date de la Deuxième République. La situation décrite découle du lourd héritage légué par Mobutu». Pourquoi pas ? Erreur.
Introspection
Ces «causes de justifications» sont éculées après une décennie post-Mobutu. Ne devrait-on pas procéder à une introspection, sans concession, pour rechercher les causes profondes de ce déclin national qui prend chaque jour une ampleur préoccupante ? Pourquoi, onze années après, la RD Congo ne dispose toujours pas des attributs d’un Etat moderne à savoir, une administration, une armée, une police, une diplomatie, un ou des services des renseignements civils et militaires ? Pourquoi les ressources minières du pays font l’objet d’un bradage sans précédent ? Pourquoi la RD Congo est incapable de rétablir l’ordre public à l’intérieur de son territoire et d’affirmer l’autorité de l’Etat face aux milices manipulées par des Etats voisins ? Pourquoi les frontières du pays restent-elles poreuses ? Qui finalement exerce l’effectivité du pouvoir d’Etat au Congo ? Est-ce Joseph Kabila ? Est-ce le président rwandais Paul Kagame ? Est-ce le chef d’Etat ougandais Yoweri Kaguta Museveni ? Est-ce des milieux affairistes et autres lobbies anglo-saxons ? Pourquoi, la présence d’une force onusienne de près de 20.000 hommes a stabilisé la situation sans pour autant mettre fin à l’insécurité tant pour les personnes que les biens dans les provinces du Kivu et la Province Orientale ? Pourquoi des aéronefs non autrement identifiés font quasiment chaque jour la navette entre l’aéroport ougandais d’Entebbe et la ville congolaise de Bunia (District de l’Ituri) sans que les cargaisons transportées à l’arrivée comme au départ n’aient fait l’objet d’un contrôle douanier de la part des autorités congolaises ? Pourquoi, alors que le Rwanda et la RD Congo sont encore officiellement en guerre, des minerais amassés dans les provinces du Kivu sont exportés via Kigali ? Voilà autant d’interrogations qui suscite une question subsidiaire : Et si, contrairement à la «libération» tant claironnée, la RD Congo était en réalité occupée et dirigée par les «fantômes» de l’AFDL ?
Un «régime ami»
En octobre 1990, le Rwanda de Juvénal Habyarimana est attaqué par les rebelles du FPR (Front patriotique rwandais), composé majoritairement des Tutsi, réfugiés depuis 1959 en Ouganda. Le Zaïre de Mobutu envoie un bataillon des troupes d’élite des Forces armées zaïroises à la rescousse du pouvoir Hutu. Cette intervention est restée au travers de la gorge des exilés. En 1993, les protagonistes signent l’Accord d’Arusha. Celui-ci n’est en fait qu’une version rwandaise du «partage équitable et équilibré du pouvoir» en attendant l’organisation des élections. Le 6 avril 1994, l’avion transportant Habyarimana est abattu. C’est le déclenchement de la guerre civile. En juillet, les combattants du FPR s’emparent de la capitale. Plusieurs centaines de milliers de Hutu se réfugient dans les provinces du Kivu. Dès juillet 1994, l’Amérique de Bill Clinton a amorcé une coopération militaire avec le nouveau régime rwandais. La fin de la Guerre froide aidant, le Zaïre de Mobutu, empêtré dans une transition démocratique sans fin, n’était plus important pour la géostratégie occidentale. L’Ouganda, ancienne colonie britannique, s’est engouffré dans la place laissée vacante. Pour les autorités de Kigali et de Kampala, le régime zaïrois est plus que jamais un pouvoir hostile. Pour eux, la «stabilisation» de la situation en Afrique centrale passe par l’installation d’un «régime ami» à Kinshasa. Trois événements vont faciliter la réalisation de cet objectif. D’abord, la «mauvaise cohabitation» entre les Tutsi du Zaïre et les fugitifs hutus rwandais. Ensuite, les incursions des éléments des ex-Far (Forces armées rwandaises) et autres Interhamwe à l’intérieur du territoire rwandais. Enfin, la décision du vice-gouverneur de la province du Sud-Kivu d’expulser les Tutsi dits «banyamulenge», accusés d’être des «combattants infiltrés» du FPR. Un prétexte en or est ainsi donné à l’armée rwandaise pour attaquer les camps des réfugiés hutus au Kivu. Attaque présentée comme étant le fait des «Banyamulenge» décidés, disait-on, à reconquérir leur citoyenneté zaïroise.
Rupture
Pour camoufler l’agression du territoire de son grand voisin, le nouveau pouvoir de Kigali sort une «rébellion zaïroise» de son chapeau. Le chef militaire est un Zaïrois de souche. Il s’agit de Kisase Ngandu. Un revenant politique assume, lui, le rôle de porte-parole. Son nom : Laurent-Désiré Kabila. L’AFDL est composée de quatre têtes d’affiche. Outre Kisase et Kabila, il y a Anselme Masasu Nindaga et Déogratias Bugera. Le 17 mai 1997, LD Kabila s’autoproclame à la surprise de ses mentors rwandais et ougandais, président de la République. Le Zaïre est rebaptisé République démocratique du Congo. L’omniprésence de plusieurs citoyens rwandais à la tête de certaines institutions de l’Etat autant que le comportement de certains soldats de l’APR (Armée patriotique rwandaise) ont fini par exaspérer la population. Des frictions ont commencé à faire jour entre LD Kabila et ses parrains. Celui-ci d’accuser le Rwanda et l’Ouganda de se livrer au pillage des ressources naturelles de la RD Congo. Chacun a encore frais en mémoire l’intervention télévisée de Pierre-Victor Mpoyo, alors ministre du Pétrole. Kabila, lui, l’a fait savoir au cours d’une réunion tenue à Kigali avec Pasteur Bizimungu, alors président de la République rwandaise. La rupture intervient fin juillet 1998. En août, un nouveau mouvement rebelle voit le jour à Kigali. Il s’agit du RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie). En novembre de la même année, Jean-Pierre Bemba Gombo créé le MLC (Mouvement de libération du Congo). Dans son ouvrage «Le choix de la liberté», Bemba avoue avoir tissé des relations avec les dirigeants ougandais depuis que les avions de la compagnie «Scibe» transportaient du poisson péché au Lac Victoria. Destination : Londres. Sur conseil de Museveni, Jean-Pierre s’est rendu dans la capitale rwandaise afin de rencontrer le général Kagame. Celui-ci lui demandera d’aller à Goma où se trouvait le siège du RCD. Le contact n’a pas été concluant d’où la décision de Bemba Gombo de prendre ses distances tout en bénéficiant de l’encadrement technique des officiers ougandais.
Les fantômes de l’AFDL
Le 16 janvier 2001, LD Kabila meurt dans des circonstances mystérieuses. Il est remplacé par un illustre inconnu nommé Joseph Kabila. Qui est-il ? Quel est son parcours personnel ? Quels sont les paramètres ayant déterminé sa désignation à la tête d’un Etat de la dimension du Congo-Kinshasa, un pays confronté à une crise grave et dont le nouveau président ne connaît ni l’histoire ni les hommes ? Quelle est sa vision politique ? Des questions qui restent sans réponses à ce jour. Certains pourraient rétorquer : «Et les cinq chantiers ?». Napoléon ne disait-il pas que «l’action est la meilleure des communications» ? Pour le moment, il y a eu beaucoup de discours mais très peu d’actes. L’arrivée de Joseph Kabila au pouvoir a-t-il ressuscité l’AFDL, enterrée précipitamment par le Mzee? Les fantômes de l’AFDL dirigent-ils le Congo par Joseph interposé ? «L’AFDL est un conglomérat d’aventuriers», déclarait Kabila père. Kabila est mort, vive Kabila ! Après l’annonce de la «victoire» de Joseph Kabila à l’élection présidentielle de 2006, le président Kagame a eu ces mots dans une interview accordée à l’hebdomadaire Jeune Afrique : «Je n’ai pas voté, mais j’ai accueilli ces résultats avec satisfaction». Devrait-on conclure que les dirigeants rwandais et ougandais ont trouvé finalement en Joseph Kabila le chef du «régime ami» qui leur manquait à Kinshasa ? Quels sont les gages que le «raïs» congolais a pu donner à Kagame et Museveni au terme de ce qui ressemble bien à un «deal»? Le maintien de la RD Congo dans un état permanent de déliquescence en serait-il le prix? On ne le dit jamais assez : Joseph Kabila est un pur produit de l’AFDL...