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27 Juillet 2010

Les Etats-Unis d’Afrique : Espoir ou mirage ?

 

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Un sommet de l’Union africaine s’est ouvert à Kampala le 25 juillet 2010. Pendant trois jours, plus d’une trentaine de présidents doivent débattre des principaux problèmes sur le continent, notamment la santé infantile et maternelle, la crise somalienne et le projet libyen des Etats-Unis d’Afrique. Nous avons choisi de nous pencher sur le dernier thème. L’idéal panafricain, né de l’imagination féconde de toute une génération d’intellectuels afro-américains ou caribéens, continue d’inspirer les dirigeants africains depuis le ghanéen Kwame Nkrumah jusqu’au libyen Mouammar Kadhafi, justement surnommé le « nouveau Nkrumah ». Celui-ci veut y aller en marche forcée tandis que le président sud-africain Jacob Zuma, par exemple, adopte une attitude minimaliste qui prône une évolution graduelle. Les autres chefs d’Etat africains restent tiraillés entre ces deux positions. Dans l’état du continent depuis les indépendances, le rêve panafricain est-il un espoir ou un mirage?

Qu’est-ce que le panafricanisme?

A l’origine expression d’une prise de conscience d’un mouvement antiraciste déclenché par des intellectuels noirs américains, la notion du panafricanisme a vu ses contours se dessiner quand l’Américain W.E.B. Du Bois prit conscience que les frustrations des Noirs américains étaient celles de tous les Noirs. Le terme « panafricanisme » lui-même fut prononcé pour la première fois lors d’un congrès que Du Bois convoqua à Londres en 1921. Etymologiquement, il signifie «un système politique dans lequel se trouvent regroupés tous les peuples (originaires) d’Afrique !».

L’idée du panafricanisme a fait du chemin. Elle a été nourrie par le Jamaïcain Marcus Garvey, le père du « sionisme noir » qui après la Première Guerre mondiale lança la très populaire « Association Universelle pour le Progrès des Noirs » avec son fameux slogan : « L’Afrique pour les Africains d’Afrique et d’ailleurs ». Le Haïtien Price-Mars, l’inspirateur des poètes de la négritude (A. Césaire, L.S. Senghor et autres), a donné ses bases littéraires au mouvement panafricain, notamment avec la publication en 1928 d’un essai ethnographique révolutionnaire : « Ainsi parla l’oncle... ».

Après la Deuxième Guerre mondiale, le concept s’enracina en Afrique même et contribua à la lutte contre le colonialisme. Il fut agité par le ghanéen Kwame Nkrumah et son conseiller politique antillais Georges Padmore, par l’égyptien Gamal Nasser, le guinéen Sékou Touré, le tanzanien Julius Nyerere, le centrafricain Barthelemy Boganda, et bien d’autres pères des indépendances africaines. Au moment où s’amorçait la décolonisation du continent, Cheikh Anta Diop dessina les premiers contours d’un Etat panafricain dans son livre « Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique Noire », sorti chez Présence africaine à Paris en 1960. De son côté, Mobutu imaginera une Ligue des Etats Négro-africains (LENA), qui restera éternellement au stade de projet. L’avenir lui a donné raison à voir le malaise grandissant au sein de l’Union africaine suite de la création de l’Union pour la Méditerranée dont fait partie ce qu’on pourrait appeler l’Afrique blanche.

En dépit ou à cause de multiples apports dont le panafricanisme a bénéficié, il « demeure une notion vague, y compris dans l’esprit même des promoteurs du mouvement. En effet, pour certains, il s’agit d’un regroupement de l’Afrique subsaharienne, à l’exclusion du Maghreb, tandis que pour d’autres c’est d’unifier l’Afrique intertropicale qu’il est question. Pour d’autres encore, l’attention est portée sur l’Afrique-continent au sens géographique du terme, c’est-à-dire d’Alger au Cap et de Dakar à Nairobi, avec ou sans Madagascar. On sait en outre que le plus souvent dans l’esprit de plusieurs panafricanistes, le mouvement déborde les frontières géographiques pour englober le monde noir, au sens racial du terme » (Nashi, E., L’Africain, No 185, juillet 1998).

Le danger du panafricanisme

Les Africains ont la fâcheuse tendance de chanter les louanges des idées populaires sans les examiner sérieusement. Ainsi, ils ne se rendent pas compte du danger que pourrait représenter le panafricanisme. Même quand on considère ce concept dans son aspect le moins utopique, c’est-à-dire la constitution en Afrique de plusieurs fédérations d’Etats, différentes les unes des autres sur une base régionale (les fameux Etats-Unis d’Afrique), le panafricanisme demeure une notion vague voire même dangereuse. D’emblée, la constitution de telles fédérations est sujette à caution. En effet, la notion de « base régionale » n’obéit à aucun critère objectif comme le démontrent les découpages imaginés par les panafricanistes eux-mêmes. Le Togolais Edem Kodjo, par exemple, regroupe les cinquante trois Etats africains en cinq fédérations : l’Afrique septentrionale (autour du pôle Egypte-Algérie et de la civilisation arabo-islamique), l’Afrique de l’ouest (avec comme pôle fédérateur le Nigeria qui agirait de concert avec la Côte-d’Ivoire et la Sénégambie), l’Afrique orientale (au départ du Soudan et de l’Ethiopie), l’Afrique centrale (avec comme locomotive le Congo-Zaïre agissant de concert avec le Cameroun, le Gabon et le Congo-Brazzaville) et l’Afrique australe (autour du pôle Afrique du Sud). On notera que cette architecture ne remet pas en cause le sacro-saint principe d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation.

L’ougandais Yoweri Museveni est un autre panafricaniste ayant une autre idée du redécoupage du continent. Lors du VIIè Congrès panafricain de Kampala en 1994, Arthur Gakwindi, alors ambassadeur de l’Ouganda à l’OUA, présenta une nouvelle carte de l’Afrique comprenant six « empires africains » : The Sahara Republic (toute l’Afrique du nord et la moitié du Soudan), Senegambia (toute la côte occidentale de l’Afrique, y compris le Nigeria), Central Africa (partant du Gabon et incluant une partie du Sud-Soudan), Erithomia (regroupant les pays de la corne de l’Afrique), Mozambia (du Mozambique à l’Afrique du Sud), the Swahili Republic (regroupant autour de l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Kenya, le Congo-Zaïre, l’autre partie du Soudan et la moitié de l’Angola). On retiendra qu’à l’occasion de ce Congrès, l’Ouganda et l’Erythrée avaient remis en cause le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. La guerre entre deux alliés d’hier, l’Erythrée, justement, et l’Ethiopie, ainsi que la guerre du Congo démontrent suffisamment que repenser les frontières africaines équivaudrait à ouvrir la boîte de Pandore.

Quel découpage retenir et en vertu de quel critère ? Pourquoi cinq ou six fédérations au lieu de dix ou vingt, par exemple ? Pourquoi placer tel ou tel autre Etat dans une telle fédération plutôt que dans telle autre ? A quel pays revient le rôle de locomotive dans la constitution de chaque regroupement ? Pourquoi le sort du Congo-Kinshasa, pour ne citer que cet exemple, n’est-il pas le même chez les deux panafricanistes ? Non seulement ce pays ne se retrouve pas dans une même entité régionale mais en plus, Edem Kodjo lui fait jouer son rôle naturel de locomotive, tandis que Yoweri Museveni le considère comme un simple wagon à la traîne de l’Ouganda. Et qu’en pensent les Congolais eux-mêmes ? Mobutu Sese Seko les avait conduits tels des moutons dans la Communauté des Pays des Grands Lacs (CPGL), avec leurs ennemis et bourreaux actuels (les Rwandais et les Burundais). A son tour, Laurent-Désiré Kabila les a entraînés de force dans une autre entité régionale, la SADCC. Constatant que son pays « semble avoir depuis longtemps la vocation d’unifier l’Afrique centrale », d’abord parce que sa colonisation s’est réalisée « avec le concours des auxiliaires africains d’origines diverses : Zanzibaristes, Ouest-Africains, Angolais, Congolais, Rwandais et Burundais », ensuite parce qu’il « continue à s’illustrer comme terre de prédilection des réfugiés de la région », et enfin parce que « les différentes constitutions qui le régissent depuis la décolonisation lui reconnaissent le droit d’aliéner une partie de sa souveraineté, à la condition que cela se fasse au bénéfice de l’unité africaine », l’historien Ndaywel è Nziem imagine un tout autre regroupement pour le Congo-Kinshasa. D’après lui, celui-ci pourrait conduire les Etats suivants à la fédération : «le Congo-Brazzaville, le Gabon, le Cameroun, le Centrafrique, le Rwanda et le Burundi et peut-être l’Angola. On retrouverait ainsi curieusement les « Etats-Unis d’Afrique Centrale latine » dont Barthelemy Boganda a souhaité le regroupement et dont l’identité est déjà portée par son pays, l’ancienne Ubangi-Chari » (Ndaywel è Nziem, Histoire du Zaïre. De l’héritage ancien à l’âge contemporain, Louvain-la-Neuve, Duculot, 1997, pp. 789-790).

Epilogue

A l’heure où la planète terre ressemble de plus en plus à un grand village, le regroupement régional des Etats africains n’est pas mauvais en soi. Mais il y a la manière d’y parvenir. L’architecture d’une entité supranationale peut se réaliser soit par la force, avec toutes les conséquences imprévisibles et tragiques que cela suppose même pour l’initiateur du projet, soit par la raison. C’est seulement dans le deuxième cas que l’édifice peut être viable, comme le démontre la construction de l’Union européenne.

Quand le 19 septembre 1946, le premier ministre britannique Winston Churchill « propose, dans un discours célèbre prononcé à Zurich, la création des « Etats-Unis d’Europe », la nouvelle fait sensation, parce qu’elle répond à la fois à l’immense désir de paix des populations européennes et parce qu’elle représente, dans une Europe encore marquée par la misère, la vengeance et la haine, une lueur d’espoir et de générosité et un pas concret vers la réconciliation ». Cela après plusieurs siècles de guerres d’hégémonie. Mais, il faudra attendre un autre discours célèbre pour que naisse l’embryon de l’Union européenne actuelle. En effet, le 9 mai 1950, le ministre français des Affaires étrangères, Robert Schuman, « propose au nom du gouvernement français de mettre en commun la production et la consommation du charbon et d’acier, de créer à cet effet une organisation européenne entre la France et l’Allemagne. Cette organisation serait ouverte à tous les pays européens et dirigée par une institution européenne, appelée Haute Autorité ».

Dans son discours historique, l’homme d’Etat français déclare notamment : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ».
Acceptée, et non subie, par la République fédérale d’Allemagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Grand-duché de Luxembourg, la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) « est instituée par le Traité signé le 18 avril 1951 à Paris, que les Parlements des Six ratifient rapidement au cours de l’hiver et du printemps 1952 ». L’embryon de l’Union européenne était né. Depuis lors, cet ensemble supranational se construit par des réalisations concrètes à travers différents traités négociés et ratifiés par des pouvoirs démocratiques, tout en s’élargissant à d’autres Etats européens. Ceux-ci doivent remplir une condition sine qua non : disposer des institutions républicaines, c’est-à-dire capables de déjouer les effets meurtriers de la nature humaine.

Dans l’état actuel du continent africain, marqué par des dictatures ou pseudo-démocraties réduites à quelques-unes de ses formes extérieures, se bomber le torse en se disant panafricaniste ou encore organiser un sommet des chefs d’Etat pour débattre de la constitution des Etats-Unis d’Afrique, c’est démontrer son incohérence à la face du monde. En l’absence de pouvoir démocratique au sein de chacun de ses Etats, l’Afrique ne peut construire une seule entité supranationale viable. Les panafricanistes ont donc intérêt à consacrer leurs énergies à la construction de la démocratie dans leurs Etats respectifs afin que celle-ci soit non pas un slogan creux mais une réalité. A tout chef d’Etat africain qui inviterait son peuple à poursuivre le rêve panafricain, le peuple devrait lui répondre en ces termes : «Tais-toi, pauvre con !»

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
© Congoindépendant 2003-2010

 

4 Réactions

bithe [bittemalu@hotmail.com] 28/07/2010 00:36:07
L’union africaine ne peut etre une realite que si les differents Etats africains s’unissent autour des valeurs communes comme la democratie,la justice et le travail.Tant que ces valeurs seront bafouees telles qu’elles sont aujourd’hui,cette pensee panafricaniste risquerait de trainer davantage l’Afrique dans la boue.
Ceux qui s’assemblent doivent imperativevement se ressembler.Ainsi,on ne peut associer le president ghanaen et Mugabe dans une meme union politique parce qu’ils n’ont pas la meme conception du pouvoir.
Si l’union europeenne est une realite,c’est juste parce les Etats membres partagent la meme conception du pouvoir d’Etat quand bien meme ils ont des divergences ideologiques mais lls partagent les valeurs communes.
Un autre element qui peut reelement faire defaut a cette union c’est le sous-developpement de la majorite des pays membres.On assisterait a la prise en charge des nombreux pays par cetains Etats emergeants.La chasse aux zimbabweens immigres en Afrique du sud ne peut que soutenir notre these.

En definitive,l’union africaine doit encore demeurer dans les domaines de la pensee parce que tant que les valeurs politiques universellement admises ainsi qu’un certain standard du developpement socio-economique d’Etats membres ne sont pas reunis,il serait premature d’envisager une pareille eventualite autrement on mettrait la charrue avant le boeuf.



muadia [gilt90@yahoo.fr] 28/07/2010 19:09:10
Cette analyse,je la partage totalement. L’idéal panafricaniste peut être bon en soit mais il y a des préalables pour sa mise en forme. Et l’un d’eux et le plus important demeure la démocratisation des institutions des pays membres pour faire de cet idéal une affaire de tous pour le bien de tous. Et encore que ce bien, il faudra le définir clairement pour éviter le danger auquel tu fais allusion.



Josephine kouka [koukajosephine@yahoo.co.uk] 29/07/2010 00:22:53


MONSIEUR MAYOYO BTT,

Un très bon sujet d’actualité qui nécessite beaucoup de recherches comme vous l’avez fait pour apporter une réponse adéquate a la question posée. Le projet tel qu’on voudra le traduire en pratique exige des solides structures de base afin de pouvoir le faire fonctionner à l’instar de la Commission Européenne. J’entends par structures de base des institutions fortes dans chaque pays pris individuellement et qui voudra adhérer à ce projet. En d’autres termes donc il faudrait qu’il y ait séparation de pouvoir entre les institutions. Or lorsque l’on fait un tour d’horizon sur l’Afrique, peu des pays ou presque pas ne répond a ces critères.

Nous avons des pays en commençant par le nôtre qui paraissent indépendants juridiquement mais qui en fait ne le sont pas. Des pays pris en otage par les occidentaux et dont les dirigeants ont été placés a la tête du pays par ces derniers. En résumé donc, des dirigeants pions qui ne peuvent rien décider seuls sans l’accord des parrains.. Imaginons comme exemple KANAMBE, alias JOSEPH KABILA, chef de file de cette médiocrité. Je pense a mon avis c’est l’élément important et déterminant pour arriver à constituer valablement une union viable : l’indépendance véritable pour chaque pays candidat a l’adhesion. Tant que nous aurons des présidents à la tête du pays qui sont manipulés de l’extérieur nos pays n’auront aucune chance d’évoluer. Donc, ce projet cher à Kadhafi est loin d’être réalisé pour ne pas dire un mirage. Parce que j’ai la conviction que tôt ou tard une union ou les Etats-Unis d’Afrique verront le jour.





JOSEPHINE KOUKA



Mufoncol Tshiyoyo [mufoncol_tshiyoyo@yahoo.com] 29/07/2010 12:08:25
Il est plus que temps que l’auteur de l’article arrive à clarifier sa position sur ce que les uns et les autres appellent "democratie", concept ou mot qui apparait souvent dans l’écritire de l’homme congolais.

Dans l’un de ses écrits , Mayoyo écrit ceci, je cite: "Le nouveau leadership [...]est celui qui remettrait en cause la fascination généralisée pour le modèle démocratique occidental que les Africains copient aveuglement [...] cela toujours pour leur plus grande désillusion",

Parlant de la démocratie dans le présent article, L’auteur exige qu’elle soit la condition sine qua non vers ce qu’il nomme le "panafricanisme". Je le cite: "En l’absence de pouvoir démocratique au sein de chacun de ses Etats, l’Afrique ne peut construire une seule entité supranationale viable. Les panafricanistes ont donc intérêt à consacrer leurs énergies à la construction de la démocratie dans leurs Etats respectifs afin que celle-ci soit non pas un slogan creux mais une réalité", fin de citation. D’un côté, elle est stigmatisée et de l’autre, on en trouve des vertus.

Lorsqu’on le lit , on a comme impression, malgré sa position qui reste à determiner sur ce sujet, que la "démocratie" serait, pour lui bien sûr, une valeur universelle alors que certains prétendent l’incarner et voudrait l’imposer à ceux qui leur prêtent oreille. Je serai le dernier à être démocrate si c’est pour singer l’Autre.

Mufoncol Tshiyoyo


 

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