Dix ans après: Le sang de Chebeya et de Bazana crie justice!

Mourir au Quartier général de la police nationale lors d’un rendez-vous avec… l’inspecteur général de la police d’alors, le général John Numbi Banza. C’est ce qui est arrivé au défenseur des droits humains Floribert Chebeya Bahizire au début de la soirée d’un certain 1er juin 2010. L’activiste congolais se savait dans le collimateur du régime kabiliste. Un régime qui prendra soin d’effacer toutes les traces de son passage. Fidèle Bazana, le chauffeur qui avait accompagné le numéro un de la « VSV » subira le même sort. Son corps n’a jamais été retrouvé. Co-fondateur de l’association de défense des droits de l’Homme « La Voix des sans Voix » (VSV), Chebeya s’est battu pour l’avènement d’un Etat respectueux de la vie et des valeurs démocratiques. De 2005 à 2010, lui et ses camarades n’ont cessé de traquer et de dénoncer les abus du pouvoir incarné par « Joseph Kabila ». Son objectif était de traîner ce dernier et ses sicaires devant les instances judiciaires internationales. Le double massacre des adeptes du mouvement politico-religieux « Bundu dia Kongo » en 2007 et 2008 l’avait particulièrement choqué. C’est bien ce dossier qui va lui coûter la vie. La mort de Chebeya et de Bazana est un crime d’Etat. John Numbi Banza est et reste le suspect numéro un. Il semble que ce dernier n’a fait que transmettre les instructions de la « haute hiérarchie ».

Floribert Chebeya Bahizire

A l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire de l’assassinat de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana, l’association de défense des droits de l’Homme la « VSV » dit s’insurger contre les informations faisant état d’une demande de libération en faveur du colonel Daniel Mukalay wa Mateso, l’ex-bras droit de John Numbi, condamné à mort en 2015 dans l’affaire Chebeya/Bazana. L’homme a joué un rôle de premier plan dans la mise en scène qui va suivre les deux meurtres pour le moins prémédités.

La « VSV » demande la réouverture du procès sur l’assassinat de Floribert Chebeya et de son « compagnon d’infortune » en vue de leur rendre justice. L’association souhaite voir le Président Felix Tshisekedi Tshilombo peser de tout son poids en sa qualité de « magistrat suprême ». La « VSV » demande également que John Numbi Banza soit déchargé de ses fonctions d’inspecteur général des FARDC et qu’il soit mis à la disposition de la justice.

Entre « Joseph Kabila » et cet activiste de la société civile, c’est une longue l’histoire. Citons quelques faits.

En mars 2005, Chebeya reçoit des « menaces précises » de la part des tortionnaires de la Demiap (Détection militaire des activités anti-patrie), devenue service de renseignements militaires. « Floribert » fait un « repli tactique ». Il prend un vol à destination d’un pays africain avant d’atterrir au début du mois d’avril à Bruxelles.

CHEBEYA MENACÉ PAR LA DEMIAP

Le 7 avril, il anime  un point de presse au centre culturel flamand « Kriekelaar » dans la commune de Schaerbeek. Selon lui, le régime de transition « 1+4 » lui reproche au moins trois faits. Primo: le rapport rédigé par la « VSV » sur la répression de la manifestation organisée le 10 janvier 2005 à Kinshasa. La population protestait contre le report des élections générales prévues initialement fin juin de cette année. Bilan officiel: 4 morts. L’association, elle, fait état de 50 morts.

Secundo: la tournée de « Kabila » en Asie (Japon, Chine et Corée du Sud) avec une forte délégation. La « VSV » a dénoncé des dépenses inconsidérées qui dépassaient le budget alloué à cette rubrique. Le successeur de Mzee fut, semble-t-il, très irrité.

Enfin: lors des affrontements entre la garde présidentielle et des soldats de la garde rapprochée de l’ancien vice-président de la République, Jean-Pierre Bemba, du 22 au 24 mars 2007, la VSV a signalé que les FARDC « auraient » bénéficié de l’appui militaire angolais pour venir à bout à la résistance des militaires de la garde de Bemba. Dans un communiqué, l’association avait fustigé une politique de deux poids, deux mesures. « Pendant qu’on  privilégie la voie de négociation pour les uns (cas de Laurent Nkunda, Peter Karim, Azarias Ruberwa), on recourt à la force contre les autres pour les mêmes faits ».

Après sa « victoire » à l’élection présidentielle de 2006, « Kabila » a décidé le désarmement des hommes chargés d’assurer la sécurité notamment des anciens vice-présidents pour les remplacer par 12 policiers. Cette mesure n’a nullement enchanté les anciens vice-présidents Bemba et Ruberwa.

LE DOUBLE MASSACRE DES ADEPTES DU « BDK »

William Lacy Swing

En février 2007 et juin 2008, une unité spéciale de la police nationale dite « Bataillon Simba » se livre à un double massacre des adeptes du mouvement politico-religieux « Bundu dia Kongo » dans la province du Kongo Central. Bilan: 100 morts et plusieurs blessés. Un rapport circonstancié rédigé par des experts de la Mission onusienne au Congo est « dissimulé » par le chef de la mission. A l’époque, il s’agissait de l’ambassadeur William Lacy Swing.

Après ces tueries, la « communauté internationale » a jugé bon de désigner un « Rapporteur spécial » chargé de « surveiller » la situation des droits de l’homme au Congo-Kinshasa. « Kabila » oppose un refus catégorique arguant qu’il est à la tête d’un « Etat souverain ». Et d’ajouter: « Je suis le premier défenseur des droits de l’homme ». Chebeya était présent lors des débats qui à Genève.  Dès cet instant, il était indexé comme un des « ennemis » d’un régime en plein dérive dictatoriale.

En janvier 2009, « Kabila » autorise l’armée régulière du Rwanda (Rwandese defence forces) d’entrer sur le territoire congolais. Mission: traquer les rebelles rwandais des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda). Président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe se dit « surpris » par cette décision. Il est invité à démissionner.

Un jour avant la rentrée parlementaire de mars, la synergie de la société civile décide d’organiser un point de presse dans le bureau du Renadhoc (Réseau national des ONG’s des droits humains de la RDC). Les participants dont Floribert Chebeya, Dolly Ibefo et Donat Tshikaya décident d’organiser une marche pacifique le 16 mars pour dénoncer « le péril pesant sur la nouvelle démocratie suite aux violations de la Constitution et du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale ».

Le bureau du Renadhoc est aussitôt envahi par des agents de l’Agence nationale de renseignements (ANR). Tous les activistes sont embarqués. Destination: ANR, en face de la primature. Ils sont par la suite transférés au très redouté immeuble « Kin-Mazière », siège, à l’époque, de la toute aussi redoutée DGRS (Renseignements généraux et services spéciaux de la police). Les interrogatoires sont menés ici par un certain colonel Daniel Mukalay.

LE SANG DE CHEBEYA ET BAZANA CRIE JUSTICE

En 2010, pendant que « Kabila » se prépare à organiser une parade militaire à l’occasion de la commémoration du 50ème anniversaire de la proclamation de l’indépendance du Congo, Chebeya se rend à Genève au mois de mars. Il est résolu de faire assigner en justice plusieurs personnalités impliquées de près ou de loin dans le double massacre des adeptes du « BDK ». C’est le cas notamment de: Denis Kalume Numbi (ministre de l’Intérieur), John Numbi Banza Tamba, (inspecteur général de la police) et le général Raüs Chalwe.

En février 2010, le défenseur des droits humains avait sollicité, par écrit, une audience auprès du général Numbi. Il voulait demander à celui-ci de faire humaniser les conditions carcérales dans les cachots de la police. Fin mai soit trois mois après, Numbi lui fixe rendez-vous le 1er juin à 17h30. C’est le piège fatal. La suite est connue. Le 2 juin, le corps sans vie de Chebeya est retrouvé sur la banquette arrière de sa voiture. C’était au Quartier Mitendi sur la route de Matadi.

Numbi et Chebeya en filigrane

Sous-commissaire adjoint de la police nationale, Police d’intervention rapide, Jacques Mugabo, alias Amisi Mugango, alias « Mike Kilo » parvient à prendre le large. Destination: Kampala, en Ouganda. L’auteur de ces lignes établit un contact téléphonique mi-juin. Voici son témoignage. Qui a commandité l’assassinat de Chebeya?  « Je ne peux pas vous dire qui a commandité la mort de Chebeya. Nous n’avons fait qu’exécuter l’ordre donné par le colonel Daniel Mukalay qui lui-même a reçu l’instruction de l’inspecteur général John Numbi. Nous étions en service commandé ». Quel en est le mobile? « Chebeya rédigeait des rapports qui gênaient le pouvoir de notre Président ». Où se trouve le corps de Bazana? « Le corps de son collègue chauffeur est dans le fleuve juste vers Kinsuka ».

Le nommé « Amisi Mugango » se disait traqué par les sbires de « Kabila » dont un certain Elie Lungumbu. Selon « Amisi », il lui était reproché d’avoir « trop bavardé ». « Je me sens en insécurité car tous les diplomates appartenant à l’ANR et le Demiap en poste à Kampala ont déjà payé des gens pour me rechercher ». Quelques semaines après, le fugitif s’est littéralement « évaporé » lors d’un rendez avec le major Christian Ngoy Kenga Kenga, un autre fugitif.

Question finale: « Joseph Kabila » a-t-il commandité l’assassinat du directeur exécutif de la « VSV »? La tentation est forte d’y répondre par l’affirmative. Jusqu’à la preuve du contraire, le général Numbi n’avait aucune raison personnelle pour en vouloir à la vie de « Floribert ».

Dix années après ce double assassinat, le sang de Floribert Chebeya et de Fidèle Bazana crie, non pas vengeance, mais tout simplement Justice…

 

Baudouin Amba Wetshi

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