Félix Tshisekedi, la «kabilie» et l’Union sacrée de la nation

« En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal »
Machiavel (1469-1527).
« Le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable »
Raymond Aron (1905-1983).

En déclarant, lors de son discours sur l’état de la nation du 14 décembre 2020, que « Malgré les efforts que j’ai déployés, les sacrifices que j’ai consentis et les humiliations que j’ai tolérées, cela n’a pas suffi à faire fonctionner harmonieusement cette coalition » (1), le chef de l’État congolais pensait-il à ces deux philosophes qui, à cinq siècles d’écart, tiraient la même conclusion concernant l’action politique? Il n’empêche! Toujours est-il que la passation du pouvoir, le 24 janvier 2019, à la magistrature suprême du Congo ex-Zaïre fut présentée comme une alternance « civilisée » entre un président « sortant », Joseph Kabila, et un président « entrant », Félix Tshisekedi. Leur accolade, au cours de la cérémonie de prestation de serment, laissait croire à une paix des braves telle que celle symbolisée par Frederik de Klerk et Nelson Mandela, brandissant ensemble le Prix Nobel de la paix 1993 pour avoir, conjointement et pacifiquement, œuvré au démantèlement du régime de l’apartheid.< Ainsi, malgré les nombreux griefs et ressentiments à l’égard de la « kabilie » qui – pendant dix-huit ans de pouvoir – avait transformé le pays en « une prison à ciel ouvert » (dixit le Cardinal Laurent Monsengwo), l’espoir d’un sursaut commun pour le redressement du pays était permis. Cette paix des braves ne signifiait pas absolution de toutes les violations des droits humains ou prime à l’impunité mais elle impliquait, tant soit peu, l’humilité et le mea-culpa de ceux qui avaient géré la République tel leur butin.

Une coalition, deux têtes

Hélas! Au lieu de rassurer, la mise en place aux forceps (en juillet 2019) d’un gouvernement de coalition entre les plates-formes du « sortant » et de l’ « entrant » augurait déjà des lendemains qui déchantent. Cette coalition était un bébé à deux têtes qui l’empêchaient de regarder dans la même direction. La première tête, celle de la « kabilie » – imbue de son imperium sans partage et sans contrôle de plusieurs années – songeait au statu quo: les privilèges dus aux abus de pouvoir et d’autorité, aux coulages des recettes publiques, aux exonérations fiscales illégales, à la politique du laisser-faire tous azimuts, bref, à la continuité des anti-valeurs dans l’administration de la chose publique (2). La deuxième tête, celle de l’espérance du peuple – longtemps sevré de ses droits et libertés – rêvait au changement tant attendu: l’essor de la nation fondé sur la bonne gouvernance, l’indépendance de la justice, la lutte contre la corruption, la sécurité des personnes et de leurs biens, l’amélioration des conditions de vie, bref, la culture de l’excellence dans la gestion de la République.

Un « savoir-nuire » abracadabrantesque

Porté sur le fonts baptismaux au terme de longs tiraillements, la coalition s’est avérée une alliance de l’immobilisme (3). Pendant plus d’un an, au parlement comme au gouvernement, elle n’a initié aucune réforme majeure censée répondre aux objectifs contenus dans son propre acte de création, notamment: « privilégier l’intérêt supérieur de la nation, préserver l’unité et la stabilité du pays, consolider la démocratie, l’État de droit et la bonne gouvernance, lutter contre la corruption ». Au contraire! Pendant plus d’un an le Premier ministre, le président du Sénat et la présidente de l’Assemblée nationale (tous séides de la « kabilie ») ont consacré tout leur « savoir-nuire » soit à bloquer, à retarder, voire à saboter la mise en œuvre des décisions prises par le chef de l’État (la gratuité de l’enseignement primaire, les nominations dans la magistrature ou à la tête des entreprises publiques, l’état d’urgence pour cause de la Covid-19, par exemple), soit à contester – à travers les réseaux sociaux et les médias! – la constitutionnalité des ordonnances présidentielles.

Il était devenu abracadabrantesque que la hiérarchie et le fonctionnement normal des institutions soient continuellement bafoués par des « partenaires » d’une coalition qui, à force d’être tirée à hue et à dia, paralysaient la mise en application des orientations du Président de la République alors que, en sa qualité de première institution du pays, c’est lui qui constitutionnellement « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et des institutions ». A telle enseigne que l’an deux de l’alternance au sommet de l’État, en janvier 2021, sera celui de « à la recherche du temps perdu » (Marcel Proust) au vu des projets politiques, économiques, sociaux et culturels en friche. Conforté par les conclusions des consultations qu’il a organisées du 2 au 21 novembre, le chef de l’État a décidé, dans son adresse du 6 décembre, la fin de cette coalition et la désignation d’un informateur chargé d’identifier une majorité républicaine autour d’une « Union sacrée de la nation » afin de faire face aux défis de la paix et de la sécurité, du redressement économique et social, et de l’émergence d’un « Congolais nouveau ».

Il y a un temps pour tout…

La liesse populaire – qui, sur toute l’étendue du territoire, a salué l’avis nécrologique de cette alliance ainsi que la déchéance de la présidente et de tout le bureau de l’Assemblée nationale par leurs pairs – exprime bien la soif citoyenne d’une majorité à l’écoute du pouls de la nation. En somme, la coalition entre les plateformes de l’ancien et du nouveau président représentait déjà une sorte d’ « union sacrée » de la nation. Mais s’obstinant dans l’arrogance et le déni de la nouvelle donne politique, engluées dans le « serment de fidélité et de loyauté » envers leur « autorité morale », les ouailles de la « kabilie » n’ont pas été à la hauteur de saisir les signes du temps. Ni de méditer la sagesse de l’Ecclésiaste que Congolaises et Congolais écoutent les dimanches dans leurs églises: « Tout est vanité (…). Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux »

 

Polydor-Edgar Kabeya
Juriste Consultant en médias et communication
Rédacteur en chef de la revue « Palabres » (Éditions L’Harmattan, Paris)

 


(1) La coalition formée par les plates-formes électorales de l’ancien et du nouveau président.
(2) Lire: « Félix Tshisekedi entre vin nouveau et vieilles outres »
(3) Lire: « Vers l’Union sacrée pour la nation?