Le Triomphe du devoir d’ingratitude

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Il était prévisible que Félix Tshisekedi annonce tôt ou tard la rupture de la coalition FCC-CACH, un véritable piège à con tendu par le despote Joseph Kabila pour conserver l’essentiel de l’imperium. Fatshi l’a annoncé urbi et orbi dans son discours du 6 décembre 2020. Déjà le 13 janvier 2019, j’annonçais les couleurs dans l’article « Félix Tshisekedi élu président par Joseph Kabila« : « Martin Fayulu, vainqueur et ‘perdant’ de l’élection présidentielle, a déposé, à la Cour constitutionnelle, un recours en contestation des résultats provisoires de la présidentielle. Si jamais [les juges] restaient toujours des marionnettes entre [les mains du despote], en validant son pacte secret avec Félix Tshisekedi, Martin Fayulu et les autres opposants devraient bien décoder le message de la communauté internationale afin d’éviter à notre peuple tant martyrisé les affres de nouvelles turbulences. En effet, la communauté internationale est consciente du pacte ci-dessus. Cependant, pour elle, cela constitue tout de même une avancée pour un pays aux élites sans boussole qui n’aura connu aucune alternative pacifique en près de six décennies d’indépendance ».

Dans l’article « Amen! » publié le 21 janvier 2019, je notais que « si Félix Tshisekedi jouit de la reconnaissance internationale en dépit de la énième comédie électorale qui vient de se jouer sous le ciel congolais, ce qui est fort probable, ses chances de gouverner réellement seront certes très minces, mais cela ne signifie pas qu’il soit impossible de mitiger les nuisances de Joseph Kabila et de l’hégémonie qu’il incarne ».

Comme la plupart de mes compatriotes, j’ai eu mes coups de colère face à l’inacceptable que venait de nous imposer le couple Kabila-Tshisekedi. Mais fidèle à moi-même et conscient du fait que la quête de la vérité des urnes était un combat certes noble mais perdu d’avance dans le contexte particulier des élections de décembre 2018, j’interpellais le chevalier dudit combat dans mon article du 26 janvier 2019 intitulé « Fayulu, taisez-vous SVP!« . Je notais en effet que ce dernier « devait certes rappeler qu’il était le vainqueur de l’élection, que le processus électoral était vicié dès le départ et que la victoire de Tshisekedi faisait partie de notre misère et non de sa solution. Cependant, il aurait gagné en estime en soulignant les victoires remportées par le peuple face au despote. Joseph Kabila n’avait pas obtenu le troisième mandat consécutif dont il rêvait. Malgré la mobilisation de tous les moyens de l’Etat, il n’avait pas réussi à imposer son dauphin que le peuple avait littéralement transformé en une pauvre carpe. Ce faisant, Fayulu se serait sorti la tête haute en appelant le peuple à respecter la décision de notre ‘Tour de Pise’ [la Cour constitutionnelle], tout en insistant que la route était encore longue pour redresser celle-ci et qu’il s’engageait à œuvrer dans cette direction pour que la transparence soit un jour au rendez-vous de notre histoire électorale. Car, ce qui était en jeu, ce n’était pas le destin d’un homme. C’est plutôt celui de tout un peuple dont la sortie de la mauvaise gouvernance endémique ne se ferait que de manière graduelle ».

Face à l’impatience de notre peuple de voir notre drôle d’alternance politique déboucher sur la mort politique du despote, je signais, le 27 février 2019, l’article intitulé « Le devoir d’ingratitude s’impose« . J’écrivais alors que « la Constitution boiteuse du pays aidant, Félix Tshisekedi piégé par le despote Joseph Kabila peut s’en sortir et piéger à son tour son prédécesseur ». La même profession de foi restait de mise dans l’article « Faut-il sauver le soldat Tshilombo?« , signé le 1er février 2020. Je déclarais notamment ce qui suit: « A moins de disposer d’un autre plan plus opérationnel et bénéfique pour le peuple, sauver le soldat Tshilombo va de l’intérêt et du devoir de la nation entière. Rester à l’écart comme spectateur dans l’espoir de se réjouir de sa chute parce qu’il aura accepté que le despote Kabila vole pour lui la victoire électorale d’un autre équivaudrait à apporter de l’eau au moulin de ce dernier ».

Enfin, le 7 février 2020, je persistais dans mon intime conviction à travers l’article « Le devoir d’ingratitude en marche« . Car, « en dépit de ses hommages publics appuyés à l’endroit de son prédateur de prédécesseur, Félix Tshisekedi, cet homme qui est tout le contraire des leaders impulsifs que furent Patrice Lumumba, Etienne Tshisekedi et Laurent-Désiré Kabila, reste engagé dans une guerre froide dont l’objectif est de mettre Joseph Kabila hors d’état de nuire. Lentement mais sûrement, il accomplit son devoir d’ingratitude ». La conclusion de l’article se passait de tout commentaire: « Dans ses calculs, Kabila pensait que de tous ses opposants candidats à la présidence de la république en décembre 2018, Félix Tshisekedi était le maillon faible qu’il pouvait manipuler à sa guise. Il serait donc plus amer pour lui et plus réjouissant pour le peuple que ce soit ce même Félix Tshisekedi qui lui fasse mordre la poussière. Que le devoir d’ingratitude se poursuive, jusqu’à ce que la peur, qui a déjà commencé à changer de camp, envahisse totalement le cœur de cet individu médiocre sorti d’on ne sait où et qui a réussi à clochardiser tout un peuple par la faute de ses propres élites. C’est à ce prix et à ce prix seulement que Félix Tshisekedi passera du statut de traître à la nation à celui de président de tous les Congolais, applaudi comme tel non seulement par les ‘Talibans’, dans un élan de coterie tribale, mais par tous les Congolais ».

A malin, malin et demi. Eh oui, il y a toujours plus rusé que soi. Au despote Kabila, cet objet politique non identifié, de l’apprendre aujourd’hui à ses dépens. Désormais, les Congolais peuvent s’écrier: « Acta est fabula ». Car, tel l’Empereur romain Auguste, se sentant proche de la fin sur son lit de mort et demandant un miroir, se fit peigner les cheveux et raser la barbe avant de prononcer ses dernières paroles, Félix Tshisekedi peut regarder son peuple dans les yeux et lui demander à son tour: « N’ai-je pas bien joué mon rôle? ».

Le devoir d’ingratitude a triomphé. Le despote Joseph Kabila et son Front Commun des Corrompus (FCC) sont aux abois. Leurs élucubrations traduisent la profondeur de leur peur à l’idée de perdre demain toutes les richesses insolentes amassées sur le dos du peuple congolais. En implorant son « autorité [prétendument] morale de s’exprimer pour dire sa part de vérité afin de fixer l’opinion », le FCC demande en fait au despote de s’accuser d’avoir commis un acte de haute trahison à travers le tripatouillage des élections de décembre 2018. Voilà comment le pouvoir pour le pouvoir rend fou quand on est en passe de le perdre.

Le devoir d’ingratitude a triomphé. Oui. Mais les calculs démoniaques du despote Kabila viennent de faire entrer l’avion Congo dans une zone de turbulence. A Félix Tshisekedi d’assurer ses arrières. Au peuple de le soutenir dans cet élan. Car, l’hégémonie ethnique incarnée par le despote, qui est loin d’être celle des Luba-Katangais, conserve une grande capacité de nuisance qui est loin d’avoir été éradiquée. Par ailleurs, à observer de près le comportement des ‘Talibans’, les Congolais auraient tort de se laisser charmer par les sirènes appelées « Le peuple d’abord » et « L’Etat de droit ». Jusqu’à preuve du contraire, tout indique clairement que Félix Tshisekedi mettra en œuvre la seule révolution dont les Africains sont capables depuis les indépendances. Une révolution qui a pour nom « Otes-toi de là que je m’y mette », avec le national tribalisme comme moteur du pouvoir. En effet, tout comme le slogan « Le peuple d’abord », qui ne diffère d’ailleurs nullement de celui du MPR Parti-Etat (MPR = Servir. Se servir? Non), l’Etat de droit tant claironné par Tshisekedi et ses partisans a pris l’allure d’un slogan faute de stratégie claire susceptible de l’actualiser. Ainsi, le destin de la nation va une fois de plus se jouer dans un cercle vicieux où s’alternent, depuis l’indépendance, de brefs moments d’espoir et de longues années de désenchantement. Un piège sans fin qu’il faut souligner, même si pour l’amour de ma patrie tant martyrisée, je souhaiterais cette fois-ci me tromper en faisant une telle projection.

 

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo