Mission impossible à Kigali pour Azarias Ruberwa 

 

 

 

12 Aout 2004

L’instabilité socio-politique qui règne dans les provinces du Kivu depuis sept ans jette une lumière peu « patriotique » sur les « libérateurs » du 17 mai 1997 qui ont pris la tête d’une rébellion prétendument  zaïro-congolais lancé par des « Banyamulenge ». En fait de « libération », des Congolais ont joué le rôle de « marionnettes » pour permettre au régime rwandais de prendre pied dans les provinces du Kivu. Le voyage de Ruberwa à Kigali ne pourrait apporter une quelconque embellie à l’Est tant les vrais problèmes sont éludés : l’appétit expansionniste du Rwanda sur la partie orientale du Congo et les intérêts financiers occultes en jeu.

Le vice-président Azarias Ruberwa se trouve depuis samedi 7 août à l’Est du pays « en mission de consolidation de la paix ».  Une mission que les observateurs qualifient déjà d’impossible au regard de la complexité des problèmes à résoudre liés aux intérêts maffieux en jeu. Après Bukavu, Ruberwa s’est rendu mardi à Kigali avant de visiter Cyangungu où il a rencontré les Congolais de l’ethnie tutsie ayant trouvé refuge dans cette ville au lendemain des affrontements ayant opposé à Bukavu les troupes de l'armée régulière à un groupe de soldats dissidents commandés par le général Laurent Nkunda et le colonel Jules Mutebutsi. Bukavu a été brièvement occupée, du 2 au 9 juin, par des insurgés. Depuis ces événements, il règne dans les deux régions un climat de ni paix ni guerre qui a pris un relief  particulier avec l’arrivée, à Goma, début juillet dernier, de huit députés RCD qui ne cessent de mettre en cause le processus de transition.
Dans une déclaration à la presse, le vice-président Ruberwa a eu ces mots :
"Le rétablissement de la paix dans l'ensemble du pays dépend en grande partie du rétablissement de la paix dans le Sud-Kivu". Et d’ajouter que cette province "reste le thermomètre" du processus de paix en cours dans le pays. Selon lui, "plus on va réussir la paix au Sud-Kivu, plus on va réussir la paix en RDC et dans la sous-région, plus le processus en cours va aboutir".
A Bukavu, le chef de file du RCD-Goma a eu des entretiens avec des représentants de la société civile ainsi qu'avec des responsables de sécurité et de la Monuc.
La tournée de Ruberwa se terminera par la visite à Goma (Nord-Kivu), où il pourrait s’entretenir avec le général insurgé Nkunda qui a installé ses quartiers à Minova, à une cinquantaine de kilomètres de Goma.

Les Grands Lacs en ébullition

Il n’est pas sans intérêt de revisiter les éléments historiques pour comprendre les véritables enjeux. Depuis le début des années 90, la paix et la stabilité sont fragilisées dans les provinces congolaises du Nord et Sud Kivu par les événements politiques sanglants qui se sont produits au Burundi et au Rwanda. L’assassinat du premier président hutu élu , Melchior Ndadaye, en octobre 1993, a provoqué une arrivée massive des Hutus burundais dans la ville d’Uvira et ses environs. A partir du territoire zaïrois, les maquisards des FDD (Forces de défense de la démocratie) de Léonard Nyangoma, ancien ministre de l’Intérieur, lançaient des incursions sur le territoire burundais donnant à l’armée régulière de ce pays le prétexte pour mener sur le sol zaïrois des représailles au nom du droit de suite. La mort de Ndadaye a été suivie par la prise du pouvoir à Kigali, en juillet 1994,  par le FPR (Front patriotique rwandais). Une prise du pouvoir  précédée par la destruction en vol de l’avion transportant le président Juvénal Habyarimana et son homologue burundais. Plusieurs centaines de milliers de Hutus rwandais ont trouvé refuge dans les provinces du Kivu dont les éléments des ex-FAR (Forces armées rwandaises) et autres miliciens Interahamwe. Les deux provinces du Kivu sont ainsi prises en otage par des conflits rwando-rwandais et burundo-burundais qui ont mis en ébullition la sous-région des Grands Lacs.

Dès fin 1994, la communauté internationale a, à maintes reprises, accusé les exilés de préparer une action de reconquête du pouvoir à Kigali. Mais la communauté internationale n’a rien fait pour éloigner les Hutus rwandais à plus de 100 kms de la frontière de leur pays d’origine comme l’édicte la Convention de Genève. Alors vice-président et ministre de la Défense, le général Paul Kagame avait menacé de « prendre ses responsabilités » pour résoudre ce problème. Fin 1995, le Premier ministre Léon Kengo wa  Dondo avait décidé le rapatriement forcé des Hutus. La mesure fut désapprouvée par le président Mobutu. Il en est de même la « communauté internationale ».

« Banyamulenge »  et Berlin II

En septembre 1996, il est fait état d’infiltration de « bandes armées tutsies » notamment dans le territoire de Masisi. L’armée zaïroise organisa l’opération « Kimia na Masisi ». Dans un article daté 13 septembre 1996, le quotidien bruxellois « Le Soir » parle de « Nouvelle épuration ethnique dans l’Est du Zaïre ». Citant diverses sources, le journal note que « les militaires zaïrois opéreraient en compagnie de 200 anciens miliciens rwandais venus des camps de réfugiés et s’en prendraient aux Banyamulenge, ethnie apparentée aux Tutsis ». Cet organe de presse préparait-il l’opinion ? Au cours d’une conférence de presse, fin septembre, Pasteur Bizimungu, alors chef de l’Etat rwandais, présente la carte du « Grand Rwanda » qui, selon lui, englobait plusieurs localités des actuelles provinces du Kivu.

 

 

 

Il exige que les « Banyamulenge » expulsés par le vice-gouverneur du Sud Kivu, Lwabanji Lwanji, soient rapatriés avec « leurs terres ». « Il faut une deuxième conférence de Berlin », dira Bizimungu. A partir de ce moment, les Zaïrois ont réalisé, à tort ou à raison, que le nouveau régime rwandais nourrissait des appétits expansionnistes sur les provinces du Kivu. En octobre 1996, l‘Armée patriotique rwandaise commença le pilonnage des camps de réfugiés implantés sur le territoire zaïrois. Les attaques sont attribuées aux insurgés « Banyamulenge » qui réclameraient leur « citoyenneté zaïroise ». Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Qui finance leur action ? Kigali qui bénéficie depuis juillet 1994 d’une importante coopération militaire US nie toute implication. Les Zaïrois découvrent 36 ans après l’indépendance une tribu que même le colonisateur belge n’avait pas signalé l’existence. N’empêche. Les télévisions du monde entier ont diffusé des images montrant une dizaine de vieillards et des adolescents armés de quelques vieux fusils à un coup et entonnant des chants. L’opinion internationale apprend que ce sont là les « rebelles banyamulenge » qui ont mis en déroute les Faz à Uvira, Kamanyola, Bukavu et Goma. La manipulation politico-médiatique sautait sous les yeux. Le 27 octobre 1996, un communiqué de presse est diffusé depuis la capitale rwandaise réclamant la démission du président Mobutu. L’auteur, un certain Muller Ruhimbika, dit parler au nom de l’ADP (Alliance démocratique des peuples) de Déogratia Bugera. L’homme de préciser : « Les combattants ne sont pas seulement Banyamulenge. Ils ont été rejoints par d’autres opposants zaïrois regroupés en trois partis. Le PRP (Parti de la révolution populaire) de Laurent Kabila, le CNRD (le Conseil national de la résistance pour la démocratie) d’André Kisase Ngandu et le MRLZ (Mouvement révolutionnaire pour la libération du Zaïre) d’Anselme Masasu Nindaga.» Dans une interview accordée au « Washington

Et voici l’AFDL et le RCD

Pour les observateurs, les dirigeants rwandais voulaient donner un «visage zaïrois » à une pseudo-rébellion zaïroise qui cache mal un acte d’agression. « Nous n’avons jamais approuvé l’agression du territoire zaïrois par les armées rwandaises et ougandaises. Mais nous ne l’avons pas empêchée », déclarait Susan Rice, alors sous-secrétaire d’Etat aux Affaires africaines (Mensuel Africa International). C’est à l’étape de Goma qu’apparaît d’abord Kisase Ngandu comme chef militaire. Il s’éclipse par la suite au profit de Laurent-Désiré Kabila, désigné porte-parole, d’une organisation dénommée AFDL (Alliance des Forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre). Le 17 mai 1997, l’AFDL est porté au pouvoir au bout de sept mois de « guerre ». Une année après, c’est la rupture entre le « Mzee » et ses ex-parrains rwandais et ougandais. Dans une déclaration à la presse, Kabila père a laissé entendre qu’il avait passé un « deal » avec Kagame. « Il devait nous aider à renverser Mobutu et, nous, on lui laissait le champ libre pour pourchasser les Interahamwe et les ex-Far ». Le 12 août 1998, une nouvelle rébellion congolaise est née dans une banlieue de Kigali. C’est le RCD (Rassemblement Congolais pour la démocratie). D’autres natifs sont appelés à donner la caution congolaise au mouvement conçu par des officines politiques rwandaises. Arthur Z’Ahidi Ngoma, Ernest Wamba dia Wamba, Vincent Lunda Bululu, Emile Ilunga, Onusumba Yemba vont ainsi se succéder à la tête de ce mouvement qui a néanmoins le mérite d’avoir fragilisé l’omnipotence de la nouvelle dictature kabiliste. Reste qu’au fil du temps, le RCD va désillusionner ses admirateurs en se révélant aux analystes comme un mouvement créé avant tout pour satisfaire les « ambitions hégémoniques » du Rwanda au Congo.      
Huit provinces congolaises sur onze (Equateur, Kasaï occidental, Kasaï occidental, Katanga, Nord Kivu, Sud Kivu,  Maniema, Province Orientale), ont été partiellement ou entièrement occupées durant les cinq années de guerre (1998-2003).

Les provinces du Kivu convoitées

Régions riches pour leurs sols et leurs sous-sols, le Nord et le Sud-Kivu font l'objet de la convoitise du Rwanda et de l’Ouganda. Deux rapports de l’Onu ont impliqué des personnalités rwandaises notamment dans de cas de pillages de ressources naturelles du Congo. Et ce avec la complicité de certaines entreprises occidentales. Au-delà de la question des réfugiés hutus qu’aime brandir les autorités rwandaises pour justifier la présence des troupes rwandaises au Congo, le vrai enjeu reste les intérêts économiques et financiers nés de cinq années d’occupation rwandaise. Le moins que l’on puisse dire est que Kigali est le grand bénéficiaire de l’instabilité qui règne dans les provinces du Kivu. Consolider la paix à l’Est du Congo appelle un préalable : le démantèlement des réseaux maffieux qui entretiennent la stratégie de la déstabilisation au Kivu à travers des hommes liges comme Nkunda et Mutebutsi. Une stratégie qui annihile toute action visant au rétablissement de l’autorité de l’Etat.  
Pour de nombreux analystes, les questions de la nationalité et de l'amnistie – débattues actuellement au Parlement – visent à distraire les Congolais du véritable enjeu : les intérêts maffieux qui ont mis en coupe régler le commerce des biens et services dans les deux Kivu. « Il est à craindre que le statu quo continue aussi longtemps que le Congo soit gouverné par des hommes et des femmes qui tiennent leur pouvoir du parrain rwandais », a estimé un membre d’un cabinet politique à Kinshasa.
 

                                                                    
 Chris Dakua

 
     

 

 
 
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