Quel est le plus important des trois discours du 30 juin 1960?

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Le soixantième anniversaire de l’indépendance du Congo-Kinshasa est entré dans l’histoire. Le temps poursuit sa course vers l’édition prochaine. Mais en six décennies de commémoration, les Congolais savent-ils lequel des trois discours prononcés le 30 juin 1960 était le plus important pour l’avenir de leur pays? Rappelons l’enseignement de l’historien Isidore Ndaywel è Nziem dans son ouvrage « Histoire générale du Congo. De l’héritage ancien à la République Démocratique » (Louvain-la-Neuve, Duculot, 1998). Deux discours étaient prévus à l’ordre du jour. « Baudouin 1er, arrivé la veille, rendit hommage à l’œuvre coloniale et invita les nouveaux dirigeants à parfaire l’œuvre accomplie. Président de la République, Joseph Kasa-Vubu manifesta sa reconnaissance à l’égard de l’ancienne métropole », tout en rendant avant tout hommage, on l’oublie souvent hélas, à « tous ces artisans obscurs ou héroïques de l’émancipation nationale, et tous ceux qui, partout sur notre immense territoire, ont donné sans compter leurs forces, leurs privations, leurs souffrances et même leur vie pour que se réalise enfin leur rêve audacieux d’un Congo libre et indépendant ». Puis, du haut de son tempérament fougueux ou guerrier que les canalisateurs reconnaissaient volontiers aux Tetela, ce qui leur vaudra une place de choix, aux côtés des Bangala, dans la Force Publique, Patrice Lumumba bouscula l’ordre protocolaire, sur suggestion d’un conseiller belge, et « fit le contre bilan de la colonisation, dénonça ses revers, à savoir les injustices, les inégalités, l’exploitation, le mépris ».

En soixante célébrations de l’indépendance, si l’on posait la question ci-dessus aux élites congolaises, grande sera la probabilité que 99,9% d’entre elles répondent que le discours de Lumumba fut sans conteste le plus important des trois sur l’avenir de la jeune république d’alors. Pourtant, ce discours n’avait fait aucune allusion aux dangers possibles auxquels la nation pouvait faire face. Alors que sur le plan institutionnel, le pays venait d’hériter grosso modo de la loi fondamentale belge, les élites congolaises ne s’étant fait aucune opinion propre à ce sujet, l’allocution de Lumumba restait silencieuse sur le chantier que devait nécessiter une telle greffe.

Dans sa réponse au roi des Belges face aux dangers qui guettaient le pays après des années de despotisme colonial, Kasa-Vubu s’en était remis au Grand Manitou qui règnerait dans les cieux: « Nous ne pouvons pas nous empêcher de mesurer la gravité de nos responsabilités et, dans une attitude de profonde humilité, de demander à Dieu qu’il protège notre peuple et qu’il éclaire tous ses dirigeants ». Bien avant Tshisekedi wa Mulumba face aux dangers possibles du phénomène identitaire à l’annonce du deuxième processus de démocratisation du pays après des années de dictature de Mobutu, Kasa-Vubu balaya d’un revers de la main l’avertissement du Roi Baudouin et de bien d’autres analystes à ce même sujet: « L’état d’inachèvement de la conscience nationale parmi les populations a suscité certaines alarmes que je voudrais dissiper aujourd’hui, en rappelant tous les progrès qui ont déjà été accomplis en ce domaine et qui sont les plus sûrs garants des étapes qui restent à parcourir ». Rappelons qu’interviewé aux Etats-Unis peu après le discours de Mobutu du 24 avril 1990, Tshisekedi déclara avec assurance que l’homme zaïrois avait dépassé le niveau de la conscience tribale. Aujourd’hui, soixante ans après l’indépendance, son fils Tshisekedi Tshilombo, devenu président de la république dans des conditions honteuses, stigmatise à tort et à raison la résurgence du phénomène identitaire et ses travers.

Contrairement au discours de Kasa-Vubu et surtout à celui, improvisé, de Lumumba et dans un élan quasi-prophétique, l’adresse de Baudouin 1er avait prévenu: « Les dangers principaux qui vous menacent sont: l’inexpérience des populations à se gouverner, les luttes tribales qui, jadis, ont fait tant de mal et qui, à aucun prix, ne doivent reprendre, l’attraction que peuvent exercer sur certaines régions des puissances étrangères prêtes à profiter de la moindre défaillance ». Mieux, le roi de l’ex-puissance colonisatrice avait clairement identifié les deux chantiers les plus importants de la jeune nation sur le plan de la gouvernance politique: « Il faudra adapter les institutions à vos conceptions et à vos besoins, de manière à les rendre stables et équilibrés. […] N’oubliez pas qu’une justice sereine et indépendante est un facteur de paix sociale ».

L’inexpérience était au rendez-vous dès le 30 juin 1960. Quand un chef d’Etat prend publiquement la parole et qu’un autre lui répond, personne d’autre ne doit s’exprimer au nom des deux Etats qu’ils représentent. L’inexpérience de Lumumba l’a poussé à enfreindre cette règle protocolaire élémentaire, créant ainsi d’énormes nuages sombres au-dessus du ciel congolais. Pourquoi? Sans doute que la réponse se trouve entre autres dans la loi fondamentale étrangère à la conception congolaise du pouvoir et qui conduira plus tard le président de la république à révoquer un premier ministre ayant la majorité parlementaire et ce dernier à révoquer à son tour le premier. Qu’est-ce qui devait se passer dans la tête de Lumumba en voyant Kasa-Vubu lui ravir la vedette quand on sait que c’était lui le vainqueur des élections législatives et que sans le soutien de son parti, le Mouvement national congolais (MNC), Kasa-Vubu, leader de l’Alliance des Bakongo (ABAKO), ne serait jamais élu président de la république?  Comment Kasa-Vubu se voyait-il par rapport à Lumumba quand on sait que la conception du pouvoir traditionnel africain ignore la notion du chef sans pouvoir réel qui se contenterait d’inaugurer des chrysanthèmes? Par ailleurs, l’esprit de Tshombe pouvait-il être en paix quand il voyait Kasa-Vubu et Lumumba au festin du pouvoir alors que lui-même, pourtant porte étendard de la province la plus riche du pays, restait simple spectateur? Le gouvernement Lumumba était-il « équilibré » ainsi comme l’avait conseillé Baudouin 1er? Pouvait-il être stable? N’étalait-il pas à la face du monde une grande « défaillance » dont pouvaient profiter « des puissances étrangères »? L’histoire n’a-t-elle pas donné entièrement raison à Baudouin 1er?

Le premier problème du Congo-Kinshasa depuis l’indépendance, ce sont ses élites. Médiocres, celles-ci adorent s’attarder sur des fioritures, passant ainsi à côté de ce qui est essentiel à chaque rendez-vous important de la nation. Depuis l’indépendance, le premier chantier à mettre en œuvre reste celui identifié par Baudouin 1er: « Il faudra adapter les institutions à vos conceptions et à vos besoins, de manière à les rendre stables et équilibrés ». Bien avant le roi des Belges, l’explorateur britannique Henry Morton Stanley n’avait pas dit autre chose: « Pour développer harmonieusement ce pays, il faudra tenir compte des particularités de ses différents peuples » (Massoz, M., Le Zaïre authentique, Liège, Auto-édition, 1984). Notons qu’ici, « harmonie » rime avec « équilibre », condition sine qua non de « stabilité », dont parlera plus tard Baudouin 1er.

Mais depuis l’indépendance, les élites congolaises restent sourdes au discours le plus important prononcé le 30 juin 1960. Est-ce parce qu’il avait un ton paternaliste et véhiculait une vision tronquée ou mythique de la réalité coloniale; ce qui dénoterait une grande incapacité, de la part de ces élites, à séparer le bébé de l’eau du bain qu’il faut jeter? Non. Car, même en dehors de ce discours, celles-ci ne sont toujours pas conscientes du premier chantier que leur impose, sur le plan de la gouvernance, le caractère pluriel du tissu social national. En seraient-elles que dessiner les contours d’une alternative aux schémas occidentaux de gouvernance serait un véritable casse-tête, tellement elles sont persuadées, colonisation des cerveaux oblige, que ces schémas constituent l’unique horizon des temps modernes. Les Congolais ont hérité du riche et prospère Congo Belge. Soixante ans après l’indépendance, ils continuent à le détruire progressivement sans être capables de créer le Congo Congolais ou, pour reprendre les termes de Joseph Kasa-Vubu, « un Congo libre et indépendant ».

 

Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo