Engourdissement moral en Afrique: que nous reste-t-il pour juger?

Pourquoi tant de citoyens africains continuent-ils d’accepter, voire d’admirer, des dirigeants corrompus, cruels et immoraux? À la lumière de la pensée du philosophe moral Alasdair MacIntyre, récemment disparu, cet article interroge la désintégration des repères moraux sur le continent africain – et les chemins d’un possible réveil éthique.

Pourquoi tant d’Africains ne trouvent-ils pas leurs dirigeants moralement répulsifs, alors même que ces derniers mentent, volent, trahissent, oppriment? Pourquoi cette admiration – ou, à tout le moins, cette tolérance – envers des figures dont les comportements bafouent les règles les plus élémentaires de la justice et de l’éthique publique?

Cette question, lancinante, hante depuis des années nombre d’intellectuels, de journalistes, de simples citoyens. Elle n’est pas politique au sens partisan du terme: elle est morale. Et peut-être avons-nous besoin, pour y répondre, de quitter un instant l’arène du commentaire politique pour nous tourner vers la philosophie.

C’est dans cette optique que nous interrogeons ici l’héritage d’Alasdair MacIntyre (1929–2025), philosophe moral majeur du XXe siècle, dont la pensée éclaire d’un jour nouveau la crise éthique qui traverse nombre de sociétés africaines contemporaines.

Dans son œuvre majeure, After Virtue (1981), MacIntyre propose une thèse radicale: nous vivons dans un monde où les mots de la morale ont survécu à la morale elle-même. Nous continuons à parler de “justice”, “intégrité”, “responsabilité”, mais ces concepts ont perdu le socle éthique qui leur donnait sens. Ce que nous appelons aujourd’hui “morale” est souvent une collection d’opinions individuelles, flottant sans ancrage dans une tradition cohérente.

Selon lui, une société morale suppose un langage commun du bien, une capacité partagée à discerner la vertu du vice. Quand ce langage disparaît, il ne reste que des jugements arbitraires ou des loyautés tribales.

La pensée de MacIntyre trouve une résonance particulière dans le contexte africain. La colonisation a non seulement dominé militairement et économiquement, elle a aussi désintégré des traditions morales anciennes. Les sociétés africaines précoloniales, souvent fondées sur des structures communautaires et spirituelles fortes, possédaient des systèmes d’éthique enracinés dans des récits, des rituels et des responsabilités collectives.

Ces fondements ont été démantelés, ridiculisés, parfois instrumentalisés. Mais surtout, ils n’ont pas été remplacés par une véritable morale moderne. Les institutions postcoloniales ont imité les formes (État, élections, marché) sans les vertus nécessaires pour les faire fonctionner avec justice et équité.

Dans nombre d’États africains, la vie publique est devenue un théâtre où la réussite l’emporte sur la vertu, où la loyauté de clan prime sur l’intégrité personnelle. Les dirigeants y sont souvent jugés non pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils représentent: une ethnie, une région, une religion.

Cette logique tribale neutralise le jugement moral. Un président peut être corrompu, mais tant qu’il “protège les nôtres”, ses fautes deviennent tolérables, voire stratégiques. Le cynisme remplace le jugement. Comme le disait MacIntyre, lorsque les vertus ne sont plus visiblement récompensées, elles deviennent invisibles.

Ce phénomène s’aggrave dans les contextes de pauvreté, de chômage massif et d’humiliation sociale. Le vol public, la brutalité et la manipulation cessent d’être moralement condamnés: ils sont requalifiés en “intelligence”, “débrouillardise”, “force”. Le chef malhonnête devient un modèle, car il a su “s’en sortir”.

Or, ce basculement est un symptôme typique d’un effondrement moral. Quand l’injustice n’est plus nommée, elle devient banale. Quand la corruption devient une source d’admiration, c’est la conscience morale collective qui est anesthésiée.

La critique serait vaine si elle ne s’ouvrait pas sur une possibilité. MacIntyre n’est pas un prophète de l’effondrement, mais un penseur du renouveau à partir du local. Selon lui, la seule voie réaliste consiste à reconstruire des communautés morales cohérentes, où des pratiques (l’enseignement, la médecine, la justice, l’agriculture…) peuvent redevenir des lieux d’apprentissage de la vertu.

Appliqué à l’Afrique, cela signifie:

  • Redécouvrir les traditions morales africaines, non pas comme folklore, mais comme ressources critiques vivantes.
  • Former des citoyens exemplaires, à travers l’éducation, l’exemple quotidien, le service public intègre.
  • Créer des espaces où le langage moral peut refleurir: écoles, médias, lieux de culte, mouvements citoyens.

Ce réveil ne viendra pas des sommets du pouvoir. Il émergera de la fidélité silencieuse de ceux qui refusent de céder au cynisme, qui osent encore appeler les choses par leur nom : la corruption, un mal ; l’injustice, une blessure ; la vertu, un devoir.

L’Afrique contemporaine n’est pas amorale. Elle est, trop souvent, moralement désorientée. Ce n’est pas que ses citoyens ne savent pas distinguer le bien du mal, mais que les structures sociales, politiques et culturelles rendent cette distinction floue, coûteuse, parfois dangereuse.

Retrouver un langage moral partagé est l’un des plus grands défis du continent. Ce n’est pas une tâche pour les seuls philosophes. C’est un travail de réenchantement éthique, mené par ceux qui, au quotidien, refusent de glorifier l’impunité, la brutalité ou la trahison.

Comme MacIntyre le suggérait en conclusion d’After Virtue, il ne s’agit pas de rêver un retour au passé, mais d’inventer un avenir où l’on puisse de nouveau vivre moralement ensemble. Ce jour-là, peut-être, les peuples africains regarderont leurs dirigeants autrement — et exigeront d’eux, non la puissance, mais la vertu.

Jo Bongos

3 commentaires sur Engourdissement moral en Afrique: que nous reste-t-il pour juger?

  1. Beau plaidoyer qui mérite attention et considération, mais hélas, l’Afrique ne vit pas sur une autre planète. Elle est confrontée aux mêmes maux et conditions existentielles que le reste de l’humanité. En vérité, aussi loin qu’on remonte pour comprendre l’histoire des ceux qu’on appelle abusivement ” êtres humains ” il n y a que des interrogations sur la question de savoir cequi nous distingue des animaux qui peuplent cette terre avec nous. Les violences, les guerres, les destructions, l’égoïsme, en un mot, l’immoralité érigée en mode de vie et de gouvernance, voilà cequi caractérise le monde depuis que l’homme colonise cette planète. Notre frère Jo Bongos a eu le mérite de nous rafraîchir la mémoire, mais la grande question est celle de savoir si nous méritons cette place que nous occupons, c’est à dire : humains pourvus de conscience et d’intelligence ?!!!Une remise en cause individuelle et collective est plus que nécessaire. Cet article merite un bon débat.

  2. Cher Jo Bongos,
    Michael Jordan (Meilleur Basketteur de tous les temps) disait “Je n’aime pas l’echec. Mais, je ne peux pas accepter de ne pas essayer”. Les intellectuels Kongolais qui ne pasxdes inconscients congénitaux sont décidément “Face à une société absolument usée, pire qu’usée, abrutie et goulue” pour paraphraser Baudelaire, renoncer et abandonner ce Combat Noble de la Résistance contre la bêtise, l’abrutissement et l’abêtissement collectifs serait une non-assistance d’un Peuple Kongolais et Africain en danger. En vous lisant du début à la fin, notre moi intérieur nous chuchote que l’ESPOIR pour des jours meilleurs dans notre Grand et Beau Pays KONGO-ZAÏRE en particulier et en Afrique Noire Subsaharienne en général est toujours permis et tôt ou tard les Vrais Kongolais vaincront et laveront cet affront humiliant leur imposé par les auteurs (commanditaires, sous-traitants et exécutants) intellectuels de l’Occupation étrangère Rwando-Ougando-Onusienne. D’autres Africains Noirs Subsahariens comme au Burkina Faso commencent déjà à se libérer et a se demarquer des tares néocolonialistes tant soit peu. Nous vous citons “Ce réveil ne viendra pas des sommets du pouvoir. Il émergera de la fidélité silencieuse de ceux qui refusent de céder au cynisme, qui osent encore appeler les choses par leur nom : la corruption, un mal ; l’injustice, une blessure ; la vertu, un devoir.”. Ainsi soit-il. Les Résistants Combattants Kongolais dans l’ombre refusent la défaite commisérative, un jour, il va falloir tomber le masque et créer un THINK TANK ou BUREAU D’ÉTUDES pour concrétiser et mettre en place des nouvelles stratégies de Combat de la Résistance qui patauge, dérape, fait du surplace avec l’arrivée de la bêtise, du buzz imbécilisant et de la connerie des Réseaux sociaux. Un certain IBRAHIM TRAORÉ du pays des hommes intègres (ex-Haute Volta) privé de parole publique en Occident par les intellectuels Occidentaux suit le bon chemin de Thomas Sankara qui est visiblement présent et tracé dans votre article. Un petit clin d’œil, maintenant nous (Combattant Résistant de l’Ombre) avons un devoir sérieux de lire AFTER VIRTUE (1981), l’œuvre majeure d’Alasdair Macintyre pour s’imprégner de ses idées philosophiques😁. Bonne continuation. Merci. INGETA

  3. Congolaises et Congolais,
    Venez voir le nouveau Jo Bongos! Jo Bongos le philosophe! Puisque la philosophie est une province que je connais bien, je ne peux que souhaiter la bienvenue a notre compatriote Jo Bongos. Quand je vous disais que ce compatriote vaut mille fois plus que sa carte d’adhesion au PICT!
    Je suis tout-a-fait d’accord avec Jo Bongos le philosophe. C’est-a-dire que je suis d’accord, a deux phrases pres, et je le cite:’Ce reveil ne viendra pas des sommets du pouvoir. Il emergera de la fidelite silencieuse de ceux qui refusent de ceder au cynisme, qui osent encore appeler les choses par leur nom: la corruption, un mal; l’injustice, une blessure; la vertu, un devoir.” Le pragmatisme aura vite fait de nous demontrer qu’il est impossible de materialiser un reveil moral sans le concours des sommets du pouvoir. Un exemple typique c’est l’impunite. Pour vaincre l’impunite, il faut absolument avoir les sommets du pouvoir dans don camp; sinon la lutte contre l’impunite est une peine perdue! Appeler les choses par leurs noms est tres louable, mais cela ne change rien a la qualite intrinseque de ces choses. William Shakespeare dirait qu’une rose par un autre nom restera une rose, et elle aura le meme parfum! La corruption est un mal; l’injustice, une blessure; la vertu devoir! Tres bien! Mais le dire ne suffit pas! Il faut demontrer comment combattre la corruption et l’injustice, et comment promouvoir la vertu! Tout le monde semble s’accommoder de la corruption parce qu’il semble que chez nous en RDC par exemple, ‘eza model’a mboka na biso’! Et pourtant il faut seulement fusiller quatre corrompus notoires pour que la nation entiere se mette au pas! Personne ne voudra connaitre le sort de ces quatre fusilles! Si nous nous mettons d’accord de combattre l’injustice ensemble, on arrivera avec le temps a en faire un phenomene rarissime! Mais si on se contente de combattre l’injustice des uns et d’oublier celle des autres, l’injustice aura encore de beaux jours devant elle! Nous sommes tous d’accord que le patriotisme est une vertu, mais comment expliquer que quelqu’un sous influence etrangere accepte de prendre des armes contre son propre pays, sous pretexte qu’il n’aime pas la gueule de la personne qui dirige le pays?
    Le reveil moral en Afrique comme ailleurs est la responsabilite de tous! Merci au philosophe Jo Bongos de nous le rappeler!

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