Cyprien Wetchi: « Un grave conflit foncier oppose la population locale aux Tutsi Congolais à Minembwe »

Dans une dépêche datée du 11 septembre, l’Agence congolaise de presse (ACP) fait état de la détérioration de la situation sécuritaire dans les haut-plateaux de Minembwe, au Sud-Kivu. Citant des chefs coutumiers, l’ACP signalent que des « éléments armées » ont fait sept blessés et deux tués. C’était dans la nuit du 9 au 10 septembre. Fondateur du média congolais « Les Amis de Wetchi », Cyprien Wetchi Kipimbye a réalisé récemment un reportage sur la situation explosive qui prévaut dans cette partie du pays. L’enjeu tournerait autour d’un « conflit foncier ». « Likambo ya mabele », comme disent les Kinois. Pour ce confrère, seul un « dialogue direct » entre les populations locales et les « Tutsi Congolais » pourrait désamorcer la crise annoncée.  INTERVIEW.

Comment allez-vous?

Je vais très bien.

On vous a vu le 24 janvier dernier à Kinshasa lors de l’investiture de Felix Tshisekedi Tshilombo à la tête de l’Etat. Est-ce le grand retour au pays?

Non, je suis toujours domicilié à Bruxelles où j’essaie de parachever un travail que j’avais commencé au niveau du monde médiatique belge.

Sans indiscrétion, de quoi s’agit-il?

Il s’agit d’assurer la présence des Belges d’origine subsaharienne à la présentation de journal télévisé au niveau des médias du pays. Nous avons déjà tenté cette expérience, de 2004-2011, à « Télé Bruxelles ». Vous vous souvenez sans doute d’Eric Nyindu qu’y présentait le « JT ». Il y a eu Chouna Lomponda à la présentation de la météo. A l’époque, une tranche horaire était réservée aux émissions produites par « Télé Matonge ». Le constat est là: il n’y a pas un Subsaharien comme présentateur de journal télévisé. C’est mon combat.

Lors de l’investiture de « Fatshi », des observateurs s’attendaient à votre intégration dans l’équipe de la presse présidentielle…

Je n’ai jamais postulé dans ce sens. J’ai toujours travaillé en tant qu’indépendant.

Dans vos reportages réalisés à partir de la capitale, d’aucuns ont perçu une certaine aigreur. Devrait-on parler de déception?

Il n’ y a ni déception ni aigreur. En fait, je m’insurgeai contre ce que je considère comme de la déconsidération. Un manque de respect. A Kinshasa, les journalistes ne sont pas respectés. Ils sont traités comme des « mendiants ». J’ai évolué dans un environnement où les représentants de la presse jouissent des égards.

Pouvez-vous citer un cas précis?

Lors de la proclamation des « résultats provisoires » des élections, je me suis rendu au siège de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). J’y ai été rabroué tel un « malpropre ». C’était le 10 janvier. En fait, notre média n’était pas le bienvenu. Et ce suite à une interview réalisée à Bruxelles avec l’activiste politique « Boketshu 1er ». Celui-ci avait téléphoné à Corneille Nangaa au cours de l’émission. Ce fait a été considéré, à tort, comme une volonté de nuire à l’image du Président de la Ceni. J’ai vécu une mésaventure analogue le 24 janvier. Cette fois, c’est à la Présidence de la République. On m’a fait traîner à l’extérieur durant deux à trois heures avant de me faire savoir que je ne pouvais pas recevoir le badge pour couvrir l’événement. Ce sont des formalités basiques ici. Le président Tshisekedi est attendu en Belgique le 16 septembre. Je me suis rendu à l’ambassade de la RDC afin d’obtenir les accréditations sous forme de badge. « Il n’y a pas de badge pour Fabien Kusuanika de Télé Tshangu et Bobo Koyangba du Micro du Pasteur Bobo », m’a-t-on laissé entendre.

Qui vous a tenu ces propos?

Il semble que des « gens du CACH » ont exigé l’exclusion de ces deux confrères. D’après ces « gens », les deux journalistes seraient hostiles au Président de la République. J’ai exigé que les badges soient attribués à tous les représentants des médias de la diaspora congolaise de Belgique ou à personne. Après notre entretien, je dois me rendre à nouveau à notre représentation diplomatique.

Vous avez réalisé récemment un reportage sur la localité de Minembwe qui se trouve dans la province du Sud Kivu. Que se passe-t-il dans cette portion du territoire national?

Il y a un problème de cohabitation entre les « Tutsi Banyamulenge » qu’on appelle aussi les « Tutsi Congolais » et les populations autochtones.

Vous savez bien qu’il n’a jamais existé au Congo-Kinshasa une communauté tribale ou ethnique dénommée « Banyamulenge »…

Je préfère ne pas rentrer dans ce débat. Je me limite à dire qu’il y a un conflit foncier entre les populations locales composées des Babembe, Bafuliru et Bavira d’une part et les « Tutsi Congolais » d’autre part. Minembwe est situé entre trois territoires: Mwenga, Fizi et Uvira.

Quelle est la pomme de discorde?

Il y a sans doute plusieurs problèmes. Dernièrement, la localité de Minembwe a été élevée au rang de commune. Le problème est que les chefs coutumiers du cru n’ont pas été consultés.

Les pouvoirs publics sont-ils tenus de consulter les chefs traditionnels avant de conférer le statut de commune à un « bourg »?

En principe, oui!

Pourquoi?

Dans notre culture, le dialogue est une exigence. Il faut engager un dialogue avant de promulguer une loi qui aura un impact sur la vie des populations concernées. En tout cas, c’est ce qui se passe ici en Belgique. Les « Tutsi Congolais » déplorent l’absence des symboles de l’Etat à Minembwe. A titre d’exemple, lorsqu’on veut saisir les autorités judiciaires à Minembwe, il faut se rendre soit à Uvira, à Mwenga où à Fizi. L’érection de cette contrée en commune devrait avoir pour effet l’installation sur place de divers services publics dont une prison. Je tiens à signaler qu’une partie de Minembwe se trouve sous la « juridiction » de trois chefs coutumiers. Ceux-ci n’ont pas été consultés.

D’après vous, l’érection de Minembwe en commune tient lieu d’élément déclencheur du conflit…

C’est un conflit foncier comme on dit en lingala « likambo ya mabele ». Le deuxième problème tourne autour de la cohabitation. Les relations sont loin d’être aisées entre les populations locales et les Tutsi. Les autochtones  ont accueillis les Tutsi en 1959 au lendemain de la « révolution sociale » menée au Rwanda par les Hutu. Au lendemain de la chute du régime hutu de Juvénal Habyarimana en juillet 1994, les mêmes populations ont donné hospitalité aux Hutu qui fuyaient le Front patriotique rwandais. Ces Hutu ont fini par devenir les « bourreaux » de leurs bienfaiteurs. Les viols et les tueries ne se comptent plus. Les victimes ne sont autres que les Congolais.

Voulez-vous dire que les Hutu se sont coalisés avec les Tutsi?

Non! Depuis 1994, ce sont les Hutu qui se livrent aux viols que l’on déplore sur le sol congolais. Sur le plan coutumier, la population locale considère qu’elle a été remerciée en « monnaie de singe » par les Rwandais.

Par « Rwandais », mettez-vous Hutu et Tutsi dans le même sac?

Absolument! La population locale reproche aux Tutsi d’avoir agressé notre pays à travers le RCD, le CNDP et le M23. La population locale à Minembwe ne supporte ni les Tutsi Congolais ni les Hutu des FDLR.

Pour faciliter la compréhension de nos lecteurs, êtes-vous en train de dire que les autochtones congolais et les « Tutsi Congolais »se disputent un espace territorial?

Les « Tutsi congolais » exigent d’avoir une commune bien à eux. D’ailleurs, c’est eux qui sont majoritaires à Minembwe. Aussi, veulent-ils diriger cette entité.

Dans votre reportage, on voit Azarias Ruberwa qui a été d’ailleurs reconduit à la tête du ministère de Décentralisation. Quel rôle joue-t-il dans ce contentieux?

Azarias Ruberwa passe pour le leader des « Tutsi congolais » de Minembwe. Ceux-ci y possèdent leurs chefs coutumiers qui demandent leur reconnaissance au niveau du ministère de l’Intérieur. Un frère de Ruberwa fait d’ailleurs partie de ces « chefs ». Le problème est que ces chefs coutumiers n’ont aucune attache avec des territoires bien déterminés. Hors, au Congo-Kinshasa, chaque groupe ethnique est localisé dans un espace territoire donné. Va-t-on attribuer à ces chefs coutumiers des terres appartenant à d’autres communautés tribales ou ethniques?

Selon vous, que doivent faire les pouvoirs publics pour désamorcer cette situation pour le moins explosive?

Les pouvoirs publics devraient entreprendre trois actions: consulter la population tant locale que les « Tutsi congolais »; promouvoir la cohésion nationale et la cohabitation régionale.

Vous savez bien que la cohésion ne se décrète pas. Vous savez bien également que les Congolais, dans leur grande majorité, suspectent les « Tutsi congolais » de manquer de loyauté vis-à-vis de leur pays d’adoption…

C’est vrai que la cohésion ne se décrète pas. Il y a néanmoins un processus à suivre pour promouvoir et consolider l’unité nationale. Ce processus passe par la coexistence avec les pays voisins. C’est le cas notamment du Rwanda.

Que vient faire le Rwanda dans un problème qui se pose sur le sol congolais?

Nous devons promouvoir la cohabitation régionale. Le Congo-Kinshasa est entouré de neuf voisins.

Pourquoi devrait-on parler de « cohabitation régionale » avec le Rwanda alors que le pays compte neuf voisins? Pourquoi ne parle-t-on pas de « cohabitation » avec  l’Angola ou l’Ouganda?

Nous avons des problèmes avec d’autres voisins. Le problème est qu’on n’en parle jamais. C’est le cas par exemple de l’Angola.

A-t-on déjà entendu une communauté tribale d’origine angolaise exiger l’érection d’une commune à confier à leurs chefs coutumiers?

Nous avons des problèmes avec le Soudan du Sud. Les éleveurs Mbororo ont acquis le statut de « réfugié économique ». Ils peuvent, à ce titre, venir faire paître leurs bêtes sur notre territoire.

Etes-vous en train d’insinuer que les Etats n’exercent plus la compétence exclusive dans leur territoire?

Le Congo n’est pas un Etat.

Expliquez-vous…

Du côté de la République Centrafricaine, nous avons le même problème…

Vous avez dit que le Congo n’est pas un Etat. Quels sont vos arguments?

Tous nos comportements nous sont imposés de l’extérieur. Le monde extérieur profite de nos divisions qui nous empêchent de défendre notre patrie. Pire, nous ne disposons pas d’une armée digne de ce nom pour garantir l’intégrité du territoire national. C’est pour toutes ces raisons que certaines communautés étrangères se croient en droit de revendiquer des terres chez nous.

Etes-vous en train de soutenir que les rapports de force – avec les neufs voisins – sont en défaveur du Congo-Kinshasa?

Je voudrais dire que le Congo-Kinshasa existe parce que chaque Congolais défend son pays à sa manière. L’Etat en tant que pouvoir politique est inexistant…

 

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi