

Le premier processus de démocratisation de l’Afrique, dans les années 1960, fut un échec cuisant. Celui-ci a fait l’objet d’études de la part de quelques rares professionnels de la pensée. Ils ont pointé du doigt le mimétisme politique consécutif à la longue colonisation des cerveaux des élites africaines, notamment à travers le système éducatif moderne. Mieux, ils ont formulé des recommandations.
Pour ne citer qu’un auteur, dans son ouvrage “La chose publique en Afrique occidentale” (Paris, Futurible, 1966), le Saint-Lucien Arthur Lewis (1915-1991), à qui la Banque de Suède a décerné le prix “Nobel d’économie” en 1979 pour ses travaux en économie du développement, souligne que “l’affrontement politique entre un parti de gouvernement et un parti d’opposition n’est pas ce qu’il faut [aux pays africains]“. Ce dont des sociétés aussi hétérogènes que celles d’Afrique ont impérativement besoin, “c’est un régime démocratique qui accentue le consensus plutôt que l’opposition, qui inclut plutôt que d’exclure, et qui tente de maximiser l’ampleur de la majorité au pouvoir plutôt que de se contenter d’une majorité simple: en d’autres termes, une démocratie consensuelle”.
Mais en Afrique, les hommes politiques recourent rarement aux résultats de la recherche scientifique pour mieux gouverner. D’où la récurrence du mimétisme, l’erreur commise lors de l’accession aux indépendances. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la déconfiture est une fois de plus au rendez-vous de l’histoire. Pour l’expliquer, de nombreux Africains mettent l’accent sur la nature ou la qualité des dirigeants plutôt que sur l’inadéquation des modèles politiques importés de l’Occident, arguant que “les institutions ne valent que ce que valent les hommes qui les animent”. Quel est le poids de cet argument dans le débat?
La citation ci-dessus est une formule choc attribuée à l’homme politique français Ferdinand Buisson (1841-1932), Prix Nobel de la Paix en 1927, conjointement avec l’homme politique allemand Ludwig Quidde. Dans un débat, il est hasardeux de recourir aux formules choc que raffolent les hommes politiques pour marquer leur passage au pouvoir. Certes, il va sans dire que dans le domaine de la gouvernance comme dans bien d’autres, rien n’est possible sans les hommes. Mais cela ne signifie nullement que pour construire un système politique démocratique, l’imitation des modèles occidentaux s’impose. L’histoire a suffisamment démontré que les reproductions aveugles dans les années 1960 comme de nos jours depuis les années 1990 restent généralement mortifères. C’est justement ce qu’illustre entre autres le Congo, de manière caricaturale, depuis les élections générales de 2006.
En outre, si la qualité des institutions ne peut être mise en cause, les réformes institutionnelles n’auraient pas leur raison d’être. D’ailleurs, en Occident même, source des imitations serviles africaines en matière de Constitutions ou de systèmes politiques, la plupart de démocraties actuelles ont été établies et ont évolué significativement au cours des deux derniers siècles, avec des réformes clés. Celles-ci ont contribué à renforcer les institutions démocratiques, à protéger les droits individuels et à promouvoir la transparence, la responsabilité, la redevabilité et la confiance dans les institutions.
De surcroît, si la qualité et l’intégrité des personnes qui dirigent et animent les institutions suffisaient pour que celles-ci soient fortes, cela signifierait qu’un même individu impacterait qualitativement des institutions différentes voire diamétralement opposées. Mais ceci est démenti, par exemple, par Léopold II. Monarque constitutionnel en Belgique, il n’a laissé aucun impair significatif à sa charge. Pourtant, de 1885 à 1908, il a également assumé les fonctions de monarque absolu de l’Etat Indépendant du Congo. Il fut accusé d’avoir commis des crimes épouvantables à la limite d’un génocide.
Les institutions peuvent être faibles ou fortes. Des institutions fortes peuvent être affaiblies avec l’évolution de la société. Qu’elles soient faibles ou affaiblies, les institutions ont besoin non pas d’une meilleure qualité de leurs animateurs mais toujours de réformes. Les institutions congolaises ou africaines sont déficientes parce que les imitations serviles des modèles démocratiques occidentaux transforment automatiquement les Présidents des Républiques en monstres politiques qui absorbent tous les autres pouvoirs. L’impuissance des contre-pouvoirs nécessite des réformes d’envergure visant une séparation et un équilibre effectifs des pouvoirs, tordant ainsi le cou à l’impunité dont jouissent les magistrats suprêmes, les membres de leurs familles biologiques et leurs clients politiques internes.
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Ecrivain & ancien Fonctionnaire International des Nations Unies
Mpangi Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo,
Je suis de plus en plus convaincu par votre pensée et permettez que j’opine, ici, sur la question.
Les institutions ne valent-elles que ce que valent les hommes qui les animent ?
La formule est séduisante. Elle frappe juste, rassure parfois, et offre une explication commode aux échecs politiques répétés : si la démocratie ne fonctionne pas, ce serait parce que les hommes sont mauvais. Pourtant, à y regarder de plus près, l’assertion selon laquelle « les institutions ne valent que ce que valent les hommes qui les animent » relève davantage du slogan politique que de l’analyse rigoureuse.
Attribuée à Ferdinand Buisson, cette formule est souvent mobilisée en Afrique pour expliquer les déboires de la gouvernance postcoloniale. Elle permet de déplacer le débat du terrain institutionnel vers celui de la morale individuelle. Mais ce déplacement est lourd de conséquences : il occulte les causes structurelles des échecs démocratiques et entretient l’illusion dangereuse de l’« homme providentiel ».
Certes, nul ne saurait nier le rôle des acteurs. Les institutions ne fonctionnent pas seules : elles sont interprétées, appliquées ou contournées par des femmes et des hommes. Sans volonté politique, sans compétence ni intégrité minimale, aucune règle ne peut produire les effets escomptés. Mais reconnaître cette évidence ne signifie pas que la qualité des dirigeants constitue la clé explicative principale.
Dès les années 1960, des penseurs lucides avaient pourtant identifié le cœur du problème. Dans La chose publique en Afrique occidentale, Arthur Lewis mettait en garde contre le mimétisme institutionnel issu de la colonisation. Pour des sociétés profondément hétérogènes, il estimait que le modèle occidental fondé sur l’affrontement majorité/opposition était inadapté. L’Afrique avait besoin, selon lui, d’une démocratie du consensus, inclusive et stabilisatrice, et non d’une démocratie importée clé en main.
Soixante ans plus tard, le constat demeure accablant : les mêmes constitutions copiées, les mêmes systèmes politiques plaqués, produisent les mêmes dérives. Hyperprésidentialisme, effacement des contre-pouvoirs, confusion entre l’État et les intérêts privés : ces phénomènes sont trop récurrents pour être imputés au seul hasard des personnes. Quand un système transforme presque mécaniquement ses dirigeants en monarques républicains, le problème n’est plus moral, il est institutionnel.
L’histoire comparée confirme cette lecture. Les démocraties occidentales elles-mêmes — pourtant érigées en modèles — ne sont pas nées parfaites. Elles se sont construites par des siècles de réformes, de luttes et de rééquilibrages des pouvoirs. Si les institutions ne valaient que par les hommes, ces longues transformations n’auraient pas été nécessaires.
L’exemple de Leopold II – que vous rappelez ici – est, à cet égard, particulièrement éclairant. Monarque constitutionnel en Belgique, il n’y commit pas d’abus majeurs. Monarque absolu de l’Etat indépendant du Congo, il fut responsable de crimes d’une ampleur effroyable. Un même homme, deux cadres institutionnels, deux résultats radicalement opposés : la démonstration est sans appel.
Persister à expliquer les échecs africains par la seule « mauvaise qualité » des dirigeants revient à exonérer des institutions mal pensées et à décourager toute réforme structurelle. C’est aussi une manière commode de banaliser l’impunité : si tout dépend des hommes, pourquoi s’acharner à renforcer les règles, les contrôles et les sanctions ?
Le cas de la RDC, depuis les élections de 2006, illustre tragiquement cette impasse. L’imitation servile de modèles constitutionnels occidentaux y a consolidé un présidentialisme excessif, concentrant le pouvoir, neutralisant les contre-pouvoirs et rendant l’abus non seulement possible, mais structurellement probable.
En réalité, la relation est inverse : ce sont les institutions qui façonnent les comportements. Des institutions faibles produisent des dirigeants prédateurs ; des institutions fortes contraignent même les dirigeants médiocres à gouverner avec retenue. L’enjeu fondamental pour l’Afrique n’est donc pas de chercher des hommes meilleurs, mais de bâtir des systèmes plus intelligents, adaptés aux réalités sociales, culturelles et historiques du continent.
La formule-choc est peut-être efficace dans un discours politique. Elle est en revanche dangereuse pour la pensée et stérile pour l’action. L’avenir démocratique africain ne dépend pas de la vertu supposée de quelques individus, mais de réformes institutionnelles courageuses, capables de limiter le pouvoir, de protéger les citoyens et de rendre enfin l’impunité impossible.
Mpangi Jo Bongos,
Vous écrivez: “ce sont les institutions qui façonnent les comportements. Des institutions faibles produisent des dirigeants prédateurs ; des institutions fortes contraignent même les dirigeants médiocres à gouverner avec retenue. L’enjeu fondamental pour l’Afrique n’est donc pas de chercher des hommes meilleurs, mais de bâtir des systèmes plus intelligents, adaptés aux réalités sociales, culturelles et historiques du continent”.
Le jour où nous serons nombreux à comprendre cette évidence facile à observer, notre nation pourra commencer à espérer en des lendemains qui chantent.