Les Wazalendo ciblés par les FARDC?

Depuis le 26 juin, les FARDC, en coalition avec l’armée ougandaise (UPDF), ont lancé une vaste opération de traque contre les groupes d’autodéfense Wazalendo dans les localités de Muhola, Mabambi et leurs environs.

Ce tournant militaire radical intervient dans un contexte de tension croissante entre Kinshasa et ces forces hybrides, longtemps perçues comme des remparts populaires contre le M23 et les groupes armés étrangers. Les anciens alliés sont désormais considérés comme des cibles. Et les civils paient, une fois de plus, le prix du flou stratégique.

Le début d’une traque controversée

L’offensive a surpris jusque dans les villages. Aucune annonce officielle, aucun plan d’évacuation des civils. Juste des détonations à l’aube et la panique dans les cours d’école et les lieux de culte.

À Maboya, Kasinga, Muhangi, ou encore Kalundu, la population n’a échappé à la mort que grâce à la fuite. Des enfants blessés, des écoles fermées, des chapelles improvisées en abris: la scène est connue, mais l’ennemi a changé de visage.

Car cette fois, ce ne sont pas les ADF ni les rebelles du M23 qui sont visés, mais les Wazalendo, ces groupes d’autodéfense communautaire que Kinshasa avait pourtant contribué à financer et équiper depuis 2023 dans le cadre des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP).

Réaction des Wazalendo

Dans les heures qui ont suivi l’assaut, plusieurs figures des Wazalendo ont dénoncé une « trahison d’État ». Depuis une colline du groupement Muhola, Assa Paluku, chef d’une faction active dans le Grand Nord, a lancé un avertissement: « Toute tentative d’affaiblir les forces Maï-Maï, Wazalendo, sera perçue comme une agression contre la souveraineté congolaise. Nous mettons en garde les forces étrangères présentes sur notre sol ».

Il ajoute: « Par notre passivité, le Rwanda et l’Ouganda prolongent cette guerre par épisodes, pour affaiblir notre résistance. Ils veulent maintenir leur domination sur nous. Jeunes, réveillons-nous pour sauver le Congo ».

Mais derrière les déclarations enflammées se dessine un danger plus immédiat: les combats se déroulent dans des zones densément peuplées. Contrairement aux théâtres d’opération classiques, les Wazalendo vivent et se battent dans leurs propres villages, au cœur des communautés.

Cela rend chaque tir d’artillerie, chaque opération de ratissage, potentiellement dévastateurs pour les civils. Le Comité de coordination de la jeunesse de Baswagha signale déjà des centaines de déplacés, sans assistance humanitaire, et parle d’une « catastrophe silencieuse » en cours.

Le paradoxe Wazalendo

Il faut pourtant relativiser l’image héroïque que les Wazalendo se donnent. Bien qu’ayant contribué à ralentir l’avancée de groupes armés étrangers – notamment le M23 –, plusieurs factions ont été accusées d’exactions dans les zones qu’elles contrôlent: taxation illégale, justice expéditive, abus contre les civils, voire rivalités intercommunautaires violentes.

En l’absence de hiérarchie centralisée et de mécanismes de contrôle rigoureux, certains groupes Wazalendo ont dérivé vers une logique de pouvoir local armé, s’éloignant de l’objectif initial de force d’autodéfense citoyenne.

C’est cette dualité – entre légitimité populaire et comportements problématiques – qui nourrit la méfiance croissante de Kinshasa. Le gouvernement semble désormais vouloir reprendre la main, en marginalisant les groupes jugés incontrôlables.

Ce revirement brutal interroge. Depuis 2023, Kinshasa a pourtant soutenu ces groupes, leur fournissant une logistique partielle, des rations, et un encadrement localisé via des relais militaires. Le colonel Cyprien Sekololo, coordonnateur national des VDP, avait même été vu récemment à Kinshasa pour « suivi de ration », selon des sources locales.

Mais aujourd’hui, ce même programme semble désavoué, et ses acteurs marginalisés. Selon des sources, l’opération militaire actuelle ne vise pas seulement les miliciens récalcitrants, mais englobe des fractions entières considérées hier encore comme partenaires.

Ce flou stratégique fragilise la relation entre l’État central et les communautés locales. Et surtout, il pourrait pousser certains Wazalendo à basculer définitivement dans la dissidence, voire à nouer de nouvelles alliances avec des groupes rebelles ou des acteurs transfrontaliers.

Et maintenant?

L’affaire Wazalendo pose une question essentielle pour l’avenir de la paix en RDC: qui a le droit de porter les armes au nom de la nation? Et à quel moment un résistant devient-il un insurgé?

À Lubero, Butembo, Walikale ou Beni, la défiance semble s’installer. La population, prise entre les tirs croisés et les discours contradictoires, ne sait plus à qui faire confiance. Ni l’armée, ni les partenaires étrangers, ni même les résistants qu’elle a elle-même enfantés.

Si Kinshasa envisage de désarmer les Wazalendo, il devra le faire avec une stratégie claire, inclusive, et accompagnée d’un véritable programme de réintégration et de dialogue communautaire. Sinon, l’Est risquera de sombrer dans un cycle sans fin, où chaque allié d’un jour deviendra l’ennemi de demain.

La guerre qui se joue dans le Grand Nord-Kivu n’est plus seulement militaire. Elle est aussi psychologique, sociale, et symbolique. Le sentiment d’abandon, le flou des alliances, et les risques d’embrasement dessinent les contours d’une crise de loyauté.

Obed Vitangi Kakule