Mes trois années avec Maman Catherine Nzuzi wa Mbombo

Wina Lokondo
Wina Lokondo

Le 4 mars dernier, maman Catherine Nzuzi wa Mbombo a publié un texte sur Facebook (elle l’y a été active pendant des années – peu de personnes de son âge s’y expriment) d’appel à la conscience citoyenne. Ce texte restera pour moi son testament politique. Beaucoup de compatriotes ont apprécié ses propos et ont réagi à travers de nombreux commentaires. J’ai également été du nombre. Après m’avoir lu, j’ai aussitôt reçu en privé ce maternel message de sa part: « Mon fils, ça fait longtemps que je ne t’ai pas vu ». Je lui ai rapidement répondu: « Ma chère maman, je programme de passer vous voir incessamment. Je préviendrai du jour et de l’heure ». « Ça me fera plaisir », a-t-elle terminé la communication.

Le jeudi 18 mars, je reçois début d’après-midi une avalanche d’appels téléphoniques venant d’amis et des membres de ma famille biologique, les uns m’informant de son décès, les autres voulant avoir de ma part la confirmation de la triste nouvelle. Pourquoi m’appellent-ils? Parce que tous savent que j’ai été pendant trois ans (2003-2006) parmi les plus proches Conseillers de la défunte dans son Cabinet au ministère de la Solidarité et des Affaires humanitaires qu’elle a dirigé comme ministre.

Je me fais ici le filial devoir d’apporter mon témoignage sur l’illustre disparue – et elle a été « illustre », au vrai sens du mot – telle que je l’ai connue à la fois comme cheffe et comme « maman ».

Je rencontre maman Nzuzi pour la première fois en Belgique en 2001. Elle est à l’époque Présidente nationale du Mpr-Fait-Privé. Je fais partie des membres du Comité du parti de Benelux qu’elle a tenu à recevoir. Durant son séjour bruxellois, je suis parmi quelques privilégiés à qui elle a daigné donner son numéro de téléphone personnel et son adresse e-mail.

Quelques jours après son retour à Kinshasa, je lui suggère la publication d’un texte en réaction à une déclaration d’un groupe d’anti-mobutistes de l’époque. Je reçois son accord en insistant: « Sois percutant. Le ton doit être le même que celui de leur déclaration. Il faut leur clouer le bec. Signe le texte en pseudonyme ». Je le rédige aussitôt. J’y mets du vitriol. J’épingle les contradictions d’un des signataires du texte dont nous réfutons le contenu. Je lui fais parvenir la formulation du pamphlet par mail. Maman Nzuzi réagit le lendemain. Je reçois son coup de fil à 22 heures. Je l’entends, joyeuse, et fait précéder ses mots d’un sourire extasié. « Mon fils, c’est terrible! C’est parfait, c’est très bien écrit. Tu as trouvé les mots qu’il faut ».

Le Dialogue Inter-Congolais s’ouvre en Afrique du Sud. Maman Nzuzi y prend part à la tête de la délégation du parti. De Belgique où je me trouve, je lui envoie régulièrement par mail des petites notes dans lesquelles je lui donne mes opinions sur différents sujets qui y sont débattus.

Après ces assises d’Afrique du Sud et convaincue de faire partie du gouvernement d’union nationale qui allait imminemment être formé, elle m’envoie le message de descendre à Kinshasa. J’y débarque rapidement. Elle sera finalement nommée, comme elle s’y attendait, ministre dans le gouvernement « 1+4 ». Elle s’était réunie avec les hautes autorités du parti qu’elle avait tenu à consulter pour la formation de son cabinet. Juste après cette séance de travail, c’est Alphonse Koyagialo Gbase Te Gerengbo, secrétaire Permanent du parti à l’époque, un aîné qui me tenait en grande estime, qui m’appelle pour m’informer que je suis retenu pour faire partie de l’équipe de madame la ministre. Cette dernière me le confirme le lendemain. Elle me nomme son conseiller en Communication. J’ai la même charge au sein du parti.

C’est à ces fonctions que j’ai eu le privilège d’être parmi ses conseillers qui la voyaient tous les jours. Je devais chaque jour parcourir tous les médias (écrits et audiovisuels) et y dénicher tout article qui parlait du ministère et du parti et décider avec elle si une correction ou un démenti s’imposait. De ce travail principal se sont ajoutées d’autres charges qu’elle avait estimé me confier, notamment la rédaction de ses discours et autres nombreux messages privés.

Maman Nzuzi a été une vraie femme politique, alerte, suivant fiévreusement l’actualité politique et médiatique par avidité d’informations devant lui permettre de saisir les enjeux, se concernant avec humilité avec toute personne (congolaise ou étrangère) dont l’avis pouvait lui être nécessaire à l’ajustement de son opinion sur une question précise.

J’ai eu, comme beaucoup d’autres personnes de confiance qu’elle acceptait de recevoir, à répondre à sa systématique question sur un sujet d’actualité: « Que penses-tu de ce problème ? ».

Maman Nzuzi a été une cheffe rigoureuse, tatillonne sur le traitement des dossiers. Elle attendait de ses collaborateurs l’excellence, se plaignant sans détour d’un travail remis en retard ou approximativement traité; se réjouissant avec la même franchise, tendre sourire et félicitant le collaborateur qui a bien fait un travail. Je me rappelle de ses sincères « Très bien, parfait ».

Maman Nzuzi a développé une capacité de travail extraordinaire : elle lisait tous les dossiers et toutes les notes – de petits ou grands volumes – avec annotations, réflexe d’une personne qui tenait à saisir les différents paramètres d’un dossier avant de trancher, de décider. Elle ne faisait pas la sieste, ne dormait jamais pendant la journée, sauf quand elle était malade. Elle a, sa vie durant, eu cette attention pointilleuse, cette minutie sur les dossiers autant comme femme politique que comme femme d’affaires. Tous ceux qui ont eu affaire avec elle, dans l’action politique ou dans un partenariat commercial, peuvent en témoigner. De l’assiduité dont elle a fait preuve et de la discipline qu’elle s’est imposée durant sa carrière ont découlé ses respectables réussites.

Je peux prétendre être parmi les personnes – en dehors des membres de sa famille biologique – qui ont connu maman Nzuzi. Simplement parce qu’elle m’avait fait grande confiance et m’avait permis de la côtoyer dans son environnement familial. J’ai travaillé avec elle – pendant trois ans – au ministère et à sa résidence où elle avait tenu que j’y aie un autre bureau. Les jours où elle ne venait pas travailler au ministère pour cause quelques fois d’incapacité physique due à ses récurrentes douleurs aux genoux, j’avais l’obligation d’aller travailler à mon second bureau de « L’Orchidée », son bel immeuble de résidence. J’avais ainsi fini par devenir ce que les Congolais appellent « muana ya ndako » (le fils de la maison).

Maman Nzuzi a alterné deux attitudes avec ses collaborateurs: celle de cheffe qui exprimait l’autorité quand il le fallait et aussi celle de maman qui invitait cordialement ces derniers à sa table, y partageant les mêmes mets, les mêmes boissons et inondant les conversations d’anecdotes diverses.

Ayant été le plus régulier à l’époque à sa résidence et parmi les quelques collaborateurs les plus « chouchoutés », j’ai ainsi naturellement été le plus présent à sa table. J’ai plusieurs fois mangé avec les différents membres de sa famille (ses enfants, ses frères et sœur, ses petits enfants) et ses nombreux visiteurs, illustres personnalités ou monsieur ou madame lambda. Il m’est arrivé plus d’une fois d’être seul avec elle à des moments où il n’y a eu autre personne présente à la résidence à l’heure du dîner. Ce fut pour moi des moments particuliers de ma vie où je n’avais plus en face de moi la ministre, mais une maman tendre qui, entre deux verres de vin, me parlait de sa vie et mouillait mon corps avec des conseils maternels divers. Il y a eu entre autres celui-ci: « Mon fils, ne t’amourache jamais d’une femme d’autrui. Et surtout pas celle d’une personne que tu connais ».

Maman Nzuzi m’a parlé de sa famille biologique qu’elle aimait de façon particulière : de ses parents, de la visite qu’elle avait rendu à son grand frère, le lumumbiste Emmanuel Nzuzi avant son
assassinat, de ses autres frères et de sa petite sœur Tina qu’elle a élevée après le décès de leur maman, de ses cinq enfants qu’elle adorait profondément, de ses petits-enfants qui faisaient pétiller ses yeux de joie en les voyant.

Maman Nzuzi m’a parlé de différentes étapes de sa vie politique pour lesquelles j’ai eu droit à moult anecdotes sur les problèmes auxquels elle avait été confrontée et sur les personnes avec lesquelles elle avait travaillé (du Maréchal Mobutu – pour laquelle elle aura eu une vénérable considération – à plusieurs autres grosses légumes de la Deuxième République).

J’ai également bénéficié de ses confidences sur les opinions qu’elle avait sur les grands problèmes et les différents acteurs politiques de la période de la « Transition 1+4 ». « Vous êtes mes proches collaborateurs. J’ai l’obligation de mettre à votre disposition certaines informations particulières qui puissent me permettre de les analyser avec vous », m’avait-elle dit dès le début de notre collaboration au ministère. En plus du directeur de cabinet, le brillant Benoît Lubanda, j’ai été, avec son fils Henri Nzuzi Kamande, de son cercle restreint de confiance. Je témoigne de cette particulière considération qu’elle m’a faite par deux souvenirs. Le premier est le voyage effectué au Gabon en 2006 à l’invitation lui adressée par le président Omar Bongo en qualité de Présidente nationale du Mpr-Fait-Privé. Elle me chargea l’avant veille d’apprêter, avec ses orientations, le contenu du mémo à remettre à ce dernier. À l’audience à laquelle j’avais pris part, après avoir longuement exposé verbalement au chef de l’État gabonais la situation pré-électorale inquiétante de notre pays, j’avais été surpris d’entendre madame la ministre terminer son propos en lingala et Omar Bongo de lui répondre également en lingala! J’apprendrai après que ce dernier avait vécu dans sa jeunesse à Brazzaville. Maman Nzuzi devait, quelque temps après, autre témoignage, adresser une correspondance particulière à un autre chef d’État africain. Elle m’avait de nouveau chargé de la rédiger, courrier que Henri Nzuzi devait apporter à l’illustre destinataire. Il devait prendre l’avion le lendemain matin. On avait terminé la formulation de la lettre à 23h. Maman Nzuzi l’attendait pour la signer. Et ce fut la première fois que je l’avais vue fatiguée, somnolente.

C’est donc avec beaucoup d’émotion et de filiale reconnaissance que je dis adieu à Maman Nzuzi wa Mbombo pour cette particulière confiance et les bienfaits reçus d’elle. J’adresse mes condoléances à tous les membres de sa famille à qui je demande au Très Haut d’apporter réconfort.

Wina Lokondo

3 commentaires sur Mes trois années avec Maman Catherine Nzuzi wa Mbombo

  1. Je me souviens de Mme Nzuzi lorsqu’elle était gouverneure au bas Zaïre ( Congo central ) alors que j’étais élève à Boma à la célèbre colonie scolaire. A cette époque, mon grand frère était responsable du protocole au cabinet commissaire sous régional à Boma. Honnêtement, a cette époque Mobutu et son entourage considéraient le pays comme une affaire privée. A travers les animations dites révolutionnaires, ils pouvaient ponctionner et piller les deniers publics comme bon leur semblait. C’était la gabegie la plus délirante. Et puis arrivèrent la folie des Zairianisations et radicalisations qui ont littéralement plombé l’économie du pays. D’ailleurs notre pays continue à payer cette dérive jusqu’aujourd’hui.j’en parle parce que Mme Nzuzi qui vouait une admiration sans borne à Mobutu comme mon grand frere d’ailleurs ont contribué à la déliquescence de notre pays. Elle était sûrement courageuse pour avoir affronter ceux qui ont atrocement massacré sont frère qui etait un Lumumbiste fidèle. Elle allait d’ailleurs lui rendre visite en prison en prenant des gros risques étant donné le contexte et vue qu’elle était très jeune. Rien que pour ça, je tiens à lui rendre hommage. Que son âme repose en paix.

  2. Je ne sais pas si elle a laissé un témoignage écrit sur sa longue carrière politique pour les générations actuelles et futures afin d’éviter à notre pays la répétition des erreurs du passé. Que la terre de nos ancêtres lui soit douce.

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