

La RDC va mal. Mon pays va mal. Il va très mal. Cela ne date pas d’aujourd’hui. La pathologie remonte aux élections de 2006 pourtant censées y asseoir l’Etat de droit, après des décennies de dictature. A qui la faute? A Joseph Kabila Kabange, selon certains Congolais. Non, à Félix Tshisekedi Tshilombo, rétorquent d’autres. Et si tous avaient tort? Et si la faute était collective, fruit amer d’une mentalité des colonisés vouant un culte béat à la culture politique de nos ex-maîtres à penser, les colonisateurs? N’avons-nous pas laissé s’installer dans notre pays quelque chose d’antinomique, une rupture importée qui bouscule nos repères traditionnels?
De nos jours, depuis les années 1990, comme hier dans les années 1960, la relation entre pouvoir et opposition reste violente au Congo et dans la plupart des pays africains. Pourquoi en est-il ainsi?
Pour les Congolais et bien d’autres Africains qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, cette violence témoigne de notre immaturité à bien gérer nos Etats, issus de la colonisation.
Mais pour plusieurs érudits, la raison est ailleurs. Elle apparaît en filigrane dans les propos suivants du président Mobutu s’adressant à ses interlocuteurs occidentaux: « Je suis le Chef. Citez-moi un seul village où il y a deux chefs, dont l’un de l’opposition. Il n’en existe pas. Chez les Zaïrois, deux têtes sur un seul corps, cela constitue un monstre ».
Fort de cette certitude, Mobutu aurait pu confier à ses fidèles lieutenants tels que Nkema Lilo et Ngbanda Nzambo, qui exprimeront des doutes sur le succès de la démocratie partisane et conflictuelle, la mission de concevoir une gouvernance inédite tenant compte de nos traditions et de nos pesanteurs sociologiques: la démocratie consensuelle. Mais, père de la philosophie politique de recours à l’authenticité, Mobutu a cédé à la loi du moindre effort, en imposant sa dictature. Car, on aurait dû lui rétorquer de citer un seul village où le chef se conduisait en despote et exerçait, en toute impunité, une prédation sur les ressources communes. Mais son observation sur l’opposition restait pertinente.
En effet, le mot opposition, entendu comme principe devant garantir le contrôle du pouvoir et le débat pluraliste, est un immigré clandestin dans l’univers socio-politique africain. Comme l’écrit Filip Reyntjens, professeur de droit et de sciences politiques à l’Université d’Anvers, « les langues africaines n’ont pas de mot pour désigner l’opposition, sinon l’ennemi en armes ». Car, argue-t-il, « avant même la colonisation, le pouvoir privilégiait le consensus ». Qui le contredirait? Ne voit-on pas les polices, les armées nationales et les milices, instrumentalisées par les pouvoirs, tirer à balles réelles sur les opposants comme sur du gibier? Ne voit-on pas les opposants, lassés par les luttes pacifiques, prendre les armes et arracher le pouvoir?
Premier universitaire congolais diplômé en Belgique, diplomate du Congo Belge à Bruxelles, ministre délégué aux Nations Unies du gouvernement Lumumba et écrivain, Thomas Kanza (1934-2004), témoin privilégié de la décolonisation, abonde dans le même sens quand il souligne que « faire partie du premier gouvernement congolais ou bien y être représenté par un homme de son bord était considéré comme un droit naturel tant par les partis politiques que par les éminents leaders politiques. La notion même de parti d’opposition était impensable ».
Elu Président de la République du Congo-Brazzaville le 31 août 1992, le professeur Pascal Lissouba fut confronté à une opposition violente qui lui a inspiré ces mots: « Notre passé récent et l’expérience de nos sociétés traditionnelles s’accommodent mal d’un système politique conflictuel où celui qui gagne, gagne tout et celui qui perd, perd tout. Il nous faut donc œuvrer pour substituer à la démocratie conflictuelle une démocratie consensuelle ».
Quand suivrons-nous ENFIN ce sage conseil, au lieu de continuer à jouer aux Mindele-Ndombe en important la démocratie occidentale dont les dégâts ne sont plus à démontrer, aujourd’hui comme hier? Pourquoi nous sentons-nous obligés d’instaurer le multipartisme alors que nous avons des clivages sociologiques et non idéologiques? Quand commettrons-nous le parricide salvateur contre l’homme Blanc ou l’ex-colonisateur qui squatte au plus profond de chacun de nous, nous poussant à nous conduire comme des zombies et non comme des êtres humains dotés d’intelligence et de discernement, capables de nous libérer de la colonisation mentale et de nous sauver?
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Ecrivain & ancien Fonctionnaire International des Nations Unies
Mpangi Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo,
« La RDC va mal ». Ce constat, loin d’être anecdotique, résonne comme un symptôme d’un malaise politique plus profond qui traverse une grande partie de l’Afrique postcoloniale. Faut-il en imputer la responsabilité aux dirigeants, tels que Joseph Kabila ou Félix Tshisekedi, ou bien interroger les fondements mêmes des systèmes politiques adoptés ?
En réalité, la crise semble révéler une tension plus fondamentale : celle entre un modèle démocratique importé, fondé sur la confrontation, et des traditions politiques africaines historiquement orientées vers le consensus. Dès lors, une interrogation s’impose : l’Afrique échoue-t-elle à appliquer la démocratie occidentale ou échoue-t-elle parce qu’elle l’applique ?
Nous montrerons que la conflictualité politique actuelle trouve en partie son origine dans un décalage culturel, avant de nuancer cette critique, puis de défendre l’idée d’une nécessaire réinvention politique.
I. Une greffe démocratique qui prend mal : le choc entre opposition et culture du consensus
La démocratie libérale repose sur un principe cardinal : l’opposition comme contre-pouvoir. Or, ce principe semble entrer en contradiction avec certaines logiques politiques africaines.
Comme le suggère Mobutu Sese Seko, « un village ne saurait avoir deux chefs ». Derrière cette formule se cache une conception organique du pouvoir : l’unité prime sur la division, l’harmonie sur la confrontation.
Cette idée est prolongée par Filip Reyntjens, pour qui l’opposition, dans plusieurs contextes africains, est spontanément assimilée à l’ennemi. Dès lors, la compétition politique n’est plus perçue comme un débat, mais comme une lutte existentielle.
Ainsi s’explique en partie la dérive violente des rapports entre pouvoir et opposition : ce qui devrait être une rivalité régulée devient une confrontation totale. La démocratie, censée pacifier la vie politique, produit alors paradoxalement de l’instabilité.
II. L’illusion d’un âge d’or : les limites d’une critique culturaliste
Toutefois, idéaliser les systèmes politiques traditionnels serait une erreur. Le consensus n’a jamais été synonyme d’égalité parfaite ni d’absence de domination.
Par ailleurs, réduire la démocratie occidentale à la conflictualité est un contresens. Elle est aussi — et surtout — un ensemble de mécanismes destinés à domestiquer le conflit, à le rendre productif plutôt que destructeur.
Le véritable problème réside moins dans le modèle que dans son appropriation. Comme le rappelle Thomas Kanza, la notion même d’opposition était absente au moment des indépendances : son introduction n’a pas été accompagnée d’une transformation des pratiques politiques.
Dès lors, la démocratie devient une forme sans substance, un décor institutionnel vidé de sa logique profonde. Ce n’est pas la démocratie qui échoue, mais sa traduction incomplète.
III. Décoloniser sans rejeter : pour une démocratie africaine réinventée
Faut-il alors abandonner la démocratie occidentale ? La réponse ne peut être ni un rejet pur ni une imitation servile.
Comme l’affirme Pascal Lissouba, il convient de dépasser la démocratie conflictuelle au profit d’une démocratie plus consensuelle. Mais le consensus ne doit pas être confondu avec l’unanimisme, qui étouffe toute critique.
L’enjeu est ailleurs : il s’agit de penser une démocratie enracinée, capable d’articuler :
• le pluralisme politique
• et les traditions de médiation et d’inclusion
Autrement dit, il ne s’agit pas de choisir entre l’Afrique et l’Occident, mais de sortir de cette alternative stérile. La véritable décolonisation n’est pas un rejet, mais une appropriation : elle consiste à transformer ce qui est hérité pour en faire quelque chose de propre.
Car une démocratie importée sans adaptation est une imitation ; mais une démocratie réinventée devient une création.
La crise politique en Afrique, et particulièrement en République démocratique du Congo, ne peut être expliquée par des responsabilités individuelles seules. Elle révèle une tension plus profonde entre des institutions importées et des réalités socioculturelles spécifiques.
Cependant, la solution ne réside ni dans le rejet de la démocratie ni dans son application mécanique. Elle se trouve dans une voie exigeante : celle d’une réinvention politique, où l’Afrique cesse d’être un terrain d’application pour devenir un espace de création.
En définitive, la question n’est pas de savoir si la démocratie est africaine ou occidentale, mais si elle est capable de répondre aux aspirations des peuples qu’elle prétend servir.
Dans son livre : l’Ajustement politique africain. Pour une démocratie endogène au Congo-Kinshasa (L’Harmattan, 2000), Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo démontre qu’un modèle de politique démocratique est possible en Afrique.
Mpangi Jo Bongos,
Chaque peuple a son génie culturel. Mais toutes les cultures au monde ont emprunté l’un ou l’autre aspect de la culture de l’autre. La culture politique consensuelle de l’Afrique traditionnelle, qui s’oppose à la conflictualité inhérente à la culture politique occidentale, ne renvoie pas à la pensée unique. C’est une manière toute particulière de privilégier l’intérêt général du groupe. Nous avons du pain sur la planche car se satisfaire de la greffe de la démocratie occidentale serait un suicide collectif. Aussi devons-nous réinventer notre Etat et notre système politique sur base de nos clivages sociologiques de manière à ce qu’il soit impossible à toute composante de la nation de prendre en otage l’Etat.
Il convient d’ajouter que dans les Etats multiethniques européens, la démocratie était au départ uniquement conflictuelle. Cela a facilité la domination de l’appareil de l’Etat par les élites d’une ethnie. Des révisions constitutionnelles ont eu lieu, introduisant en plus la démocratie consensuelle afin qu’aucune composante de la nation n’ait à dominer les autres ethnies. La Belgique, l’Espagne et le Royaume-Uni sont passés par là. Car toute domination est contraire à la culture de la paix.