Que faire maintenant?

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Dans l’une de ces interviews qu’affectionnent les chefs d’Etat africains, celles accordées aux médias occidentaux, le président Félix Tshisekedi rassurait récemment l’opinion nationale et internationale que dans l’énième épisode de la guerre d’agression du Rwanda au Congo, péripétie amorcée le 14 juillet 2022 à la suite de la prise de Bunagana par le masque rwandais appelé M23, la ville de Goma ne tomberait pas. Mais Goma est tombée. Pire, en dépit de la « riposte vigoureuse » promise et qu’on ne voit venir de nulle part, Bukavu est tombée. Dans des vidéos circulant sur les réseaux sociaux, on voit des soldats congolais se filmer dans leur fuite vers Uvira. Ils annoncent déjà qu’après Uvira, Kalemie sera la prochaine destination de ce sauve-qui-peut. Les carottes semblent être cuites. Que faire maintenant?

L’oukase américain

L’agression permanente du Congo par le Rwanda se déroule en toute impunité depuis près de trois décennies. Elle plonge ses racines dans le génocide que ce micro-Etat a vécu en 1994 comme point culminant des massacres à caractère génocidaire ayant émaillé son existence depuis la veille de l’indépendance octroyée le 1er juillet 1962. Pourquoi ce qui constitue aujourd’hui le plus grand drame humain depuis la Deuxième Guerre mondiale, avec plus de dix millions de morts, se déroule-t-il dans la quasi-indifférence de la communauté internationale, ponctuée de prises de position teintées d’hypocrisie ou de double standard?

La journaliste belge Colette Braeckman a écrit un jour: « La guerre se mène d’abord avec des idées. Les concepts précèdent les hostilités, et les préparent. Etiquettes collées à la hâte sur la réalité mouvante, ils permettent souvent d’aller au combat le cœur léger. Les [Occidentaux] excellent à ce jeu! ». En effet, en octobre 1996, au moment où se crée l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL) afin de lancer les premières hostilités, un citoyen américain prépare l’opinion internationale à la nécessité de cette guerre. Son nom est Walter H. Kansteiner. Il fut Attaché au Centre d’études des minerais stratégiques puis Secrétaire d’Etat aux Affaires africaines sous George W. Bush (Juin 2001-Novembre 2003). Pour éviter la récurrence du génocide au Rwanda, il plaide pour la « création des pays homogènes sur le plan ethnique », c’est-à-dire l’édification « d’Etats Hutu et Tutsi séparés, le dernier à l’Est du Congo ».

La perfidie de cet homme politique américain, également homme d’affaires, saute aux yeux de tout observateur averti de la Région des Grands Lacs. Le Burundi et le Rwanda sont considérés comme des Etats jumeaux, constitués, chacun, d’une minorité Tutsi (15%) et d’une majorité Hutu (75%) sans oublier les Twa. Les deux pays ont connu des massacres à caractère génocidaire tout au long de leurs trajectoires. Des Tutsi au pouvoir au Burundi ont organisé à plusieurs reprises des massacres des Hutu. Des Hutu au pouvoir au Rwanda ont fait de même contre leurs compatriotes Tutsi. Dans ce contexte, la rationalité voudrait qu’on redessine, s’il le faut, les frontières de ces deux Etats et qu’on transfère leurs populations de manière à atteindre l’objectif de Kansteiner, à savoir l’instauration des « pays homogènes sur le plan ethnique ». Mais non! C’est plutôt au Kivu qu’il faut créer un Etat homogène Tutsi. Un tel scénario ne peut naître que dans l’esprit d’un apprenti sorcier ou de Grand Satan, surnom injurieux utilisé par l’Iran et des organisations djihadistes pour désigner les Etats Unis d’Amérique et leurs alliés ou vassaux européens. Car, le Kivu n’est pas un no man’s land. Il est habité par diverses ethnies dont des Hutu et des Tutsi congolais et d’ailleurs, chacune de ces ethnies étant une minorité par rapport à l’ensemble des autres ethnies; ce qui explique que même à l’échelle nationale, la notion d’ethnie minoritaire ne mérite pas d’être retenue au Congo.

Le 19 décembre 1996, la nécessité de la guerre ci-dessus est davantage soulignée dans le quotidien américain International Herald Tribune: « Le Congo est le résultat d’une union impossible, non naturelle, la frontière coloniale ne pourra éternellement être considérée comme sacro-sainte ». L’intention de nuire véhiculée par cette affirmation mérite d’être mise à nue. Les frontières du Congo ressemblent à celles des autres Etats africains puisqu’elles ont été tracées de la même manière par le despotisme européen. Pourquoi redessiner uniquement les frontières congolaises et cela pendant que les Congolais eux-mêmes restent fortement attachés à leur unité et à l’intangibilité de leurs frontières? Où voit-on « une union impossible »?

En mars 1998, lors de la visite du président Bill Clinton au Rwanda, son homologue rwandais ment effrontément dans son discours. Il prétend qu’avant la Conférence de Berlin, le Rwanda s’étendait jusqu’au Kivu. Il faut d’abord noter que créé par des Africains, le Royaume du Ruanda, écrit avec un « u », est différent de la République du Rwanda, écrit avec un « w » et créé par l’absolutisme européen exacerbé par la colonisation. Ensuite, le Royaume du Ruanda était situé au centre du Rwanda actuel et entouré d’autres petits royaume dirigés par des monarques Hutu. Enfin, la frontière coloniale entre la Congo et le Rwanda passait d’abord à l’intérieur du Rwanda avant d’être fixée définitivement en 1910. Cependant, Clinton répond de manière étrange à Kagame: « Comme vous l’indiquez, le Rwanda était un seul pays avant que les puissances européennes se réunissent à Berlin pour se répartir l’Afrique. Les Etats-Unis sont à vos côtés ». La suite est bien connue. Dans une interview sur Code 243 du 12 août 2011, l’ancien Secrétaire d’Etat adjoint américain Herman Cohen révèle ce qui suit à l’opinion mondiale: « Au Département d’Etat, le Kivu fait partie du Rwanda ».

Depuis la naissance de l’AFDL jusqu’à ce jour, les Congolais qui se succèdent au sommet de l’Etat ne sont en réalité que des « idiots utiles » de l’hégémonie Tutsi restaurée au Rwanda et incarnée par le dictateur Paul Kagame. Ce sont « des personnalités qui servent des desseins divergents de leurs représentations authentiques, et, se trouvent, bien que peut-être de bonne foi, utilisées, instrumentalisées ou manipulées ». Laurent-Désiré Kabila fut recruté au nom de la fondation d’un Etat homogène Tutsi dans le Kivu. Il fut assassiné pour s’être rebellé contre la mission lui assignée. Joseph Kabila a réussi à rester au pouvoir pendant dix-huit ans parce qu’il avait laissé le Rwanda avoir la mainmise sécuritaire et économique sur le Kivu, avec des ramifications dans les ressources minières du Katanga. Député élu du Nord-Kivu en 2011, 2018 et 2023 et ministre en 2021 et 2024, Muhindo Nzangi Butondo dévoile cette troublante réalité dans une interview accordée à la chaîne de télévision YouTube Bosolo Na Politique. Depuis l’ascension de Joseph Kabila à la magistrature suprême le 17 janvier 2001, le pouvoir d’Etat congolais reste en réalité vassalisé par le Rwanda surtout au niveau de la grande muette, à travers les opérations de brassage et mixage. Les nominations des commandants militaires au Kivu sont dictées par Kagame afin de mieux assurer les intérêts économiques de son pays dans l’Est congolais. Arrivé au pouvoir à travers un « arrangement à l’africaine », Félix Tshisekedi a pour mission de consolider ces acquis et saborder davantage la souveraineté nationale au Kivu; ce qu’il a accompli pendant ses deux premières années de pouvoir. Qu’on se souvienne ici de nombreuses alertes d’Honoré Ngbanda, ancien conseiller spécial du président Mobutu. Mais, à l’instar de Laurent-Désiré Kabila, Tshisekedi a tenté d’exercer son devoir d’ingratitude. D’où la nécessité pour Kagame d’un énième « idiot utile » aujourd’hui en la personne de Corneille Nangaa, un criminel en col blanc qui exécuta le deal entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, en annonçant, du haut de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), des résultats provisoires altérés de la présidentielle de décembre 2018. Que faire maintenant que le Rwanda continue sa nouvelle marche masquée vers Kinshasa, en faveur du retour au pouvoir de l’homme lige Kabila qui, selon Félix Tshisekedi, se cache derrière Nangaa?

Riposte vigoureuse

Le président Félix Tshisekedi promet une « riposte vigoureuse ». Quand on sait que celle-ci renvoie à la « riposte foudroyante » promise par Laurent-Désiré Kabila, mais qui avait fini par le foudroyer lui-même avant qu’elle n’ait un début de commencement, il y a lieu de se demander si à son tour Tshisekedi dispose des moyens pour atteindre son objectif. La bravoure des soldats congolais est bien connue depuis la Deuxième Guerre Mondiale. Néanmoins, la dictature de Mobutu a si fortement désarticulé l’armée que rien n’est moins sûr. « Il existe dans la plupart des pays africains un sentiment général (que l’expérience ne manque hélas pas de confirmer) selon lequel les nominations aux postes gouvernementaux et administratifs clés se basent davantage sur des considérations ethniques que sur la qualification ou la compétence » (Le Courrier, n° 10, juillet-août 1993). Le Nigérian Omotoya Balogum décrit ici le national-tribalisme, un fléau universel que les démocraties occidentales ont éradiqué mais qui prospère jusqu’à ce jour en Afrique. Comme le révèle le livre publié par le Gouvernement de Transition du Zaïre en 1993, « Conflits politico-ethniques au Zaïre. Livre blanc sur la situation des droits de l’homme dans les provinces du Shaba (Katanga) et du Nord-Kivu », sous Mobutu et avant son discours du 24 avril 1990 annonçant officiellement le lancement du deuxième processus de démocratisation du pays, l’armée nationale comptait 62 généraux dont 31, soit 50%, issus de sa région, l’Equateur. La région du Haut-Zaïre, qui venait en deuxième position dans ce palmarès de favoritisme ethnico-régional outrancier, ne comptait que 7 généraux, soit 11,29%. Et dire que le pays comptait alors 10 régions ou provinces, excepté la région de Kinshasa-Capitale!

L’armée est apolitique, peut-on lire dans les manuels des sciences politiques. Mais dans presque tous les Etats africains, elle a toujours été hautement politisée et reconstruite à chaque alternance politique. Ainsi, le Rwanda, à travers les régimes AFDL (Kabila père et surtout Kabila fils), a désarticulé le lambeau d’armée hérité du régime Mobutu afin d’avoir la mainmise sur la nouvelle armée congolaise. Comme on peut le découvrir sous une plume non autrement identifiée que Mokongo Mbonda dans un article qui circule sur les réseaux sociaux et intitulé « Ce que je pense », Félix Tshisekedi n’a pas fait exception à cette règle générale en arrivant au pouvoir. Au contraire, il « s’empressera de politiser et de tribaliser l’armée ». Déjà fragile, celle-ci « fut transformée en un instrument politique où la loyauté au pouvoir primait sur la compétence et l’expérience de terrain. Les officiers chevronnés furent mis à l’écart, humiliés, arrêtés, relégués à l’inutilité, pendant que des nominations arbitraires et opportunistes venaient briser toute logique militaire ».

Au constat amer ci-dessus s’ajoute une autre dimension de la politique interne désastreuse du nouveau pouvoir, marquée par l’amateurisme, la prédation, la jouissance, la corruption, l’impunité, la démagogie, les mensonges, les injures, le mépris pour les adversaires politiques qu’on va jusqu’à emprisonner, jeter sur les chemins de l’exil ou carrément assassiner, et, last but not the least, un tribalisme outrancier, avec des hordes d’individus issus de la même ethnie que le chef de l’Etat proférant des menaces à l’endroit de paisibles citoyens, se vantant d’avoir commis tel ou tel autre crime contre tel ou tel autre détracteur d’un régime qu’ils considèrent comme une propriété privée de leur ethnie. Depuis la dictature de Mobutu, jamais l’unité et la cohésion nationales du pays n’ont souffert autant que sous l’administration Tshisekedi.

En face du tableau sombre ci-dessus se dresse le micro-Etat rwandais. Gendarme du monde, les Etats-Unis d’Amérique l’ont hissé au rang d’Etat mercenaire et de superpuissance militaire africaine. Pour la première fois dans l’histoire de l’Afrique indépendante, un ancien premier ministre d’une puissance occidentale, Tony Blair du Royaume Uni, s’est installé pendant un laps de temps dans une capitale africaine, Kigali, afin de booster les capacités managériales d’un dictateur africain, Paul Kagame, avec en ligne de mire la création d’un Etat homogène Tutsi au Kivu ou le placement de l’Est congolais, riche en minéraux stratégiques, sous la domination de cette ethnie incarnée par un Kagame qu’un professeur d’université belge considère comme l’un des plus grands criminels de l’histoire encore en vie, vêtu du beau costume d’impunité dont jouissent les Etats Unis d’Amérique sur la scène politique mondiale. Alors réussir une « riposte vigoureuse » dans ce contexte? Autant nettoyer les écuries d’Augias…

Dialogue

La communauté internationale appelle unanimement au dialogue entre les parties au conflit. Mais dans le contexte actuel, tout dialogue qui inclurait le masque du Rwanda, l’Alliance du fleuve Congo (AFC)/M23, ne ramènera pas ce que ce minuscule Etat a conquis par la force des armes, avec l’aide des Etats Unis d’Amérique et de leurs alliés ou vassaux européens. Il aboutira forcément aux mêmes revendications et compromissions que le dialogue entre le régime de Joseph Kabila et le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) de Laurent Nkunda. Sous prétexte de protéger le Rwanda contre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), qui ne constituent pourtant pas une menace sérieuse, et sous prétexte de protéger les Tutsi congolais, qui ne sont nullement stigmatisés puisque représentés dans toutes les institutions du pays et cela sans commune mesure avec leur importance démographique, le Rwanda exigera et obtiendra que l’appareil militaire à l’Est du Congo soit placé sous la domination de l’AFC/M23, c’est-à-dire sous son contrôle. Cette exigence lui permettra, comme c’est le cas depuis Joseph Kabila, de piller les ressources minières du Kivu. En toute impunité!

On nous rétorquera qu’un dialogue n’incluant pas une « rébellion » volant de victoire en victoire est voué à l’échec. Tout dépend de l’objectif que l’on vise. Des pourparlers entre le pouvoir, l’opposition et les forces vives de la nation peuvent sauver celle-ci si on reconnaît l’état dans lequel se trouve le pays ainsi que l’impossibilité pour sa classe politique de redresser la barre. En dehors de beaux costumes, de belles chaussures, des montres en or, des limousines, des bureaux climatisés, des voyages dispendieux de la caste enchanteresse des hommes du pouvoir ainsi que de leurs émoluments mirobolants, l’Etat congolais n’existe plus. Il faut se retrouver autour d’une table, se dire les vérités qui fâchent, ressouder la nation, poursuivre les efforts diplomatiques de Tshisekedi qui commencent à payer, proclamer la faillite de l’Etat et mettre la communauté internationale devant ses responsabilités, en demandant au Conseil de sécurité des Nations Unies de déployer cette fois-ci une Mission d’administration intérimaire, provisoire ou transitoire de cinq à dix ans. A l’instar de l’Administration transitoire des Nations Unies au Timor Oriental (ATNUTO), entre 1999 et 2002, ou de la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (MINUK), de 1999 à 2008.

Une telle mission, différente de celle de maintien de la paix, serait de loin mieux placée que toute nouvelle transition entre Congolais pour assurer les tâches prioritaires que requiert l’état de délabrement avancé de l’Etat congolais: exercer les fonctions d’une administration efficiente, du sommet à la base de la pyramide sociétale; maintenir l’ordre publique; assurer le retour des réfugiés et des personnes déplacées; faciliter la reconstruction ou la construction des infrastructures de base, surtout sur le plan social; promouvoir la méritocratie et les droits de l’homme; faciliter les réformes idoines dans les secteurs de la police, de l’armée et des services secrets; faciliter sereinement le processus politique visant à déterminer la forme future de l’Etat et de son système électoral.

Conclusion

En cherchant à créer un Etat homogène Tutsi dans le Kivu ou à placer l’Est congolais sous l’influence d’un micro-Etat voisin dominé par des élites Tutsi; en élevant le Rwanda au rang d’Etat mercenaire et en lui donnant les moyens de s’affirmer comme une puissance militaire africaine en dépit des massacres à caractère génocidaire qu’il ne cesse d’aligner depuis la restauration de l’hégémonie Tutsi, les Etats Unis d’Amérique et leurs alliés ou vassaux européens humilient gratuitement les Congolais. Ils nourrissent leurs cœurs de la haine des Tutsi en général. Ils emboîtent le pas aux colonisateurs belges qui avaient fabriqué le mythe de la « race supérieure » que seraient les Tutsi. Loin de favoriser la coexistence pacifique entre ces derniers et les autres ethnies de la Région des Grands Lacs, ils dressent le décor de bien de massacres futurs dont les mêmes Tutsi pourraient également être victimes.

Devenu le chouchou des chancelleries occidentales et agissant en toute impunité, le dictateur rwandais Paul Kagame devrait retenir qu’aucune domination ethnique n’est éternelle. Face aux grands drames humains qui ont endeuillé et continuent d’endeuiller les Etats africains depuis les indépendances, la rationalité humaine voudrait que les dirigeants africains cherchent avant tout à concevoir et à mettre en place des institutions qui permettraient à chaque Etat et à toute relation de bon voisinage d’annihiler le désir de dominer et la crainte d’être dominé qui sommeillent en chaque être humain évoluant dans un Etat ou une région multiethnique, au nom de l’idée que les uns et les autres se font de leur ethnie et des ethnies voisines. Les puissances occidentales qui ont opposé les Africains et constituent à les opposer pour leurs intérêts, en flattant les egos de leurs dirigeants, ont déjà gagné ce combat. Pour le bien-être de leurs populations. Il est temps que les élites africaines le gagnent à leur tour. Pour la dignité et la prospérité de tous les Africains.

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo