Qu’est-ce qu’un démocrate?

Wina Lokondo
Wina Lokondo

Un démocrate, digne de ce nom, est une personne pacifique et ouverte à la rencontre et à la connaissance des autres personnes et peuples. Il accepte ainsi la diversité sociologique, la différence physique, idéologique et de conviction religieuse. Il fait la promotion de la liberté, des droits de l’homme, de la laïcité, de la justice sociale, de la séparation des pouvoirs, de la primauté de la loi et de l’égalité de tous devant elle.

Il a un sens élevé de l’intérêt général. Il n’accepte pas la violence: dans l’action politique, particulièrement, il se bat avec les mots – opinion contre opinion – et non avec les poings, la machette ou la mitraillette; il ne recourt pas à l’injure, au mensonge ni à la calomnie comme moyens pour affaiblir un adversaire. Son discours porte sur des valeurs, des principes, des idées novatrices et sur des faits, sur la réalité.

Il s’incline devant la décision de la majorité et accepte sportivement la défaite après un vote correctement organisé. Il reconnaît le caractère sacré de la vie humaine et est, dès lors, respectueux de toute personne et de ses droits. À tout instant et en tout lieu, en public comme en privé, il fait preuve de grandeur d’âme en acceptant avec humilité toute critique juste et constructive qui porte sur sa personne et sur ses actes. Il agrée et encourage le débat contradictoire pour ses effets positifs (« Du choc des idées jaillit la lumière ») et, par conséquent, défend le droit à la parole pour tous, s’appropriant ainsi la très altruiste et mémorable phrase de Voltaire: « Je ne partage pas vos opinions, mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer ».

Le démocrate est, en un mot, tolérant.

W.L

2 commentaires sur Qu’est-ce qu’un démocrate?

  1. Nkana W.L,
    Si l’on s’en tient à cette définition du démocrate, on peut — sans éternuer — affirmer que le Congo n’a jamais véritablement connu de démocrates au pouvoir. Il a connu des présidents, des maréchaux, des révolutionnaires, des libérateurs, des opposants historiques, des pères de la démocratie, des autorités morales, des raïs, des excellences par centaines et même quelques « guides éclairés ». Des démocrates, en revanche, l’Histoire continue d’en chercher.
    Il faut reconnaître une particularité remarquable à la démocratie congolaise : tout le monde s’en réclame lorsqu’il est dans l’opposition et beaucoup commencent à en oublier les principes dès qu’ils approchent du pouvoir.
    Chez nous, la démocratie semble parfois être moins une conviction qu’un moyen de transport. On monte dedans pour arriver au pouvoir ; une fois arrivé à destination, on descend.
    L’histoire avait pourtant commencé avec de magnifiques promesses.
    En 1960, le Congo accède à l’indépendance avec des institutions parlementaires, des partis politiques, des élections et des dirigeants issus du suffrage. Mais à peine la République avait-elle appris à prononcer le mot « démocratie » qu’elle découvrait déjà les révocations réciproques, les sécessions, les mutineries, les coups de force, les arrestations et bientôt les assassinats politiques.
    Patrice Lumumba, premier Premier ministre démocratiquement investi, est renversé puis assassiné quelques mois après l’indépendance. Que l’on partage ou non ses idées, le symbole est terrible : dans le Congo naissant, le conflit politique n’est pas tranché durablement par les institutions, mais par la force, les intrigues et, finalement, la mort.
    La République venait de recevoir sa première leçon de démocratie congolaise : lorsque le débat devient trop compliqué, on peut toujours supprimer le débatteur.
    Puis vint Mobutu.
    Lui eut au moins le mérite de simplifier considérablement la démocratie : puisqu’il était fatigant d’avoir plusieurs partis, plusieurs candidats et plusieurs opinions, on n’en conserva qu’un.
    Le MPR devint le parti-État. Tout Zaïrois était réputé en être membre dès sa naissance. Voilà sans doute l’une des adhésions politiques les plus efficaces de l’histoire : nul besoin de formulaire, de cotisation ni même de consentement. On naissait militant.
    Les élections furent également débarrassées de leur principal inconvénient : l’incertitude.
    On votait, certes. Mais le suspense était modéré.
    Quant au culte de la personnalité, il atteignit des sommets que même les courtisans des monarchies européennes auraient pu contempler avec admiration. Le Guide, le Léopard, le Timonier national incarnait l’État, la nation et presque l’horizon lui-même.
    Puis, en 1990, miracle : Mobutu annonça la démocratisation.
    Le Zaïre découvrit alors avec enthousiasme le multipartisme. Les partis politiques poussèrent plus vite que les champignons après la pluie. On organisa la Conférence nationale souveraine. On prononça des discours historiques. On adopta des résolutions. On désigna Étienne Tshisekedi Premier ministre.
    Et chaque fois que le processus démocratique semblait devenir un peu trop concret, le pouvoir trouvait une manière créative de le rendre abstrait.
    La transition dura si longtemps qu’elle aurait presque pu demander une pension de retraite.
    En 1997 arriva Laurent-Désiré Kabila, présenté comme libérateur.
    Le problème avec les « libérateurs » congolais est qu’ils semblent parfois considérer que libérer le peuple leur confère ensuite un droit de propriété sur celui-ci.
    Les activités politiques furent fortement restreintes, les institutions de la transition balayées et le nouveau pouvoir installé dans une logique essentiellement militaire.
    Le Congo venait de changer de régime sans nécessairement changer de philosophie du pouvoir.
    Puis vint Joseph Kabila.
    Sous son règne furent adoptées une nouvelle Constitution et des élections pluralistes furent organisées en 2006. C’était une avancée historique qu’il serait malhonnête de nier.
    Mais la démocratie congolaise conserva certaines habitudes familiales.
    L’élection présidentielle de 2011 fut profondément contestée. Des opposants furent réprimés. Les manifestations furent régulièrement confrontées à la violence des forces de sécurité. Et lorsqu’approcha la fin constitutionnelle du second mandat présidentiel en 2016, le calendrier électoral développa soudain une maladie typiquement congolaise : il devint extrêmement élastique.
    Les élections prévues en 2016 eurent finalement lieu en décembre 2018.
    Au Congo, même le temps peut devenir un instrument politique.
    Et puis survint l’une des grandes ironies de notre histoire contemporaine.
    Étienne Tshisekedi avait incarné pendant des décennies la résistance à l’autoritarisme. L’UDPS avait payé cher son opposition : arrestations, relégations, violences, intimidations. Son combat avait contribué à installer dans l’imaginaire national une idée simple : le pouvoir doit respecter les libertés qu’il exigeait lorsqu’il était dans l’opposition.
    Son fils Félix Antoine Tshilombo accéda à la présidence en 2019, après une élection elle-même entourée de lourdes controverses.
    On pouvait espérer que l’ancien parti des victimes de l’intolérance politique ferait de la tolérance une religion d’État.
    C’est précisément ici que l’Histoire devient satiriste.
    Car au Congo, l’opposant réclame volontiers la liberté de manifester jusqu’au jour où les manifestants protestent contre lui. Il réclame une presse libre jusqu’au moment où celle-ci commence à enquêter sur ses affaires. Il exige une justice indépendante jusqu’à ce qu’un magistrat indépendant s’intéresse à son entourage. Il réclame des élections transparentes jusqu’au jour où les chiffres risquent de lui être défavorables.
    Nous avons ainsi perfectionné une doctrine politique originale :
    la démocratie pour moi, la discipline pour les autres.
    Mais l’opposition elle-même ne mérite pas toujours une auréole.
    Car notre maladie démocratique dépasse les régimes successifs.
    Certains opposants congolais dénoncent le culte de la personnalité tout en organisant autour de leur propre personne un petit culte artisanal. Ils dénoncent l’absence de démocratie dans l’État mais dirigent parfois leur parti depuis vingt ou trente ans sans véritable succession interne. Ils exigent des élections nationales transparentes mais supportent difficilement qu’on conteste leur présidence au sein de leur propre formation.
    Nous avons donc parfois des partis démocratiques dans lesquels le chef est pratiquement inamovible.
    C’est une merveille de logique politique : réclamer l’alternance au sommet de l’État tout en considérant l’alternance à la tête de son parti comme une tentative de déstabilisation.
    Et puis il y a cette passion congolaise pour l’homme providentiel.
    Lumumba hier. Mobutu ensuite. Tshisekedi père. Kabila père. Kabila fils. Tshisekedi fils. Et demain probablement Kabuya fils que ses partisans présenteront comme l’unique homme capable de sauver quatre-vingts ou cent millions d’êtres humains.
    Nous changeons régulièrement de Messie sans toujours changer de religion politique.
    Or une démocratie véritable ne repose pas sur un sauveur. Elle repose précisément sur des institutions suffisamment solides pour que le pays puisse survivre à un mauvais président.
    Le véritable démocrate n’est donc pas celui qui crie « démocratie ! » lorsqu’il veut entrer au Palais de la Nation. C’est celui qui continue à être démocrate lorsqu’il y est installé.
    C’est celui qui accepte qu’un journaliste le dérange. Qu’un opposant le critique. Qu’un caricaturiste se moque de lui. Qu’un juge lui donne tort. Qu’un Parlement refuse son projet. Qu’une manifestation réclame son départ.
    Et surtout, suprême épreuve initiatique sous nos latitudes : qu’un électeur choisisse quelqu’un d’autre que lui.
    C’est là que commencent les difficultés.
    Nous avons trop souvent confondu l’État avec le pouvoir, le pouvoir avec le président, le président avec la nation et la critique du président avec une attaque contre la République.
    D’où cette étrange zoologie politique où apparaissent périodiquement des « ennemis de la nation », des « traîtres », des « vendus », des « agents de l’étranger » et autres créatures mystérieuses dont le principal défaut consiste parfois à ne pas applaudir assez fort.
    Dans une démocratie, pourtant, l’opposant n’est pas l’ennemi. Il est l’autre possibilité.
    Et perdre une élection n’est pas mourir. C’est attendre la suivante.
    Cette banalité demeure peut-être l’une des idées les plus révolutionnaires que le Congo ait encore à intégrer.
    Car notre véritable problème n’est peut-être pas l’absence d’élections. Nous en organisons.
    Ce n’est même pas l’absence de Constitutions. Nous en avons rédigé plusieurs.
    Nous avons des députés, des sénateurs, des cours, des partis politiques, des commissions électorales, des médias et tout le mobilier institutionnel d’une démocratie moderne.
    Ce qui manque trop souvent, c’est l’esprit démocratique.
    La démocratie n’est pas seulement une mécanique électorale. C’est une culture de la limite.
    Elle commence par une phrase extraordinairement difficile à prononcer pour beaucoup de dirigeants :
    « Je peux avoir tort. »
    Elle se poursuit par une deuxième, encore plus douloureuse :
    « Mon adversaire peut avoir raison. »
    Et elle atteint son sommet avec une troisième, presque surnaturelle :
    « J’ai perdu. Je pars. »
    Voilà peut-être pourquoi, soixante-six ans après l’indépendance, le Congo possède beaucoup de politiciens qui se disent démocrates mais demeure encore à la recherche de la démocratie.
    Non parce que les Congolais seraient incapables d’être démocrates. Ce serait aussi faux qu’injuste. Des journalistes, militants, magistrats, intellectuels, religieux, citoyens ordinaires et responsables politiques ont parfois payé de leur liberté, et même de leur vie, leur attachement aux libertés publiques.
    Mais notre système politique récompense encore trop souvent d’autres qualités : la fidélité au chef, l’art de retourner sa veste sans froisser le tissu, la capacité de rejoindre à temps la majorité présidentielle, l’aptitude à qualifier de « visionnaire » celui que l’on traitait hier d’incapable et, surtout, cet extraordinaire instinct permettant de reconnaître ses convictions politiques… après avoir appris la composition du gouvernement.
    Voilà pourquoi le Congo n’a probablement pas besoin d’un énième « homme fort ».
    Nous en avons suffisamment essayé.
    Il lui faut des institutions fortes et des hommes assez modestes pour accepter qu’elles soient plus fortes qu’eux.
    Le jour où un président congolais considérera comme parfaitement normal qu’on le critique ; où un ministre démissionnera parce qu’il a échoué ; où un député préférera sa conscience aux instructions de son autorité morale ; où un opposant félicitera sincèrement celui qui l’a battu dans une élection incontestable ; où un chef de parti préparera volontairement sa succession ; où personne ne sera arrêté pour avoir offensé l’ego d’un puissant ; et où perdre le pouvoir ne signifiera ni perdre sa fortune, ni sa liberté, ni sa sécurité…
    Alors, peut-être, pourrons-nous annoncer une nouvelle extraordinaire :
    un démocrate a été aperçu à Matonge.
    Il faudra évidemment vérifier l’information.
    Soixante-six ans d’expérience nous recommandent la prudence.

  2. Bravo M Wina Lokondo,
    Merci de nous enseigner ce que l’on ne savait pas: ce que c’est un democrate! Ce portrait de democrate que vous nous enseignez vous va comme un gant! Le democrate que vous decrivez correspond exactement au democrate que vous voyez dans votre miroir quand vous vous rasez le matin. Dommage que vous excluez de cette description de democrate un certain Felix Antoine Tshisekedi Tshilombo! Je parie que cette description m’exclut aussi! Puisque nous avons deja des experts en competence qui ne cessent de rappeler au monde que la RDC est dirigee au sommet par ‘cet incompetent de Tshilombo’ pourquoi n’aurions-nous pas aussi des experts en democratie? Vive le democrate Wina Lokondo! Vive la democratie!

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