Un accord peut-il être signé sans avoir été négocié?

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Qu’il fasse partie de la nature humaine, comme l’ont soutenu certains philosophes tels que l’anglais Thomas Hobbes (1588-1679) et l’allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900), ou qu’il soit le résultat de la société et de la culture, comme l’a argumenté le philosophe français Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), le conflit est une constante de la vie sociale. Quand il éclate entre un gouvernement et des rebelles ou entre deux Etats, et que des pourparlers de paix sont annoncés, suivis de la signature d’un accord de paix, le commun des mortels ignore que ces discussions peuvent avoir lieu sans dialogue ou négociation entre les parties concernées.

En 2013, je travaille depuis deux ans comme conseiller politique au Bureau intégré des Nation Unies pour la consolidation de la paix en République Centrafricaine (BINUCA). Le pays est alors dirigé par le président François Bozize, arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat en 2003, avec l’aide du Tchad, après deux tentatives de putsch en 1982 et 2001. Il retourne à un “nouvel” ordre constitutionnel en organisant des élections qu’il remporte en 2005 et 2011 et il est soupçonné de vouloir réviser la Constitution pour s’éterniser au pouvoir.

A son tour, Bozize est déjà confronté à plusieurs rebellions dès son premier mandat. En 2008, certaines signent avec son gouvernement un premier accord de paix de Libreville au Gabon. Pendant que les bons offices du BINUCA emmènent avec succès les derniers groupes rebelles à rejoindre ledit accord, le retour d’exil au Bénin de Michel Djotodia indique que son groupe rebelle, l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR), s’apprête à relancer les hostilités. A l’initiative de la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies (RSSG) et patronne du BINUCA, la Nigériane Margareth Vogt d’heureuse mémoire (1950-2014), le Médiateur de la République, Mgr Paulin Pomodimo, le Chef de la Section Politique et moi, nous nous rendons en hélicoptère à Gordil, le village de Djotodia situé au Nord-Est du pays, pour sonder ses intentions et lui livrer un message. En son absence, l’UFDR a signé l’accord de paix de 2008 sous le leadership du “Général” Zakaria Damane. Djotodia accepte de respecter l’accord à condition que le BINUCA facilite une rencontre entre Bozize et lui, arguant que “Damane [assassiné en 2022] a bouffé seul les bénéfices de l’accord sans penser aux combattants”. Dans le cas contraire, prévient-il, l’UFDR se réserve le droit de relancer les hostilités dans deux semaines.

Quand nous accompagnons la RSSG à la présidence pour un briefing sur la rencontre ci-dessus, le président Bozize ne prend pas au sérieux l’ultimatum lancé par Djotodia. Faisant allusion au « Général » Damane, il déclare qu’il traite avec des personnalités qui ont une présence sur le terrain. Nos observations sur le véritable patron de l’UFDR qu’est Djotodia ne lui font pas changer d’avis. Deux semaines après, le mouvement rebelle prend la tête d’une coalition dénommée Seleka, composée essentiellement de membres de la minorité musulmane, et relance les hostilités. Les villes tombent les unes après les autres du Nord-Est vers la capitale. Mais le régime Bozize est sauvé par la communauté internationale. Celle-ci dispose d’une Mission pour la consolidation de la paix en République Centrafricaine (MICOPAX) depuis juillet 2008. Il s’agit d’une Force multinationale de la sous-région, sous l’égide de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale (CEEAC). Elle trace une ligne rouge que les rebelles ne doivent pas franchir : la ville de Sibut, située à 185 km de Bangui. Elle annonce de nouveaux pourparlers de paix à Libreville entre le gouvernement, l’opposition non-armée et les rebelles. Le BINUCA est représenté par la RSSG et l’une de ses secrétaires, le Chef de la Section Politique, un collègue et moi. Des collègues du Bureau Régional des Nations Unies pour l’Afrique Centrale (UNOCA), basé à Libreville, sont également présents à ces assises.

La RSSG nous demande à mon collègue du BINUCA et moi d’appuyer le secrétariat d’ECCAS dans la rédaction de l’accord de paix. Grande est ma surprise. Celle-ci se retrouve également dans le rapport de Conciliation Resources, une organisation internationale spécialisée dans la gestion des conflits avec des bureaux principaux à Londres et à Bruxelles, un hub opérationnel en Australie et de petits bureaux dans les zones de conflit à travers le monde. Le titre du rapport est suffisamment éloquent pour traduire l’étonnement: “La République Centrafricaine: des pourparlers de paix sans pourparlers. Un nouveau moyen de perpétuer les conflits violents?”. Tout est expédié en trois jours, du 8 au 10 janvier 2013. Car, “à la différence de la plupart de pourparlers de paix de notre époque, dans le cadre desquels les protagonistes dialoguent et prennent le temps de mener des consultations, dans ce cas, les quatre présidents qui avaient proposé les pourparlers – Idriss Deby (Tchad), Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville), Ali Bongo (Gabon), et Teodoro Obiang-Nguema (Guinée équatoriale) – ont tôt fait de rédiger un accord de paix présenté aux parties pour signer”.

J’assiste médusé à la signature d’un accord de paix qui n’a pas été négocié par les parties prenantes pourtant présentes. Il est imposé par les présidents de la sous-région. En termes d’appui au secrétariat d’ECCAS, je m’évertue simplement à corriger les fautes de français du texte de l’accord. Les collègues d’UNOCA m’expliquent que l’accord de paix de 2008 avait eu lieu de la même manière et que dans ce contexte, des enveloppes sont généralement distribuées aux leaders des groupes rebelles.

On aurait tort de croire qu’il s’agit là d’une pratique dévoyée de la gestion des conflits, digne des républiques bananières. Pour ne citer qu’un exemple, signé en 1995, l’accord de paix de Dayton, qui a mis fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine, en créant la République fédérale de Bosnie-Herzégovine, a été négocié entre les Etats-Unis et l’Union Européenne puis imposé aux Bosniaques, de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, et aux Serbes, de la République Serbe de Bosnie, les deux entités ou ethnies du nouvel Etat fédérale.

Le lecteur avisé l’aura déjà compris, les accords signés à Washington le 4 décembre 2025 entre les Etats-Unis, le Congo et le Rwanda constituent mon point de chute. Qu’il s’agisse de l’accord de cessation des hostilités ou du cadre d’intégration économique régionale, ce qui concerne les protagonistes visibles que sont le Congo et le Rwanda, ou encore du partenariat sur les minerais stratégiques entre les Etats-Unis et le Congo, les trois textes ont été rédigés par les Etats-Unis puis imposés au Congo, devenu le ventre mou de la planète par la faute de ses dirigeants ou de leur manque d’hygiène analytique anticipative depuis le lancement officiel du deuxième processus de démocratisation du pays, le 24 avril 1990. Un gâchis total!

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Ecrivain & ancien Fonctionnaire International des Nations Unies

 

3 commentaires sur Un accord peut-il être signé sans avoir été négocié?

  1. C’est de la mauvaise foi que d’affirmer que le Congo n’a pas eu son mot à dire sur les accords signés avec les yankees concernant les minerais dits stratégiques. Monsieur Mayoyo, vous êtes un homme avisé dont je reconnais la maîtrise de certaines affaires du pays. Je suis souvent surpri par certains raccourcis auxquels vous vous livrez chaque fois qu’il s’agit du Congo. Vous faites tous pour faire passer toute l’élite congolaise pour des moins que rien, des incompétents qui travaillent uniquement pour le besoin de leurs vendre. Je trouve cette propension trop simpliste voire condescendante. Vous croyez sérieusement que l’actuel gouverneur de la banque centrale André Wameso qui a fait partie de l’équipe ayant négocié cet accord est à ce point incompétent. Reconnaître le mérite des autres est aussi une qualité dans vie. Dommage que vous passiez votre temps à administrer des jugements toujours manichéens et désinvolte. Si vous faites un effort pour relativiser vos affirmations, vous feriez bon usage de vos expériences. Bonne année

  2. Cher Pilipili,
    Juste une question. S’il y a eu négociations, pourriez-vous expliquer par quel miracle l’agression rwandaise, qui est non seulement sur toutes les bouches des officiels congolais mais aussi dans tous les rapports des Nations Unies sur la crise de l’Est congolais, ne figure nulle part dans ces accords ?

  3. Bonne question. Dans le document signé, il est demandé explicitement au Rwannda de retirer ses troupes déployées au Congo en respectant la résolution 2773 des nations unies, il est aussi demandé au Rwanda de cesser tout soutien au rebelles du M23 AFC. Concernant le document sur les minerais dits stratégiques, le ministre de l’économie le prof. Mukoko Samba et le gouverneur de BCC Wameso ont expliqué dans les détails la substance de cet accord. Mon frère Mayoyo, mon problème ici, c’est le caractère systématique de vos critiques qui me dérange dans la mesure où j’estime qu’à force de tout rejeter, vous encourager certaines personnes mal intentionnées de raconter de fables comme l’a fait Mgr. Muteba qui a prétendu qu’on a bradé les minerais du Congo pour 99 ans pour sauver un régime. Ce genre d’arguments fallacieux sont nuisibles pour le pays. Ils sont de nature à décourager les investisseurs. En renégociant les contrats chinois, la RDC est parvenue récupérer quelques milliards. Peut être que ce n’est pas suffisant, mais c’est un grand effort qu’il faut louer. Tshisekedi passera, la RDC notre mère patrie est éternelle. Il n y a que ça qui compte. Bonne année à vous et à tous ceux que aimez.

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