Vivement le dialogue politique inclusif!

Selon mon ami qui sait tout, le Congo est l’homme malade de l’Afrique, comme l’Empire ottoman fut celui de l’Europe durant son déclin, au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Le pays fut découpé, en 1920, par les puissances occidentales. D’après lui, un dialogue inclusif s’impose si la RD Congo ne veut pas subir le même sort. Il faut dialoguer, dialoguer et dialoguer sans agendas cachés pour sauver le pays.

Gaston Mutamba Lukusa
Gaston Mutamba Lukusa

Après les discours sur le changement de la Constitution, voici venu le temps du dialogue politique inclusif. C’est le branle-bas de combat: chacun y va de sa propre lecture, comme pour la Bible que deux personnes peuvent lire en tirant cinq interprétations différentes. Selon mon ami, qui sait ce qui se passe dans tous les recoins de Kinshasa la déglinguée, les calotins et leurs alliés protestants souhaitent un dialogue destiné à rétablir la paix sociale. D’autres acteurs politiques plaident plutôt pour un dialogue dirigé contre le Rwanda. Dans ce schéma, l’AFC/M23 et Joseph Kabila, avec son mouvement « Sauvons le Congo », sont traités en parias. Stupeur et tremblements!

Le gouvernement, lui, veut dialoguer pour mieux conserver le pouvoir. Quant aux pasteurs des églises de réveil, passés maîtres dans l’art de sauver les âmes des défunts tout en vidant les poches des vivants, ils soutiennent volontiers quiconque dispose d’espèces sonnantes et trébuchantes. Saperlipopette!

Qui dit mieux? Pleure, ô pays bien-aimé. Depuis le 9 juin 2024, la CENCO (Conférence épiscopale nationale du Congo) et l’ECC (Église du Christ au Congo) ont publié le guide du pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans les Grands Lacs. Le 15 janvier 2025, elles ont officiellement présenté la feuille de route de ce pacte, affirmant partout qu’il permettrait de sortir des conflits armés et politiques qui minent la stabilité de la région. Les saints hommes prirent alors leurs bâtons de pèlerin pour défendre leur initiative auprès de tous ceux qui exercent une certaine influence sur la politique de notre pays convoité par les États voisins, la Chine et les États-Unis. Ils sillonnèrent le monde et rencontrèrent même Kagame himself, sans oublier Nangaa et Sultani Makenga. Depuis, rien n’avance! Rien que des tergiversations. Enfer et damnation!

Mais tout le monde attend la convocation de ces assises par le président de la République. Bref, passons! Mon ami qui est devenu fou se moque de la crédulité des Congolais. Il raconte qu’au lendemain de l’indépendance, en 1960, un politicien réunit la population et déclara avoir l’indépendance dans sa poche. La foule, excitée, exigea qu’il la montre. Il répondit que s’il la sortait, les Blancs pourraient la lui voler. D’une seule voix, la foule lui demanda de ne pas l’exhiber. Saperlipopette ! Selon mon ami qui sait tout, le Congo est l’homme malade de l’Afrique, comme l’Empire ottoman fut celui de l’Europe durant son déclin, au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Le pays fut découpé, en 1920, par les puissances occidentales. La RDC traverse elle aussi une crise économique, sociale, politique et institutionnelle majeure, au point d’être menacé de déclin et d’effondrement. Comme si cela ne suffisait pas, la maladie à virus Ebola réclame régulièrement son lot de morts. Il rappelle que l’État polonais fut effacé de la carte politique de l’Europe pendant 123 ans, de 1795 à 1918, après avoir été partagé entre ses puissants voisins, à savoir la Russie, la Prusse et l’Autriche. Un dialogue inclusif s’impose si la RD Congo ne veut pas subir le même sort. Il faut dialoguer, dialoguer et dialoguer sans agendas cachés pour sauver le pays. Honni soit qui mal y pense ! On dit chez nous que ce n’est pas par hasard si la marmite vient à ébullition.

GML

1 commentaire sur Vivement le dialogue politique inclusif!

  1. Cher GML,
    Votre ami, qui n’est pas encore totalement fou, m’a appelé et m’a demandé de vous dire ce qui suit :
    Dialogue inclusif en RDC : à table, citoyens, la mangeoire est servie !
    Il paraît donc que la RDC doit absolument dialoguer. Dialogue inclusif, dialogue politique, dialogue national, dialogue pour la paix, dialogue pour la cohésion… À ce rythme, il faudra bientôt créer un ministère du Dialogue avec un ministre, deux vice-ministres, douze conseillers spéciaux et, naturellement, quelques véhicules de fonction.
    Car au Congo, lorsqu’on ne sait plus gouverner, on dialogue. Lorsqu’on ne sait plus faire la guerre, on dialogue. Lorsqu’on ne sait plus faire la paix, on dialogue encore. Et lorsque personne ne sait exactement pourquoi on dialogue, alors là, mes chers compatriotes, c’est le moment idéal pour convoquer un dialogue inclusif.
    Saperlipopette !
    La question est pourtant d’une simplicité presque indécente : pour parler de quoi ?
    De la guerre ? Elle se déroule avec des acteurs armés dont certains seront probablement déclarés infréquentables avant même l’ouverture des travaux.
    Du Rwanda ? Très bien. Mais faut-il dialoguer entre Congolais pour convaincre Kagame de changer de politique ?
    De la Constitution ? Le sujet est tellement explosif que chacun jurera qu’il n’est pas à l’ordre du jour tout en vérifiant discrètement s’il ne pourrait pas y entrer par la fenêtre.
    De la gouvernance ? Voilà qui devient dangereux : il faudrait alors parler des institutions, de la corruption, de l’impunité, de l’armée, de la justice, des détournements, du train de vie de l’État et de l’incroyable capacité de notre classe politique à survivre à tous les naufrages.
    Bref, mieux vaut parler de paix. C’est moins compromettant.
    Dialogue ou grand marché aux postes ?
    Le Congo possède une longue tradition en la matière. Chaque fois que la République tousse, le zoo politique lui prescrit le même médicament : une grande conférence dans un hôtel confortable.
    On commence par sauver la Nation. Puis on crée des commissions. Ensuite des sous-commissions. Puis un comité de suivi. Et finalement quelqu’un pose la seule question véritablement existentielle :
    « Combien de postes pour nous ? »
    C’est alors que le miracle congolais s’accomplit.
    L’adversaire d’hier devient partenaire. Le traître devient homme d’État. L’opposant irréductible découvre les vertus de la responsabilité républicaine. Celui qui jurait de mourir plutôt que de collaborer accepte finalement de mourir… mais seulement après sa nomination.
    Honni soit qui mal y pense !
    On appellera naturellement cela un « gouvernement d’union nationale », un « gouvernement de salut public » ou, pour faire plus moderne, un « gouvernement de cohésion nationale ».
    Jamais une mangeoire.
    Un peu de tenue, tout de même.
    Et qui sera « inclus » dans l’inclusivité ?
    Voilà la partie la plus savoureuse.
    Car pour organiser un dialogue inclusif, il faudra d’abord décider qui mérite d’être inclus.
    Les amis du pouvoir ? Évidemment.
    L’opposition fréquentable ? Certainement.
    La société civile ? Bien entendu, en prenant soin de choisir la bonne société civile parmi les innombrables sociétés civiles qui représentent toutes, paraît-il, le même peuple.
    Les confessions religieuses ? Obligatoirement. Il faut bien une bénédiction pour transformer la distribution des fauteuils en œuvre de réconciliation nationale.
    Mais les autres ?
    Si l’on exclut d’avance les protagonistes les plus encombrants de la crise, autant appeler la réunion « dialogue inclusif entre personnes qui sont déjà plus ou moins d’accord pour dialoguer ensemble ».
    C’est moins majestueux, certes, mais plus honnête.
    Et si l’on veut réellement solder les crises politiques qui ont conduit le pays jusqu’ici, comment éviter de regarder également dans le rétroviseur ? Que deviennent les responsables et anciens alliés des architectures politiques FCC-CACH qui ont gouverné ensemble, négocié ensemble, partagé le pouvoir ensemble avant de se découvrir soudain des incompatibilités métaphysiques ?
    Ils n’étaient pourtant pas des figurants.
    On ne peut pas écrire l’histoire récente du Congo en arrachant les pages qui dérangent.
    La CENCO et l’ECC peuvent bénir la table, pas fabriquer la paix.
    Quant aux Églises, leur engagement pour la paix mérite considération. Mais même la meilleure volonté pastorale possède ses limites.
    La CENCO et l’ECC peuvent réunir les ennemis, proposer une méthode, rappeler l’intérêt supérieur du pays et tenter de remettre un peu de raison dans une classe politique qui en manque parfois cruellement.
    Elles ne peuvent pas transformer les intérêts particuliers en patriotisme par imposition des mains.
    Il ne faudrait surtout pas que leur caution morale serve de bénédiction papale à une nouvelle redistribution de la mangeoire nationale.
    Car le scénario est connu.
    On entre en conférence avec des principes.
    On en ressort avec des ministères.
    On arrive pour sauver le Congo.
    On repart avec une direction générale, quelques entreprises publiques et trois ambassades.
    Et le peuple ?
    Le peuple applaudit la signature de « l’accord historique », puis retourne chercher de l’eau, de l’électricité, un emploi, une route, une école convenable ou simplement un État. Il a aussi le temps de disserter sur la 3ème première-dame, de Fally le chevalier et de Ferré, la voix chaire de poule.
    Le Congo n’a peut-être pas besoin d’un dialogue. Il a besoin d’un État.
    Voilà peut-être le blasphème qu’il faudrait enfin prononcer.
    Le problème congolais est-il réellement l’absence de dialogue ?
    Les Congolais parlent depuis soixante-six ans.
    Ils ont tenu des conclaves, conférences, concertations, négociations, dialogues intercongolais, accords politiques, arrangements particuliers et gouvernements d’union.
    À Sun City, on a dialogué.
    À Pretoria, on a dialogué.
    À Addis-Abeba, on a signé.
    À Nairobi, on a parlé.
    À Luanda, on a négocié.
    À Washington, on a mangé des hamburgers proteinés.
    À Doha, on discute.
    À Kinshasa, on recommence.
    Pendant ce temps, l’Est brûle.
    Peut-être faudrait-il essayer quelque chose d’extravagant : gouverner.
    Construire une armée digne de ce nom. Faire fonctionner la justice. Combattre réellement la corruption. Restaurer l’autorité de l’État. Protéger les frontières. Administrer le territoire. Rendre des comptes. Respecter les institutions. Faire en sorte qu’une fonction publique serve l’État plutôt que celui qui vient d’être nommé.
    Quelle idée révolutionnaire !
    Oui au dialogue. Mais avant les fauteuils, les questions.
    Si dialogue il doit y avoir, qu’on commence donc par interdire une seule phrase pendant les premières semaines :
    « Quelle sera la nouvelle architecture institutionnelle ? »
    Et qu’on oblige les participants à répondre d’abord à quelques questions beaucoup moins agréables.
    Pourquoi l’État congolais demeure-t-il incapable de contrôler durablement son territoire ? Pourquoi l’armée reste-t-elle aussi vulnérable malgré les milliards dépensés ? Qui profite économiquement de la guerre ? Qui finance qui ? Quelles responsabilités politiques doivent être établies ? Quels engagements précis seront imposés aux acteurs armés ? Que demande-t-on au Rwanda ? Que demande-t-on à l’AFC/M23 ? Que demande-t-on à Kinshasa ? Quelles réformes seront exécutées dans six mois, douze mois, deux ans ? Et surtout : qui rendra des comptes si rien n’est fait ?
    Là commencerait peut-être un véritable dialogue. Véritablement différent de tous les autres.
    Le reste risque fort de devenir une grand-messe politique où chacun arrivera avec la patrie sur les lèvres et la calculatrice dans la poche.
    Alors oui : dialoguons !
    Dialoguons le matin, dialoguons à midi, dialoguons le soir.
    Dialoguons même la nuit si les per diem suivent.
    Mais, de grâce, cessons de faire croire aux Congolais qu’un nouveau partage des postes constitue une politique de paix.
    Car à force de vouloir sauver le Congo autour d’une table, ses dirigeants pourraient finir par découvrir qu’ils ont surtout réussi à se réserver une place à table.
    Et pendant qu’ils se demanderont qui aura droit au ministère des Finances, aux Mines, aux Hydrocarbures ou à quelque lucrative entreprise publique, le pays, lui, continuera peut-être à rétrécir.
    On dit chez nous que ce n’est pas par hasard si la marmite vient à ébullition.
    Encore faudrait-il vérifier, cette fois, qui est en train de manger ce qu’il y a dedans.

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