Voter pour un homme intègre: solution ou illusion en démocratie?

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Depuis que le désenchantement démocratique a élu domicile dans la plupart de pays africains, voter pour des hommes intègres est présenté par de nombreux Africains comme une solution à l’incurie des pouvoirs du continent. Qu’est-ce que les hommes perçus comme intègres ne font pas une fois arrivés au pouvoir?

Après le printemps arabe, un candidat indépendant s’est présenté à la présidentielle de 2019 en Tunisie. Kaïs Saïed est son nom. Professeur d’université de droit constitutionnel et juriste de profession, son seul atout fut l’image de probité dont il jouissait. Raison pour laquelle le peuple l’a élu massivement au deuxième tour de la présidentielle, avec un score fleuve et crédible de 72,7%.

Qu’est devenu cet homme réputé intègre? En 2021, alors qu’il jouissait toujours d’une importante popularité, il en a profité pour s’octroyer les pleins pouvoirs, en dissolvant le Parlement. En 2022, il a abrogé la Constitution de 2014 et en a fait adopter une autre, taillée sur mesure, par référendum. En 2024, il est réélu lors d’un scrutin considéré comme verrouillé. Désormais, Kaïs Saïed est un dictateur qui n’a rien à envier à Zine el-Abidine Ben Ali qui dirigea la Tunisie d’une main de fer pendant vingt-trois ans avant de fuir et d’être destitué le 14 janvier 2011 à la suite d’une révolution de jasmin.

A l’instar du premier, le deuxième processus de démocratisation du continent africain était voué à l’échec, la même cause, le mimétisme, produisant les mêmes effets. Mais du haut de leur soif de liberté, de respect des droits de l’homme et de prospérité, les Africains qui n’avaient pas vu venir l’échec s’improvisent spécialistes en matière de gouvernance. Aussi se lancent-ils à la quête d’hommes providentiels ou d’hommes intègres, espérant ainsi être utiles à leurs sociétés. Une vaste fumisterie. Car en politique, l’image de probité a rarement constitué un gage de bonne gouvernance. Le pouvoir corrompt, dit un adage attribué à l’historien britannique Lord Acton (1834-1902). Et il corrompt tout le monde, y compris les hommes perçus comme intègres.

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Ecrivain & ancien Fonctionnaire International des Nations Unies

2 commentaires sur Voter pour un homme intègre: solution ou illusion en démocratie?

  1. Mon frère Mayoyo,
    C’est quoi l’intégrité en politique lorsqu’on est appelé à gérer les intérêts et ambitions contradictoires ?. Depuis la Grèce Antique, la dialectique au sujet de la gestion de la cité n’a pas beaucoup changé. Il y a toujours ce modèle hiérarchisé qui veut que les élus gouvernent au nom du peuple qui les à élus a qui ils doivent rendre des comptes. Sauf que la réalité est plus compliquée, les différents conflits auxquels les empires et royaumes ont eu à faire face, ont été le fait de la volonté des dirigeants, qui par volonté de puissance ou de conquête ont entraîné leurs peuples dans des conflits meurtriers. La 1ère et la 2ème guerres mondiales ont été menées selon les initiateurs par la volonté du peuple. L’Allemagne qui a été à la base de deux guerres meurtrières en est l’illustration. Hitler est arrivé au pouvoir par la volonté populaire, c’est à dire par l’illusion ou le choix démocratique, le peuple Allemand s’est rendu compte qu’il été trompé. Trump qui a été élu pour faire de l’Amérique sa priorité, est devenu aujourd’hui le fossoyeur de l’idée même du choix voulu par le peuple. En politique comme en amour, l’illusion d’aujourd’hui peut devenir le cauchemar de demain par la volonté des hommes qui ne respectent leurs engagements. Un très bon sujet de réflexion sur la nature  » humaine « 

  2. Mpangi Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo,
    Votre texte pose une question centrale de la philosophie politique contemporaine : le problème de la démocratie tient-il aux hommes ou aux institutions ? L’exemple tunisien que vous mobilisez permet précisément de dépasser l’illusion de « l’homme intègre » comme solution miracle. Ce questionnement nous ramène encore une fois à votre pensée sur la démocratie en Afrique. Ici, on ne peut que tenter de vous accompagner.
    Voici en 5 points une tentative d’accompagnement.
    1. L’illusion de l’homme intègre
    L’élection de Kaïs Saïed en 2019 illustre une tentation récurrente dans les démocraties fragilisées : croire que la vertu personnelle peut suppléer la faiblesse des institutions. Professeur de droit constitutionnel, austère, sans parti, Saïed incarnait une rupture morale plus qu’un projet politique structuré. Son intégrité supposée a servi de programme.
    Or, une fois au pouvoir, ce capital moral s’est transformé en capital de légitimation. Dissolution du Parlement, concentration des pouvoirs, refonte constitutionnelle unilatérale : l’homme réputé incorruptible a progressivement neutralisé les contre-pouvoirs. Le problème n’est donc pas qu’il ait « trahi » une promesse morale, mais qu’aucune architecture institutionnelle ne l’empêchait de le faire.
    2. Le mimétisme politique et la répétition de l’échec
    Votre analyse du mimétisme est juste : le « deuxième printemps démocratique africain » a souvent reproduit les erreurs du premier. Les peuples, épuisés par la corruption et l’inefficacité des élites, se tournent vers des figures perçues comme providentielles. Mais ce schéma conduit paradoxalement à la reconduction de régimes autoritaires, parfois sous des formes nouvelles.
    La comparaison avec Zine el-Abidine Ben Ali n’est pas seulement rhétorique : elle souligne une continuité structurelle. Ce n’est pas l’idéologie qui fait le dictateur, mais l’absence de limites effectives au pouvoir.
    3. Le pouvoir, la nature humaine et Lord Acton
    La célèbre formule de Lord Acton — « Le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument » — ne relève pas d’un pessimisme moral abstrait. Elle exprime une intuition institutionnelle : la corruption n’est pas d’abord un vice individuel, mais un effet de situation.
    Autrement dit, ce n’est pas la nature humaine qui condamne la démocratie, mais le fait de confier un pouvoir sans contrôle à des humains, quels qu’ils soient. Même les individus animés de bonnes intentions finissent par confondre leur personne avec l’État, leur vision avec l’intérêt général.
    4. Ce que les hommes « intègres » ne font pas une fois au pouvoir
    Les dirigeants perçus comme intègres ont tendance à ne pas faire certaines choses essentielles :
    • Ils ne construisent pas de contre-pouvoirs solides, car ceux-ci limiteraient leur capacité d’action.
    • Ils personnalisent la vertu, transformant une qualité individuelle en argument politique.
    • Ils méprisent la médiation institutionnelle, la jugeant lente, corrompue ou inutile.
    • Ils confondent légitimité électorale et légitimité permanente, oubliant que l’élection n’est pas un chèque en blanc.
    5. Alors, qu’est-ce qui peut empêcher le pouvoir de corrompre ?
    La réponse est moins séduisante que celle de « l’homme providentiel », mais plus réaliste :
    • Des institutions fortes, indépendantes et réellement applicables
    • Une séparation effective des pouvoirs, non seulement écrite mais vécue
    • Une culture politique du conflit, où l’opposition est légitime
    • Une société civile organisée et des médias libres
    • Des citoyens vigilants, non idolâtres
    La démocratie ne repose pas sur la vertu des gouvernants, mais sur leur vulnérabilité face aux règles.
    Voter pour un homme intègre n’est ni une solution, ni totalement une illusion : c’est un pari insuffisant. Sans institutions solides, l’intégrité devient une arme de domination plutôt qu’un rempart contre l’arbitraire. La véritable question n’est donc pas qui gouverne, mais comment, avec quelles limites et sous quel contrôle.
    En démocratie, on ne doit pas espérer des hommes meilleurs, mais des règles capables de résister aux hommes.
    Celles et ceux qui veulent aller en profondeur, il faut lire ou relire : l’Ajustement politique africaine. Pour une démocratie endogène au Congo-Kinshasa. Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo chez l’Harmattan.

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