Affaire du « viol »: verdict très attendu

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Wina Lokondo
Wina Lokondo

Le vice-gouverneur de l’Equateur, Taty Bikamba, 39 ans, marié et père de trois enfants, a comparu devant la Cour Suprême de Justice. Il a été accusé d’abus sexuel sur une jeune femme de 22 ans qu’il aurait préalablement droguée. Il attend – aujourd’hui à la prison de Makala après avoir séjourné quatre semaines au « Casier judiciaire » – le prononcé du verdict de son procès qui a pris fin. Une attente angoissante. Angoissante, naturellement, pour lui, le présumé coupable, qui, en cas de condamnation, verrait brisée sa carrière professionnelle qui a pourtant pris, par l’actuelle fonction qu’il occupe depuis janvier dernier, une inattendue trajectoire ascendante. La sentence est aussi fiévreusement attendue par tous ceux qui se sont empressés de l’accuser de viol et ont mis une particulière diligence à « l’expédier » manu militari à Kinshasa pour en répondre. Son éventuel acquittement les embarrasse sans doute. Et lequel relève du possible, l’affaire ayant pris une autre tournure depuis que la prétendue victime a déclaré devant la cour – et de sa propre bouche – n’avoir pas été violée et être…vierge à l’instant où elle se trouve devant la barre! Que s’est-il alors passé?

Comprendre l’avant « viol » donne un éclairage secondaire, et non dépourvu d’importance, sur l’affaire. Tout part de l’élection de Boloko Bolumbu dit Bobo, l’actuel gouverneur. Le choix des candidats se faisant habituellement sur base de plusieurs considérations, notamment « géopolitiques », la majorité présidentielle, à travers un de ses bonzes ressortissant de Makanza, proposa Taty Bikamba, également originaire de ce territoire, comme vice-gouverneur. Le ticket Boloko-Bikamba a été élu avec une forte majorité des voix de députés provinciaux. D’enseignant-assistant à l’Institut supérieur pédagogique de Mbandaka et responsable de sa bibliothèque, Bikamba s’est vu, du jour au lendemain, catapulté second du gouvernement provincial.

Très vite, le duo Boloko-Bikamba se révèle un couple impossible. Les deux hommes ne sont pas des proches et n’ont rien en commun. L’un, de nature réservée, est commerçant de métier, homme des chiffres ayant la calculatrice comme jouet quotidien – et sans culture intellectuelle. L’autre, bouillant, est un intellectuel ayant les choses de l’esprit comme principale activité et lequel anime par ailleurs l’Ong « Buku » (livre, en lingala) qui fait la promotion de la lecture. Et qui avait personnellement apporté, un jour de 2015, au rédacteur de ces lignes à son domicile – bien que ne l’ayant jamais fréquenté – la carte d’invitation à prendre part à la cérémonie de lancement de son Ong, ayant su, de loin et par ouï-dire, sa grande passion pour la lecture, pour les belles-lettres. Boloko et Bikamba, un étrange attelage qui n’a pas fonctionné – et qui ne pouvait pas fonctionner – vu le fossé de caractère et de domaine d’activité qui les sépare. L’inexpérience politique et de gestion de l’Etat de la part de deux personnes n’a pas non plus facilité leurs rapports. Les incompréhensions ne tardèrent pas à se manifester.

La composition du gouvernement a été l’occasion du premier couac. Comme en son temps madame vice-gouverneur Jeanine Intombi qui fut totalement ignorée par son titulaire Tony Bolamba, lequel ne l’associait à aucune activité et ne sollicitait son avis sur aucun dossier, Taty Bikamba s’est aussi vite rendu compte que le gouverneur le prenait pour quantité négligeable, que tout passait par-dessus sa tête, ce dernier « boutiquant » tout avec d’autres personnes. Le vice-gouverneur ne dispose sans doute pas de pouvoirs propres. Mais être une potiche dont l’existence est totalement ignorée, se sentir inutile et…déconsidéré – quand on est appelé, par la Constitution, à assumer l’intérim du gouverneur en cas d’absence ou d’empêchement de ce dernier -, Taty Bikamba a eu difficile à l’accepter.

L’installation de ce dernier dans sa résidence de fonction lui confirmera le sentiment de dédain dont il est l’objet de la part du gouverneur. En effet, c’est une maison vidée de tous ses meubles que Taty Bikamba doit occuper, tout ayant été emporté – sans raison et sans conséquence – par… Jeanine Intombi quand elle quitte sa fonction, après (et malgré) son chaotique intérim comme gouverneur de la province. La résidence doit ainsi être meublée. Le vice-gouverneur saisit le gouverneur, ordonnateur des dépenses, à ce sujet qui tarde, pendant tout un long temps, à répondre à sa requête. Taty Bikamba s’y installe néanmoins dans des conditions spartiates, dormant sur un matelas déposé… à même le sol. Devant ce qui lui paraît comme une insensibilité à sa précaire situation de la part du gouverneur, et à bout de patience, Bikamba sollicite la médiation des tierces autorités locales afin de plaider son cas auprès du gouverneur avec lequel le dialogue est presque rompu. Il ne trouve pas oreille bienveillante du côté du président de l’Assemblée provinciale aujourd’hui très proche du « gouv » Bobo dont il est (ridiculement) devenu un des… porte-paroles, et qui n’hésite pas à défendre personnellement les actions de son « ami » à travers les médias. Otant ainsi à l’Assemblée son prestige et sa prééminence sur le gouvernement provincial. Le vice-gouverneur saisira ensuite le directeur de l’Anr à qui il fera visiter la résidence, particulièrement sa « pitoyable » chambre à coucher. La visite a été ébruitée et se retrouve, depuis lors, dans toutes les conversations de la ville. Les rapports devinrent ainsi tendus et suspicieux entre Taty Bikamba et son titulaire.

C’est donc dans ce climat délétère qu’arrive l’affaire du viol qui se déroule le 31 mars dernier. Ce jour, Taty Bikamba organise une petite réception dans une maison qu’il continue de louer en attendant d’être « correctement » installé dans la résidence officielle indéfiniment vide. Il a besoin d’aide pour le service à ses invités. Il fait appel à quelques connaissances parmi lesquelles la jeune femme (la « victime » de l’affaire du viol) qui vit chez son oncle, le docteur Monzembele. Taty Bikamba contacte personnellement ce dernier – qu’il connaît et dont il fréquente la famille depuis longtemps – à qui il demande d’autoriser sa nièce de venir chez lui afin de servir d’hôtesse pour la circonstance. Pendant la réception, qui se passe bien, cette dernière veut boire. Elle se sert (elle-même) une boisson sucrée contenue dans une bouteille en verre (qu’une seringue ne peut percer…) qu’elle décapsule avec… ses dents et boit au goulot, sans se servir d’un verre ou d’un gobelet. Quelque temps après, elle ressent un malaise. Et le fait savoir. C’est alors que Taty Bikamba lui propose d’aller se reposer – le temps de se ressentir mieux – dans une des chambres de la maison. Elle l’y entre et s’endort. Entretemps, la réception continue. Lorsqu’elle se termine et que tout le monde est parti, Taty Bikamba s’inquiète du long sommeil de la jeune femme qui semble être physiquement très faible. Il appelle l’oncle Monzembele, le médecin, à qui il fait part de la situation et lui demande de venir urgemment. Ce dernier arrive, prend sa nièce et l’amène au centre médical dont il est propriétaire et au mur mitoyen à sa résidence privée. Il l’ausculte et soupçonne un viol! Il fait venir deux amis médecins qui établissent un constat de violence sexuelle. Quand la jeune femme se réveille, on lui apprend qu’elle aurait été violée.

L’oncle Monzembele appelle le gouverneur Boloko et l’informe du forfait que vient de commettre son vice-gouverneur. Le gouverneur arrive quelques minutes après au centre médical accompagné… du président de l’Assemblée provinciale! Le procureur général est rapidement saisi. Une réunion du gouvernement provincial est urgemment convoquée pour le lendemain, élargi aux membres du comité provincial de sécurité. Tous ceux qui y sont invités en connaissent l’ordre du jour, sauf le vice-gouverneur qui s’y présente pour apprendre, séance tenante, qu’une plainte a été déposée contre lui pour viol d’une femme. Le procureur général allègue la crainte de fuite pour immédiatement l’arrêter, l’amener au Parquet et l’écrouer. Il aurait pourtant dû, il nous semble, être gardé en résidence surveillée compte tenu de l’immunité de juridiction dont il jouit et de la dignité de sa fonction. Son transfèrement à Kinshasa se fait trois jours plus tard sous haute surveillance policière.

Mais l’affaire se corse devant la Cour suprême de Justice quand le juge pose la question à la victime: « As-tu été violée? ». Elle répond: « Je n’ai pas eu sensation d’avoir eu quelqu’un sur moi ». Et le juge de préciser sa question: « N’as-tu rien constaté d’étrange dans ton corps, dans ton vagin, éventuellement du sperme? ». La jeune femme: « Non. Je n’ai jamais eu de relation sexuelle avec un homme. Je garde encore ma virginité. Quand je me suis réveillée, j’avais juste quelques habituelles tâches de perte blanche sur ma culotte. Je n’ai rien constaté d’autre chose en moi ».

Les déclarations de la « victime » suscitent des questions que tout le monde se pose: sur quels éléments objectifs l’oncle Monzembele, d’abord, – lors de sa solitaire auscultation de sa nièce (une touchée vaginale?) – et ses collègues, après, se sont-ils basés pour conclure au viol? Quels examens biomédicaux ont-ils effectués? Examens demandés à quel laboratoire de Mbandaka et à quel spécialiste en dehors d’eux-mêmes? Les résultats des examens ont-ils fait apparaître l’ADN de Taty Bikamba? Autres interrogations: le viol étant infractionnel et relevant des cours et tribunaux, pourquoi le gouverneur « Bobo » a-t-il estimé nécessaire de convoquer une réunion du gouvernement pour que son second soit, à cette occasion, arrêté? Est-il allé vite (et imprudemment) en besogne? L’affaire aurait-elle été pain bénit, l’occasion inespérée pour lui de se débarrasser de son vice-gouverneur devenu maugréant, embêtant, encombrant? Une certaine opinion mbandakaise accrédite ce soupçon. Elle lui imputerait sans doute l’éventuelle condamnation du vice-gouverneur. Et il en paierait, auprès d’elle, un prix politique et moral. Sa libération ne serait pas non plus, reconnaissons-le, une raison de joie pour le gouverneur. On n’imagine pas Taty Bikamba et lui, se retrouvant de nouveau au gouvernement, se regarder les yeux dans les yeux, se sourire et travailler en pleine confiance. Faut-il condamner Taty Bikamba? Faut-il le libérer? Difficile d’imaginer le souhait du « gouv » Bobo… A la justice de se prononcer, avec objectivité et dans la sérénité.

 

Par Wina Lokondo

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