Affaire Sawyer: Casser le thermomètre pour « éradiquer » la fièvre…

Chercheuse senior de la très influente organisation de défense des droits de l’Homme « Human Right Watch » (HRW), Ida Sawyer a été expulsée du Congo-Kinshasa. Le verbe « expulser » est bien à sa place. L’activiste de HRW n’a pas quitté le pays le mardi 9 août de son plein gré.

Comme Mobutu Sese Seko hier, « Joseph Kabila » – dont la dérive antidémocratique ne cesse d’inquiéter – croit candidement qu’il suffit de casser le thermomètre pour faire retomber la fièvre. Il suffit d’interdire l’accès au territoire national à un journaliste ou un activiste des droits humains par trop critique pour que cessent les « rapports négatifs » sur le régime en place. Erreur.

Présente dans l’ex-Zaïre depuis 2008, Ida Sawyer a été le témoin de plusieurs cas de violations des droits de l’Homme. Elle avait rédigé plusieurs rapports.

On peut citer notamment: les exécutions extrajudiciaires des gangs dits « Kulunas » lors de l’opération « Likofi », la « fosse commune de Maluku », la détention des activistes de Filimbi depuis mars 2015, des cadavres emportés par des éléments de la garde prétorienne de « Joseph Kabila » lors des manifestations de janvier 2015 etc.

A cette liste, il importe d’inscrire la révélation, en marge de l’affaire de la « fosse commune de Maluku », du « décès suspect » de l’infirmier Claude Kakese, responsable de la morgue de la clinique Ngaliema. Ida Sawyer avait invité les pouvoirs publics à diligenter une enquête. Autant des faits qui sont loin de plaire au pouvoir kabiliste.

Le ministre Lambert Mende Omalanga qui est devenu le porte-parole de tout et de rien s’est empressé de déclarer que la Direction générale des migrations (DGM) « n’a pas souhaité renouveler le visa » de cet activiste des droits humains. Et d’ajouter avec la fatuité habituelle que le gouvernement congolais n’entend pas se justifier. Mende de brandir le « principe de réciprocité ».

N’en déplaise à Mende, la direction générale de la DGM n’a pas tardé à se justifier. Dans un communiqué publié le mercredi 10 août, cet organisme qui a en charge la police des frontières a annoncé, sans rire, qu’Ida Sawyer détenait deux visas qui « se chevauchaient ». A savoir un visa qui expirait le 8 août dernier et un second dont la validité s’étendait jusqu’au 9 mai 2019.

Comme pour se prévaloir de ses propres turpitudes, la DGM souligne que cette situation « est contraire à la loi ». De quelle loi parle cet organisme d’Etat lorsqu’on sait qu’un principe général de droit édicte qu’une faute commise par l’Administration ne peut en aucun cas préjudicier un administré. L’explication donnée est tout simplement alambiquée.

Il est clair que la DGM souffre de quelques dysfonctionnements. Au lieu de sanctionner quelques « pauvres bougres », c’est au chef, en l’occurrence le directeur général François Beya, qu’incombe l’obligation de rendre compte. A contrario, son maintien incline à penser que le « refoulement » de Sawyer procède d’une décision politique prise au plus haut niveau de l’Etat.

En dépit des allégations de la DGM selon lesquelles Ida Sawyer « a trouvé bon de quitter le Congo sans avoir reçu la moindre notification » de sa part, il est clair que le traitement infligé à cet activiste de HRW présente tous les reliefs d’une expulsion. Une expulsion décidée par « Joseph Kabila ». En personne. L’homme exerce un pouvoir sans contrôle ni limite sur toutes les institutions du pays.

Le cas d’Ida Sawyer n’est pas sans rappeler l’expulsion en octobre 2014 de Scott Campbell, alors chef du Bureau du BCNUDH (Bureau central des Nations Unies pour les droits humains). Son « crime » est d’avoir rédigé un rapport accablant sur les graves violations des droits humains imputés aux policiers commandés par le général Célestin Kanyama lors de l’opération « Likofi ».

QUEL EST LE PROBLEME?

Le problème est et reste la dérive dictatoriale d’un homme issu de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre), une organisation qui prétendait « libérer » les Zaïrois d’alors du joug d’un dictateur et d’instaurer la démocratie et son corollaire l’Etat de droit.

A l’instar d’autres Etats africains dont les contre-pouvoirs sont encore embryonnaires, le Congo-Kinshasa a besoin de l’aide précieuse des organisations non gouvernementales comme Human Right Watch et autre Amnesty International. Ce pays a besoin du regard critique des acteurs de la communauté internationale pour contrer la dérive autocratique.

Les semaines et les mois à venir pourraient démontrer qu’Ida Sawyer et Scott Campbell n’ont jamais été que des thermomètres. Casser le thermomètre n’a jamais fait retomber la fièvre. Il faut éradiquer la cause de la maladie…

 

Baudouin Amba Wetshi