Bis repetita

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Nous sommes au soir du 10 février 2021. Je suis l’émission ‘Kin Direct’ sur Télé50, la chaine de télévision congolaise qui continue à soigner l’image du despote Joseph Kabila, présenté, à tort bien entendu, comme ‘le père de la démocratie et de l’alternance’. L’animateur reçoit Isaac Tshilumbayi Musawu et Bruno Kaimwa Maneno. Titulaire d’un doctorat en relations internationales, avocat au Barreau de Kinshasa-Gombe et professeur de droit international public, le premier est aussi, comme son nom le prédispose, membre de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti de l’actuel chef de l’Etat. Qui se ressemble s’assemble, dit-on. Il est donc normal que sur le plan des idéologies made in Africa, les ‘Tshi’ du Congo se retrouvent essentiellement dans une même formation politique quel que soit le niveau d’éducation de tout un chacun. Quant au second, il est docteur en études interculturelles et professeur à l’Institut National du Bâtiment et des Travaux Publics.

Au menu de l’émission figure un communiqué ministériel résultant de « la rencontre, [le 8 février 2012], entre Sophie Wilmès, Vice-première ministre belge des Affaires étrangères, et Josep Borrell, Haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, consacrée notamment à la situation politique et sécuritaire en RDC et dans la région des Grands Lacs ». Dans ce communiqué repris par l’Agence Congolaise de Presse (ACP), la ministre belge réitère « le soutien de la Belgique au président Félix Tshisekedi dans ses efforts visant à dégager une nouvelle dynamique politique en RDC ». Mais cet appui est « conditionné au respect de la Constitution, à l’aboutissement des réformes bénéficiant à la population congolaise mais aussi à la préparation adéquate du scrutin de 2023 ». (CAS-INFO.CA).

Et voilà que ça recommence! Les deux professeurs d’université ainsi que l’animateur de l’émission lui-même se déchainent. Ils rejouent à leur manière le ‘coup d’éclat’ du trio Kamanda wa Kamada, Mpinga Kasenda et Nimy Mayidika Ngimbi qui, opposés à quelques journalistes belges lors d’un débat télévisé organisé à Bruxelles en décembre 1988, avaient amorcé sans le savoir ni le vouloir la descente aux enfers du régime Mobutu et par voie de conséquence la déstabilisation du Zaïre. Encore et toujours la même rengaine. On entend tout en effet. C’est de la provocation de la part de la petite Belgique ou des impérialistes belges. Les paternalistes belges s’adressent aux dirigeants congolais comme s’ils parlaient aux enfants. Les charognards. Les temps ont changé. Ça dérange les Belges de trouver un président aussi populaire dans son pays. Félix Tshisekedi jouit d’un soutien populaire absolu. On ne doit pas conditionner l’aide parce que Félix Tshisekedi est partisan des réformes. Félix Tshisekedi est un homme civilisé. Il a déclaré en Belgique que ce pays est son autre Congo. La Belgique fait la diplomatie de chantage pour obtenir sa part du gâteau Congo parce que le regard du président Félix Tshisekedi est tourné vers les Etats-Unis. La Belgique cherche à avoir des pions dans le prochain gouvernement à l’instar de ses anciens pions Kengo wa Dondo et Alexis Thambwe Mwamba. Le Congo n’est pas une marchandise. C’est un partenaire que les gens doivent apprendre à respecter parce que le Congo est non seulement l’avenir de l’Afrique mais aussi de l’humanité entière. On doit discuter d’égal à égal. Faisant allusion à la part du gâteau qu’il conviendrait de leur donner, le professeur Kaimwa Maneno suggère même que Félix Tshisekedi envoie des émissaires discuter avec les Belges pour ne pas s’exposer à leur capacité de nuisance.

Quel(s) crime(s) la vice-première ministre Sophie Wilmès a-t-elle commis? Au nom de quoi son pays devrait-il soutenir l’administration Tshisekedi sans poser des conditions? Qui seraient les bénéficiaires des trois conditionnalités posées par Wilmès? Depuis quand la main qui reçoit se trouve-t-elle au même niveau que celle qui donne? En tant que membre de l’Union Européenne, la Belgique ne serait-elle pas dans son bon droit d’influencer la politique de l’Union envers tel ou tel autre Etat étranger? La Belgique chercherait à placer des pions au prochain gouvernement congolais? Et alors? Est-ce la faute des Belges si en six décennies d’indépendance les Congolais n’ont pas été capables de protéger leur souveraineté, surtout en matière de choix des gouvernants? Pourquoi s’offusquer d’avoir des pions belges alors que pendant dix-huit années passées sous les bottes de Joseph Kabila, les Congolais ont vécu sous l’influence d’un petit Etat africain voisin plus petit que la Belgique, hier colonisé comme le Congo? Pendant toutes ces longues années de honte nationale, les Congolais n’acclamaient-ils pas le Président de ce pays lors de ses visites chez eux?

La Belgique est petite par rapport au Congo. Oui, sur le plan de la superficie. Avec ses 30.528 km², elle est près de 77 fois plus petite que le Congo qui s’étend sur 2.345.000 km². Et alors? La superficie d’un pays constitue-t-elle une unité de mesure de sa puissance, de son rayonnement ou encore du bien-être de sa population? La grande superficie du Congo a-t-elle empêché la ‘petite’ Belgique de le coloniser? Excepté le classement mondial de l’indice de puissance militaire où le ‘grand’ Congo talonne d’ailleurs la ‘petite’ Belgique à la 71è place sur 138 Etats en 2020, le fossé est et a toujours été abyssal entre les performances de l’ex-métropole et les contre-performances de l’ex-colonie dans tous les domaines d’activités humaines. En 2018, selon le classement PIB (en milliards de dollars/an), les Nations Unies ont placé la ‘petite’ Belgique au 24è rang mondial sur 194 pays. Le ‘grand’ Congo arrivait à la 92è place. Par ailleurs, la richesse belge était et reste redistribuée à sa population tandis que celle du Congo était et demeure accaparée par sa ‘crasse’ politique. Dans son classement des Etats par indice de démocratie en 2020, l’Economist Intelligence Unit situe la ‘petite’ Belgique au 36è rang sur 167 Etats tandis que le ‘grand’ Congo occupe l’infamante 166è place. En 2021, l’indice des soins de santé arrêté à 93 pays place la ‘petite’ Belgique au 14è rang. La situation du ‘grand’ Congo est tellement misérable que le pays ne mérite même pas d’être classé. Sur 183 Etats étudiés dans le cadre du taux de scolarisation au niveau secondaire en 2020, la ‘petite’ Belgique est 25è tandis que le ‘grand’ Congo traine à la 174è place. Le domaine de l’éducation congolais a même donné naissance à des antivaleurs qu’on ne saurait imaginer sous d’autres cieux: les notes sexuellement transmissibles et les diplômes décrochés politiquement. Au classement mondial 2019 du bonheur, la ‘petite’ Belgique occupe le 18è rang sur 155 pays. Il faut du temps pour trouver le ‘grand’ Congo caché honteusement à la 127è place.

On pourrait multiplier les exemples jusqu’à l’infini pour découvrir la grandeur de la ‘petite’ Belgique opposée à la petitesse du ‘grand’ Congo. Pendant que les dirigeants congolais considéraient l’indépendance comme synonyme de dolce vita, l’économie belge tournait ses regards ailleurs. Déjà lors de la mission dite de clarification des trois émissaires du dictateur Mobutu en Belgique en 1988, le Congo alors Zaïre « n’[était] plus le premier partenaire africain de la Belgique: il [était] distancé par l’Algérie, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Quant aux emplois que le Zaïre [suscitait] en Belgique, ils [étaient] passés de 36.000 personnes en 1960 à 11.000 en 1980 et probablement moins encore [en 1988] » (Le Soir 7/12/1988). De nos jours, les Belges ne se bousculent pas pour émigrer au Congo. Le contraire est vrai pour les Congolais qui prennent parfois des risques énormes dans la quête d’un ailleurs meilleur y compris en Belgique. On n’imaginerait pas un immigré belge demandant la naturalisation au Congo. Ils sont légion les immigrés congolais désireux de devenir citoyens belges, parfois dans le secret espoir de faire de la politique en Belgique.

Scandale géologique, énergétique, hydraulique, hydroélectrique, forestier et climatique ainsi qu’en terres arables et position stratégique, le ‘grand’ Congo devrait être l’objet de la risée publique quand on connait son budget 2020, promulgué par le Président Tshisekedi. En effet, « après avoir été adopté par la commission mixte de l’Assemblée nationale et du Sénat le 15 décembre 2019, ce budget volontariste, présenté en équilibre, manque [en plus], selon le FMI, de réalisme. D’un montant [de misère] de 11 Mds $, soit quasiment le double de celui [encore plus misérable] de 2019 (5 Mds $), [il attend désespérément d’avoir] des augmentations tangibles de recettes ». (Direction générale du Trésor, Ministère français de l’Economie, des Finances et de la Relance).

Le Congo a plusieurs griefs justifiés contre la Belgique. Le contentieux belgo-congolais en est un. La responsabilité présumée de la Belgique dans l’assassinat du premier ministre Patrice Lumumba en est un autre. Si les dirigeants congolais se conduisaient de manière responsable, les deux dossiers ci-dessus auraient déjà trouvé des solutions amiables ou judiciaires. Mais pour avoir échoué à bien gérer leur indépendance, les élites congolaises devraient avoir la décence de se taire face aux conditions de soutien posées par les bailleurs de fonds bi ou multilatéraux y compris la Belgique. S’imaginer que ce dernier pays est un maillon faible qu’on peut vilipender impunément relève tout simplement de la myopie. Car, pour le ‘grand’ Congo, bomber le torse face à la ‘petite’ Belgique, comme le voudrait l’un des cris de ralliement débiles du régime Mobutu (Zaïrois tolo? Bimisa), équivaut à jouer à « La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ». Cela ne rendra jamais sa dignité au peuple congolais. Bien au contraire!

 

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo