Dr Salebongo: « La crise provoquée par Coronavirus est une opportunité pour réformer la santé publique en RDC »

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Né en décembre 2019 à Wuhan, en Chine, le Coronavirus ou Covid-19 est devenu un « problème global » de santé publique. Au moment où ces lignes sont écrites, les statistiques font état de 9.000 décès aux quatre coins du monde. Au Congo-Kinshasa, le ministère de la Santé indique que 14 individus ont été testés positifs à la date de jeudi 19 mars 2020. Dans son message à la nation, diffusé dans la soirée de mercredi 18, le chef de l’Etat congolais, Felix Tshisekedi Tshilombo, a instruit le gouvernement d’augmenter la « capacité d’accueil des hôpitaux avec des pavillons spécialement dédiés aux personnes atteintes du Covid-19 ». Outre la fermeture des établissements scolaires, supérieurs et universitaires sur l’ensemble du territoire national, il a interdit notamment l’ouverture des discothèques. Il en est de même des bars, cafés, terrasses et restaurants dans un pays où le chômage est devenu la règle, l’emploi, l’exception. Des observateurs restent dubitatifs quant à l’application effective de toutes ces mesures dans un pays où les hôpitaux publics sont sous-équipés (un euphémisme); le personnel médical, lui, est démotivé. Pire, le pays souffre non seulement d’un déficit abyssal en eau courante et électricité mais aussi de l’inexistence d’une « protection sociale » en cas de maladie, invalidité ou chômage. Ce sont toutes ces questions que notre journal évoque dans cette interview avec Parfait Salebongo Ebwadu, médecin interniste dans un centre hospitalier de la Wallonie. INTERVIEW.

En tant que médecin, comment vivez-vous le « confinement général » décidé, à partir du mercredi 18 mars jusqu’au 5 avril prochain, par le gouvernement belge?

C’est un mal nécessaire. Nous devons nous y adapter.

Pensez-vous qu’un « isolément » était nécessaire?

Absolument! Il s’agit de donner un coup d’arrêt à la propagation de l’affection virale et de tenter de diminuer la contamination.

Selon les dernières statistiques, il y aurait 1.795 affections et 21 décès  en Belgique …

En Italie, il y a eu 3.405 morts. Au cours des dernières 24 heures, il y a eu 475 décès.

Selon les médias belges, les hôpitaux du Royaume seraient confrontés à une insuffisance de masques et de respirateurs artificiels. Qu’en savez-vous?

Pour les masques, je sais qu’il y a eu un « couac » avec un producteur turc défaillant. Fort heureusement, Depuis deux ou trois jours, la Chine a ravitaillé la Belgique.

Comment expliquez-vous que ce virus s’attaque surtout aux personnes jugées « fragiles » ou d’un certain âge?

Ce sont des personnes souffrant de déficience immunitaire. C’est le cas des personnes âgées de plus de 75 ans. C’est le cas également des personnes qui souffre de diabète, d’insuffisance rénale, cardiaque ou respiratoire. Sans omettre les cancéreux. C’est la déficience immunitaire qui rend ce virus très nocif.

Quittons la Belgique pour nous rendre au Congo-Kinshasa. Vous avez sans doute suivi le message à la nation que le président Felix Tshisekedi a prononcé mercredi 18 mars sur ce fléau.

Effectivement!

Que pensez-vous des mesures qu’il a annoncées?

Ces mesures ont été prises en conformité avec ce qui se passe à travers le monde. Il a suivi les recommandations faites par l’Organisation Mondiale de la Santé. Le problème est que le niveau de vie de la population en RDC n’a aucune mesure avec celui de l’Occident. Vous le savez autant que moi qu’au Congo les gens vivent au jour le jour. La mise en œuvre d’un « confinement » pourrait susciter de sérieux problèmes. Et ce pour ces quelques raisons. Primo: rares sont aujourd’hui les Congolais qui peuvent faire des provisions. Secundo: le taux de chômage est très élevé. Rester à la maison équivaut à mourir de faim. Enfin: il y a le problème de l’insalubrité. Le Coronavirus se transmet par les postillons « envoyés » par l’homme. Les gens éternuent généralement en se couvrant la bouche avec leurs mains. C’est ainsi que les mains servent de vecteurs de cette maladie. Nous retombons dans ce qu’on appelle les « maladies des mains sales ». La propagation de cette maladie infectieuse risque de prendre une ampleur dramatique. Il reste maintenant à voir les mesures d’accompagnement que le gouvernement va mettre en œuvre.

Dans son allocution, le Président de la République a demandé au gouvernement d’examiner « sans délai » la possibilité d’augmenter « la capacité d’accueil dans nos hôpitaux ». Pensez-vous que nos centres hospitaliers disposent de moyens tant humains que matériels pour affronter ce genre de fléau?

Ma réponse est simple: Non! Il y a d’abord un problème d’infrastructures.

Qu’entendez-vous précisément par « infrastructures »?

Quels sont les bâtiments sains et acceptables qui pourraient accueillir ces patients? Dispose-t-on d’appareils d’assistance respiratoire pour traiter les syndromes aigus des voies respiratoires?

Combien d’appareil respiratoire faudrait-il pour quel nombre de patients?

En temps normal, il faut un appareil par personne. En cas de crise, on peut utiliser un engin pour deux malades. La ville de Kinshasa compte plus ou moins 15 millions d’habitants. Comme je l’ai dit précédemment, cette mégalopole fait face à des graves problèmes au niveau de la santé publique. A titre d’exemple, une personne peut contaminer deux autres. La multiplication se fait toujours par deux compte tenu de la rapidité de la propagation du Coronavirus.

Quels sont, selon vous, les équipements nécessaires ?

On peut citer: les chambres d’isolément, les tenues d’isolément, les masques, les gants et les désinfectants. A tous ces éléments, il faut ajouter les appareils que nous venions d’évoquer ainsi que la médication. En ce qui concerne la thérapie, on peut donner aux malades de la chloroquine et de la vitamine C.

Vous avez dit chloroquine?

Effectivement! Il y a une « petite étude » menée par le professeur français Didier Raoult qui reconnait à la chloroquine la capacité de faire diminuer la situation virale.

N’avez-vous pas l’impression qu’on a perdu de vue la « démotivation » du personnel soignant congolais?

C’est l’autre paire de manche. Le personnel soignant fait face à des conditions difficiles de travail. Il est mal payé. Ce sont là des facteurs susceptibles de compliquer la prise en charge des patients.

Devrait-on dire qu’à quelque chose, malheur est bon? Et que le Coronavirus met à nu les failles du système de santé au Congo-Kinshasa? Selon vous, que devrait faire le gouvernement après cette épreuve?

Le gouvernement doit procéder à une remise en question de la situation de la santé publique au Congo: les infrastructures, le matériel, le personnel. L’objectif est de faire de la santé, une vraie priorité. Cette crise doit être mise à profit pour résoudre tant d’autres problèmes connexes.

Vous voulez sans doute parler de l’approvisionnement de la population en eau courante et en électricité…

Voilà deux autres problèmes à résoudre. La crise provoquée par le Coronavirus est une « opportunité » pour réformer la santé publique en RDC. Je ne le dirai jamais assez que les mains sont les vecteurs de cette maladie. Il y a urgence d’assainir l’eau. L’eau fournie actuellement à la population est loin d’être potable. Inutile de parler de l’électricité. On le voit, il faut une remise en question totale.

Quid de l’avenir?

L’avenir risque d’être chaotique. Sauf si les problèmes énumérés ici seront pris à bras le corps par le gouvernement. Sans aller du coq à l’âne, je tiens à à tirer la sonnette d’alarme sur la fouille pratiquée par des compagnies aériennes étrangères avant l’embarquement des passagers à Ndjili. J’ai constaté que les agents commis à cette tâche opèrent avec la même paire de gants dans plusieurs bagages à mains. En Europe, les bagages ne sont pas fouillés. Ils passent au scanner. Le risque est grand qu’on répande le virus d’une valise à une autre. C’est aussi une question de santé publique. Les autorités doivent rappeler les compagnies aériennes étrangères à l’ordre. Je persiste et signe: la santé publique en RDC requiert une profonde remise en question.

 

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi

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