Le Congo n’a décidément pas de chance

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Le soir du 6 février 2021, je zappais entre les chaines de télévision congolaises quand je me suis arrêté sur une femme annonçant le conclave de sa formation politique. Henriette Wamu Atamina est son nom. Elle est née le 28 mars 1966 à Kinshasa. Originaire de la province du Sankuru, elle a été élue ou peut être nommée députée nationale du district de Funa, dans la ville province de Kinshasa, aux élections législatives de 2011 puis à celles de 2018. Henriette Wamu est ce qu’on appelle sans aucune gêne au Congo « l’autorité morale » de l’Alliance pour le Progrès du Congo (APC), l’une de ces innombrables coquilles vides abusivement qualifiées de partis politiques. En novembre 2020, elle a lancé l’Alliance pour la réforme de la République (A2R), une nouvelle structure politique membre du groupe des alliés de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), pour « jouer le rôle avant-gardiste de porte-étendard au sein de ce groupe ».

Pourquoi un conclave de l’A2R? La raison est simple. Il faut « préparer une proposition de loi élevant Etienne Tshisekedi wa Mulumba, [père de l’actuel chef de l’Etat], au rang de père de la démocratie en République démocratique du Congo ». Ainsi, Wamu vient de découvrir comme par enchantement que le Sphinx de Limete a, dans son parcours, milité pour l’instauration de l’Etat de droit en RDC. Ce combat lui a coûté des emprisonnements, la relégation et d’autres atrocités du régime dictatorial de Mobutu. Au regard de ce parcours élogieux, la députée Henriette Wamu est convaincue qu’il mérite d’être reconnu par la nation comme le père de la démocratie.

Pour avoir instauré le culte de la personnalité dans son pays et avoir abâtardi tout un peuple par voie de conséquence, le cadavre de Mobutu Sese Seko mériterait d’être un jour exhumé, jugé et condamné. Car cet abatardissement a fait de l’homme congolais, surtout l’homme politique, un être amnésique et éminemment médiocre sur le plan de la morale politique. Mobutu était salué comme un « Guide éclairé ». Pourtant, ce fut l’archétype même de roi fainéant, prédateur, jouisseur et violeur des droits fondamentaux des citoyens. En en un peu plus de trois décennies de règne (1965-1997), il n’a construit, par exemple, aucune route reliant le Nord au Sud ou l’Est à l’Ouest de l’immense territoire national. Mobutu a eu pour successeur un trafiquant d’or nommé Laurent-Désiré Kabila. A son tour, il fut salué comme un « Mzee » (Sage) ou encore comme « Le soldat du peuple ». Pourtant, c’est bien cet aventurier qui a introduit le loup Paul Kagame dans la bergerie Congo où il a massacré massivement ce même peuple pauvre parmi les plus pauvres au monde, allant jusqu’à le dépouiller d’une bonne partie des immenses richesses minières sur lesquelles il reste assis. Il convient de noter ici que les crimes de Kagame au Congo constituent le plus grand drame humain depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Puis vinrent les dix-huit années de règne de celui que l’humour noir a surnommé « Chance Eloko Pamba ». Entendez, la chance peut tomber entre n’importe quelles mains. Allusion faite à l’inattendue ascension de Joseph Kabila au sommet de l’Etat. A lui aussi, le titre de président de la république ne suffisait pas. Il fallait lui trouver quelque chose d’extraordinaire ou qui sonne grand. Ce fut « raïs », le titre de chef d’Etat dans les pays arabes, en particulier en Egypte. Pourtant, cela n’empêchera pas la descente aux enfers du pays. En tant que prédateur, par exemple, Mobutu restera un enfant de chœur par rapport à Joseph Kabila. Avant même de s’émanciper de l’encombrante tutelle de ce dernier qui tenait à conserver les reines du pouvoir à travers une marionnette, Félix Tshisekedi avait renoué avec cette tradition d’un peuple abâtardi au point de glorifier ses bourreaux successifs. Son grand nom de famille ne suffisait pas. Pas plus que son titre de président de la république. Il lui fallait quelque chose qui frappe les esprits. Ce sera « Fatshi Béton ».

Revenons à la proposition de loi annoncée par Henriette Wamu. Quand a-t-elle découvert qu’Etienne Tshisekedi luttait contre la dictature qui lui faisait avaler des couleuvres de toutes sortes? Où était-elle quand Tshisekedi père était humilié par les dictatures de Kabila père et Kabila fils? Pourquoi ne parle-t-elle pas de ces humiliations-là? N’est-ce pas parce que Kabila fils arpente toujours les allées du pouvoir tout en disposant encore d’une très grande capacité de nuisance? Quand on sait que le Congo a connu une démocratie mimétique au lendemain de l’indépendance, de 1960 à 1965, et que celle-ci fut mise au frigo par le coup d’Etat de Mobutu; quand on sait que des élections de 2006 à l’avènement au pouvoir de Félix Tshisekedi en janvier 2019, le Congo a vécu sous une dictature qu’on pourrait qualifier de démocratie de façade; quand on sait que de cette dernière date jusqu’à la rupture de la coalition FCC-CACH dont le point culminant sera la formation d’un gouvernement tournant la page Joseph Kabila, le pays a vécu une transition qui ne disait pas son nom, Henriette Wamu pourrait-t-elle préciser de quelle démocratie Etienne Tshisekedi serait-il le père? Peut-on être le père de quelque chose qui n’a jamais existé?

Henriette Wamu Atamina le sait. Tout le monde le sait. Etienne Tshisekedi wa Mulumba n’est pas le père de la démocratie, titre que se disputent les partisans de Joseph Kabila et ceux de Félix Tshisekedi sur les plateaux de télévision, les premiers l’attribuant sans rire au despote Joseph Kabila et les seconds au père du nouveau roi du Congo. Non seulement il ne l’est pas mais en plus il ne peut pas l’être. Car, la démocratie tout court n’a jamais existé au Congo. Pour preuve, en devenant président de la république, Tshisekedi fils a déclaré, le 4 avril 2019 à Washington, qu’il attendait l’appui américain pour se défaire du système dictatorial de son prédécesseur. Par ailleurs, depuis que Félix Tshisekedi s’est émancipé du pouvoir démoniaque de Joseph Kabila, il n’existe au Congo que sa volonté affichée de déboulonner la dictature et de bâtir un Etat de droit. Entre proclamer une intention et la mettre en œuvre, il y a un pas que seuls les idiots peuvent franchir, surtout quand on évolue dans un pays où les bonnes intentions des dirigeants n’ont jamais fait défaut et où le fossé entre le dire et le faire dans leur chef a toujours été au rendez-vous de l’histoire. Qui oserait, par exemple, faire la différence entre le slogan du MPR Parti-Etat et celui de l’UDPS? « MPR = Servir. Se servir? Non ». Cela n’équivaut-il pas au cri de ralliement « Le peuple d’abord » pour lequel s’extasient publiquement même des professeurs d’université?

Félix Tshisekedi avait demandé l’appui des Américains pour terrasser le despote Joseph Kabila. Les Yankees, qui avaient fixé une ligne rouge à ne pas franchir à Kabila, ont certainement bien coaché son successeur. Celui-ci s’est enfin émancipé. Tel était le plus grand souhait du peuple congolais qui avait transformé en carpe le dauphin de Kabila lors des élections de décembre 2018. S’il faut se réjouir de la prouesse de Tshisekedi fils, il faut tout autant s’en inquiéter. Car, sur le plan institutionnel, le Congo se retrouve désormais dans la mauvaise disposition des choses qui conduit les Etats africains tout droit à l’autoritarisme. Tshisekedi a enfin son administration. Il a les pleins pouvoirs. Dans les autres institutions, il aura des clients et non des hommes politiques entièrement responsables. Parti au départ à dimension nationale face au rejet unanime de la dictature de Mobutu, l’UDPS était devenu un parti quasi ethnique à force d’excommunications des leaders des autres ethnies autour du Sphinx de Limete. Aujourd’hui que le fils est au pouvoir, l’UDPS s’implante à travers toute l’étendue du territoire national. Demain, il deviendra un parti unique de facto. Comme le PPRD de Joseph Kabila. Dans ce contexte, le destin du pays reposera une fois de plus non pas sur des institutions fortes mais encore et toujours sur les mortelles épaules d’un seul homme. Que fera Félix Tshisekedi de l’immense pouvoir que lui confère une loi fondamentale rédigée par des Constitutionnalistes qui s’étaient comportés plus en perroquets qu’en personnes douées de bon sens? Trois pistes se dessinent devant lui. Marcher sur les pas des prédateurs Mobutu et Kabila fils; voie que semble indiquer le comportement des « Talibans ». Prendre Paul Kagame pour modèle, c’est-à-dire se conduire en dictateur éclairé qui construit son pays. Suivre la voie tracée par Jerry Rawlings qui s’était servi de ses pleins pouvoirs pour construire des institutions qui font aujourd’hui la fierté des Ghanéens.

Les députés nationaux congolais ont un rôle à jouer pour pousser Tshisekedi dans la bonne direction, celle indiquée par Jerry Rawlings. Ils doivent le prendre au mot et rédiger des propositions de loi pouvant concrétiser son rêve de l’Etat de droit. En faisant par exemple de la présidence de la république un reflet de l’hétérogénéité du tissu social du pays. En fixant un seuil à ne pas franchir dans le personnel de la présidence. En éradiquant la tribalisation de toute autre parcelle de pouvoir, notamment les ministères et autres administrations publiques, ou encore le népotisme ou le clientélisme politique. Mais que choisit Henriette Wamu? La facilité. La paresse intellectuelle. La médiocrité pourtant décriée surtout sous Joseph Kabila. Il est en effet aisé de se mettre dans la peau de Maître Renard de la fable de La Fontaine et de flatter l’ego de Tshisekedi fils qui, tel « Maître Corbeau, sur un arbre perché, tenant dans son bec un fromage [l’imperium] », laisserait tomber une partie de celui-ci juste pour la puissance, la gloire et l’enrichissement personnel d’Henriette Wamu. Dire qu’on est en présence d’une femme qui, par nature, devrait être plus sensible au long martyre du peuple congolais!

« Apprenez », Monsieur le Président de la République, « que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ». Votre père est un grand homme pour avoir braver trois dictatures successives. Le destin l’a suffisamment récompensé à travers des funérailles nationales dignes de son courage exceptionnel. Mais non seulement il n’est pas le père de la démocratie, qui reste à construire et que vous ne réussirez peut-être pas à matérialiser en dépit de vos bonnes intentions, mais en plus, il n’a légué à la postérité aucune pensée politique pouvant permettre au Congo d’être gouverné démocratiquement; ce qui est hélas le dénominateur commun des Etats africains en matière de gouvernance et qui explique les dictatures ou démocraties de façade de Denis Sassou-Nguesso au Congo Brazzaville, Ali Bongo au Gabon, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo en Guinée Equatoriale, Paul Biya au Cameroun, Idriss Deby Itno au Tchad, Faure Gnassingbé au Togo, Patrice Talon au Benin, Alpha Condé en Guinée Conakry, Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, Yoweri Museveni en Ouganda et Paul Kagame au Rwanda, pour ne citer que ceux-là.

 

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo