Les confidences du colonel-médecin Luc Mayolo

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Natif de l’ex-Province orientale (Tshopo), médecin de formation (stomatologie), Luc Mayolo Mokede Akaso est entré dans les Forces armées zaïroises (Faz) en 1976. Il a fait ses études de médecine en Yougoslavie à l’époque du maréchal Tito. C’est dans ce pays qu’il a connu un certain Laurent-Désiré Kabila. En 1996, il rejoint ce dernier à Goma au lendemain de la naissance de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre). A peine arrivé, « Luc » prend vite conscience que la « rébellion » naissante n’était congolaise qu’en apparence. Après la prise du pouvoir par LD Kabila, il assiste, avec déception, à la dérive dictatoriale du nouveau régime.

« J’ai rejoint l’AFDL pour combattre l’injustice et mettre fin à la dictature de Mobutu. Curieusement, Laurent s’est mué en un despote pire que son prédécesseur. Je ne pouvais pas lui accorder ce que j’avais refusé à Mobutu… »

Quel est le facteur qui vous a poussé à entrer dans l’armée?

Mon choix a été motivé par la manière dont le pays était dirigé. Les militaires ne se considéraient pas au service de la nation. Ils étaient au service d’un individu, en l’occurrence le chef de l’Etat d’alors Mobutu Sese Seko. J’ai pensé qu’il fallait intégrer le « système » pour pouvoir le changer de l’intérieur. Je me suis engagé dans l’armée avec l’arrière-pensée de parvenir un jour à en faire une armée républicaine.

Où étiez-vous en octobre 1996 lorsque la guerre de l’AFDL a commencé?

J’étais à Kinshasa où j’assumais les fonctions de chef adjoint du service médical des FAZ. Je m’occupais du personnel et de l’administration du service de santé. Quand la guerre a commencé en octobre 1996, le moral des troupes zaïroises était au plus bas. Dès le mois de novembre, les Faz perdaient ville après ville dans les deux Kivu. Le tribalisme avait détruit totalement l’armée. L’esprit du corps avait disparu.

A quand remonte votre premier contact avec les dirigeants de l’AFDL?

Le premier contact a eu lieu au mois de mars 1997. C’était au lendemain de la prise de la ville de Kisangani. « Kisangani ne tombera pas », disait à l’époque Léon Kengo wa Dondo, alors Premier ministre. Le 13 mars 1997, ma femme est rentrée du marché avec un exemplaire du quotidien « Elima ». Elle m’a lancé: « Votre ville de Kisangani est tombée! ». J’ai eu comme un choc. Je suis resté silencieux durant plusieurs minutes. L’heure du choix avait sonné pour moi. J’ai fini par prendre la résolution de rejoindre l’opposition armée au régime de Mobutu.

Vous rejoignez donc l’AFDL…

J’ai commencé par emprunter une pirogue derrière le mess des officiers à la Gombe pour me rendre discrètement à Brazzaville. Dans la capitale du Congo d’en face, j’ai contacté un vieil ami qui a fait ses études de pharmacie à Zagreb. Quand il m’a reçu à son domicile, il s’est exclamé: « Luc, où vas-tu? ». « J’ai décidé d’aller rejoindre Laurent-Désiré Kabila! », lui ai-je répondu. Grâce à un ami français que j’ai connu dans le cachot du SARM, j’ai reçu de l’argent pour payer mon billet d’avion sur l’itinéraire Brazzaville-Johannesburg-Naïrobi. Dans la capitale kényane, j’ai pris un vol de Kenya Airways. Destination: Kigali.

Etiez-vous attendu par quelqu’un dans la capitale rwandaise?

Personne ne m’attendait! Dans l’avion, j’ai fait connaissance avec un citoyen rwandais. Je lui ai fait part de mon projet de me rendre à Goma. « Je vais vous mettre en contact avec des gens qui peuvent vous aider… », dit-il. Après l’atterrissage, il m’a présenté à un officier de sécurité en lui expliquant mon problème. On m’a emmené chez le colonel Patrick Karegeya. Celui-ci m’a longuement interrogé. « Connaissez-vous quelqu’un à Goma? », m’a-t-il demandé. Je lui ai expliqué que je connaissais Laurent-Désiré Kabila.

Connaissiez-vous Laurent-Désiré Kabila?

Oui! Je l’ai connu à Belgrade en 1961. Il a effectué une année de stage à l’Agence de presse Tanyung. Il avait été sélectionné à Kalemie par le leader Balubakat Jason Sendwe, un allié de Patrice Lumumba.

Revenons à l’interrogatoire chez Karegeya…

Je lui ai dit que je connaissais LD Kabila et François Olenga. « Pourquoi tenez-vous à aller à Goma », me rétorqua-t-il. Ma réponse était simple: « Je veux rejoindre la résistance pour un changement radical dans notre pays… ». « C’est bien! », conclut Karegeya en précisant qu’il va d’abord vérifier mes dires. L’interrogatoire s’est déroulé en swahili. En attendant, je suis logé dans un hôtel. Quatre jours après, l’assistant du colonel Karegeya, un certain « Bosco », vient me chercher pour prendre un vol à destination de Goma. A l’aéroport militaire de Kamembe, j’ai trouvé Karegeya en compagnie d’un homme dont j’apprendrai plus tard le nom. Il s’agissait de Xavier Chungu qui était à l’époque le patron des services secrets zambiens sous le régime de Frédéric Chiluba.

Que faisait sieur Chungu au Rwanda?

Il était venu consulter Paul Kagame, alors vice-président et ministre de la Défense du Rwanda. Je saurai plus tard qu’il était porteur d’un message du chef d’Etat zambien à LD Kabila. La teneur se limitait à prendre Lubumbashi sans combat. Je tiens à affirmer que les troupes de l’AFDL n’ont jamais affronté les Faz. Le combat était politique. C’est le 23 mars 1997 que j’ai foulé le sol du chef-lieu de la province du Nord Kivu. LD Kabila se trouvait à Kisangani où il procédait à la désignation d’un nouveau gouverneur de province en la personne de Yaghi Sitolo. Dans le véhicule qui nous a emmenés à l’hôtel, il y avait un européen prénommé « Nicolas », un Croate. Je parle le Serbo-Croate à la perfection. Je l’ai abordé en le saluant: « Doberdan ». Il était surpris. Nicolas était l’attaché de presse du président José Edouardo dos Santos de l’Angola. Il était détaché auprès de LD Kabila pour encadrer la communication du Président de l’AFDL. Dans la soirée, on apprendra que LD Kabila est de retour à Goma. Karegeya et Chungu étaient attendus chez ce dernier. Avant d’aller à ce rendez-vous, Chungu me dit: « Nous allons parler de vous au président Kabila. Vous êtes un homme courageux ». Il faut dire que « Laurent » me connaissait sous l’appellation de « Petit Luc ». Pendant que je me trouvais à l’hôtel, je vois un homme barbu qui s’avançait vers moi. C’était Jeannot Mwenze Kongolo, alors commissaire à la Justice. Il me dit: « C’est vous le colonel Mayolo? Je viens de la part du Président. Il m’a demandé de m’occuper de vous. Vous êtes le Petit Luc? ». J’ai répondu par l’affirmative. « Le Président vous connaît depuis vos jeunes âges », ajouta-t-il. Depuis lors, j’ai toujours considéré Mwenze comme mon « parrain » dans l’AFDL.

Qu’en est-il du premier contact avec LD Kabila?

Le premier contact avec « Laurent » aura lieu à l’étape de Lubumbashi.

Pourquoi pas à Goma?

A Goma, j’ai été littéralement empêché de l’approcher par un certain Moïse Nyarugabo [Ndlr: actuellement sénateur] qui était à l’époque secrétaire général à la Présidence de l’AFDL. Il ne voulait pas que LD Kabila soit approché par des officiers qui venaient du pays ou d’ailleurs.

Pourquoi?

Je vous laisse deviner la raison. Mwenze m’a logé à l’hôtel « La Frontière ». A force d’attendre qu’on me donne l’occasion de présenter mes civilités à LD Kabila, j’ai compris que « quelqu’un » faisait obstacle à cette rencontre. Après la prise de Lubumbashi, début avril 1997, LD Kabila a quitté Goma précipitamment pour emménager au chef-lieu du Katanga. Déjà à Goma, les Rwandais voulaient l’éliminer. L’homme commençait à s’affranchir. Il commençait à montrer des signes d’insoumission. Il devait être remplacé à la tête de l’AFDL par un citoyen rwandais. Le nom le plus cité était celui de Déogracias Bugera, un architecte formé à Kinshasa. Je peux vous dire qu’à Goma nous avions l’impression d’être en prison. A partir de ce moment, j’ai commencé à regretter d’avoir rejoint Laurent. J’avais cru, à tort, que l’AFDL était un mouvement révolutionnaire congolais.

Quand avez-vous eu le premier contact avec LD Kabila?

Notre premier contact a eu lieu au début du mois de mai à Lubumbashi. C’était au lendemain de l’entrée des forces de l’AFDL à Kinshasa. Je tiens à rappeler que LD Kabila avait nommé son beau-frère Célestin Kifwa à la tête de la police nationale. Ce dernier devait mettre en place son état-major. Le général Katsuva wa Katsivira était son adjoint. Le colonel Baruku était le secrétaire général. Celui-ci est décédé à Kinshasa au grade de général. J’ai été désigné médecin-chef de la police nationale congolaise.

Vous quittez Goma pour vous rendre à Lubumbashi…

Lorsque LD Kabila a quitté Goma pour se rendre à Lubumbashi nous étions en débandade. Tout le monde voulait rejoindre le chef-lieu du Katanga. Goma ressemblait de plus en plus à une ville du Rwanda. Ce n’était plus le Congo. Les Rwandais imposaient leur loi. Je ne sais pas ce qui s’y passe aujourd’hui mais à l’époque, ce sont les Rwandais qui régentaient la vie dans cette ville congolaise. Nous arrivons à Lubumbashi. Ma première mission a été d’aller à Kisangani pour procéder à la réouverture des magasins de Rawji. Il s’agit de l’actuel patron de Rawbank. J’ai regagné Lubumbashi le 15 mai. J’ouvre la parenthèse ici pour dire qu’à Kisangani, j’habitais chez « Mississipi », un ancien « Tigre » [Ndlr: ex-gendarmes katangais exilés en Angola] qui purge une peine à Makala dans l’affaire dite de l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila. Il était à l’époque le commandant de la place. Il me dit en swahili: « Grand frère, ces gens de grande taille [Ndlr: les Tutsis de l’AFDL] sont très méchants. Un jour nous allons nous affronter avec eux ». Cette phrase est restée dans ma tête. Je ferme la parenthèse. Le 15 mai, j’arrive à Lubumbashi. C’est le 16 mai que je rencontre le Président. Il me dit: « Un avion t’attend à l’aéroport de la Luano. Tu vas aller à Kikwit. Là-bas, tu vas rencontrer les commandants Joseph, James, Masasu et César ».

De quel « Joseph » s’agissait-il?

Le commandant Joseph Kabila ou « Joseph K. »! Le président LD Kabila d’ajouter: « Tous ces commandants doivent arriver à Kinshasa car la ville doit tomber aujourd’hui le 16 ou demain le 17 mai. Tu dois leur servir de guide parce qu’ils ne connaissent pas la ville ». J’ai pris un avion de la compagnie Air Katanga. Après une escale à Kananga, nous atterrissons à Kikwit. Les commandants étaient déjà partis vers Kinshasa par la voie fluviale. J’ai trouvé sur place Charles Descrijver [Ndlr: l’actuel conseiller en matière d’aéronautique de « Joseph Kabila »] qui m’a promis d’informer ces commandants de mon arrivée. Nous passons la nuit dans le bâtiment de la succursale de la Banque centrale. Le 18 mai, nous atterrissons à l’aéroport de Ndjili où j’ai vu un tas de cadavres. La majorité était des Hutus. James Kabarebe, « Joseph K. », Masasu Nindaga et César nous attendaient au Stade des Martyrs. C’est là que j’ai vu, pour la première fois, « Joseph K. ». L’homme est toujours silencieux. Nous avons formé un convoi. Destination: Camp Tshatshi. Objectif: constater la reddition de la Division spéciale présidentielle.

Quelle atmosphère régnait-il dans le camp?

Nous avons trouvé les militaires avec un bandeau blanc autour de la tête. La résidence du président Mobutu avait été pillée alors qu’elle aurait pu servir de musée. Nous nous sommes rendus avec Kabarebe à l’endroit où l’on entreposait les armes. Kabarebe baissa la tête et me dit: « Les soldats congolais ne voulaient pas se battre. S’ils avaient voulu se battre, personne ne peut prendre le Congo ». C’est pour cette raison que j’ai toujours contesté l’opinion selon laquelle l’armée zaïroise a été vaincue. Je le dis avec force: l’armée zaïroise n’a jamais été vaincue. C’est une armée qui a laissé un couloir pour que les soi-disant « libérateurs » prennent possession de nos villes, de nos villages et du pays.

Etes-vous en train de dire que les soldats des Faz pensaient que des troupes venues de l’étranger allaient « libérer » leur pays de la dictature de Mobutu?

Effectivement! Ils ont été abusés dans leur bonne foi. Moi qui vous parle aujourd’hui, je regrette d’avoir rejoint les « libérateurs ». Des pseudo-libérateurs qui se sont empressés de refuser d’accorder la liberté aux « libérés ».

A partir de quel moment avez-vous eu la conviction que la « libération » du 17 mai 1997 n’était qu’une mystification?

J’avais eu cette conviction déjà à Goma. J’avais l’intime conviction que la « libération » était téléguidée de très loin. Par qui? Je ne sais pas.

Le nouveau régime s’installe à Kinshasa…

Effectivement. J’ai pris mes fonctions en tant que chef du service médical adjoint de la police nationale. J’ai eu un premier contact avec « Joseph K. » lorsque j’ai été chargé de restructurer la clinique présidentielle situé au camp Tshatshi.

Quelle fonction assumait-il?

Il était l’assistant de James Kabarebe.

Assistant?

James Kabarebe faisait fonction de chef d’état-major général de nos forces armées. Joseph Kabila était son adjoint. C’est à cette époque qu’un conflit éclata entre Masasu et Kabarebe. Masasu estimait que « James » n’avait pas droit d’être chef d’état-major de l’armée congolaise. Pour la petite histoire, Masasu et Dieudonné Kabengele ont combattu dans les rangs de l’armée patriotique rwandaise pour libérer Kigali. Ils n’ont pas été promus officiers dans l’armée rwandaise. Ils avaient demandé à leurs anciens camarades de l’APR de les aider à renverser Mobutu.

Voulez-vous dire que les Rwandais devaient rentrer chez eux après le 17 mai 1997?

Absolument! Il a été convenu qu’après la « libération », les Congolais devaient prendre les choses en main. Dans cette logique, le poste de chef d’état-major de fait devait revenir à Masasu et non à Kabarebe. Il importe de rappeler qu’à Goma, Masasu était l’adjoint d’André Kisase Ngandu. Celui-ci a été « liquidé » sur ordre de « Laurent ». Il m’a été dit que c’est « Joseph » qui avait abattu Kisase. En fait, Joseph et LD Kabila étaient liés par un secret. Joseph était en quelque sorte l’exécuteur des basses œuvres de LD Kabila.

Revenons un peu aux années 1997-1998

Au mois de juin 1997, je m’occupais de la Clinique de la Cité de l’OUA. Je travaillais déjà avec Joseph Kabila. Il était, comme je l’ai dit, l’assistant de Kabarebe. Après le transfert des éléments des ex-FAZ – 45.000 hommes – à la Base de Kitona, j’y ai été dépêché pour faire une étude médico-sociale. A l’issue de cette visite, j’ai rédigé un rapport que je destinais au Président de la République. J’ai tenté sans succès de le rencontrer. Quand je suis revenu de Kitona, la « VOA » (Voix de l’Amérique) m’a contacté. Elle voulait connaitre les conditions de vie des militaires ex-Faz.

Il semble que ce fut un véritable camp de concentration…

C’était horrible! C’était un carnage. Le mauvais traitement, les brimades, la torture physique, la malnutrition et les maladies faisaient partie du quotidien. Voilà pourquoi, je refuserai de répondre aux questions de la VOA. Dans mon rapport, j’ai écrit ces mots au chef de l’Etat: « Monsieur le Président, la mesure d’éloignement des 45.000 hommes des ex-Faz constitue une erreur politique grave. Elle aura des conséquences désastreuses. Il y a quelque chose qui se cache derrière cette décision ».

Qui avait décidé de transférer les ex-Faz à Kitona?

La décision a été prise par les Rwandais.

Les Rwandais, qui?

C’est Paul Kagame alors ministre de la Défense et vice-président du Rwanda. C’est lui qui avait instruit James Kabarebe d’agir dans ce sens. Kagame régentait les affaires congolaises depuis Kigali. A preuve, lorsque nous sommes arrivés à Kinshasa au mois de mai 1997, nous logions à l’hôtel Invest situé dans l’enceinte de la télévision nationale RTNC. Kabarebe, Joseph Kabila et Masasu résidaient au même endroit. Chaque matin, « James » qui logeait au 7ème étage était au téléphone. Il parlait en Kinyarwanda. Il faisait manifestement ses rapports journaliers et recevait des directives de Kagame. Lorsque le Président Kabila s’est installé à Kinshasa, Moïse Nyarugabo dirigeait son cabinet. Un jour, nous nous rendons à l’aéroport de Ndjili pour accueillir le Président qui revenait de Cuba. Il avait l’air préoccupé. C’était à la fin de 1997.

Pourquoi avait-il cet air?

On lui avait dit là-bas qu’une conspiration était en gestation dans son pays. Le complot serait ourdi par ses alliés, en l’occurrence l’Ouganda et le Rwanda. LD Kabila écarta aussitôt Nyarugabo de son cabinet en le nommant à la tête de l’OBMA (Office des biens mal acquis). Fin juillet 1998, le chef de l’Etat finit par annoncer la rupture de la « coopération militaire » avec ses anciens parrains.

C’est le sauve-qui-peut dans les milieux rwandais…

Oui! Après le départ des Rwandais, Joseph Kabila qui revenait de la Chine me convoqua dans son bureau. Il me dit en swahili: « Docteur, nous allons avoir deux casquettes maintenant. Nous allons chapeauter non seulement l’armée mais aussi la police. Je serai nommé chef d’état-major dans les heures qui viennent ». Aux informations, c’est Célestin Kifwa qui est nommé à ce poste. L’armée rwandaise venait d’attaquer la Base de Kitona. « Joseph » envoie Damase Kabulo, alors colonel, pour me chercher à mon domicile. Il voulait me voir. Je me suis rendu chez lui tard dans la soirée. Il logeait dans un des pavillons de la Cité de l’OUA. Il me dit en swahili: « Docteur, vous êtes un homme intelligent. Comment pouvez-vous travailler avec un fou? ». Il parlait de Célestin Kifwa. Selon lui, celui-ci était un malade mental durant son exil en Angola. « Je n’étais pas au courant », lui ai-je répondu tout simplement.

Qu’attendait-il de vous?

Il voulait que je lui apporte ma collaboration. « Je vous ai appelé pour que nous puissions travailler ensemble », me dit-il. Il était déjà au courant qu’il allait être nommé chef d’état-major adjoint de l’armée congolaise. Et que Kifwa allait être remplacé par Faustin Munene. Il voulait me voir à ses côtés étant donné qu’il devait avoir en charge l’administration des forces armées. Je devais l’assister pour dispatcher les médicaments dans les unités de l’armée disséminées à travers le pays. J’avais l’expérience en la matière.

Quel genre d’homme était « Joseph »?

J’ai découvert un homme énigmatique.

C’est-à-dire?

Un homme qui ne se dévoile pas. Il se cache derrière un épais secret. Un homme qui n’a pas d’amis.

Selon vous, quel était ce secret?

Je ne sais pas. En tous cas, il donnait l’impression de quelqu’un qui avait quelque chose à dissimuler. C’est un personnage qui portait un masque. Avec le pouvoir absolu qui l’a rendu fou, l’homme a décidé de faire tomber le masque. Les Serbes ont un proverbe qui dit: « Ne dites jamais que vous connaissez quelqu’un tant que vous ne lui avez pas donné l’argent ou le pouvoir ». Nous portons tous un masque. Durant notre collaboration, l’homme est resté hermétique.

Même vis-à-vis de son collaborateur que vous étiez?

Même vis-à-vis de moi. Il est également un « bloc d’orgueil ».

C’est un homme orgueilleux?

Un « bloc d’orgueil »! Il y a des jours où il ne vous sert pas la main. Il glisse le pouce de sa main droite au niveau de la hanche. En dépit de cela, il ne se déplaçait jamais sans moi. Et ce de 1998 à 2001. J’ai été la seule personne qui pouvait amener un dossier et contraindre Joseph à le signer. Je lui disais des vérités. Un jour, il s’est confié à un de mes amis: « Votre collègue est terrible. J’ai trouvé rarement des Congolais de sa trempe. Il vous dit ce qu’il pense. Ce n’est pas un hypocrite. J’apprécie des gens comme lui ».

Etait-ce un compliment ou un reproche?

Les deux. J’ai compris que ces propos étaient de la pure duplicité. En réalité, l’homme n’aime pas les gens qui lui disent la vérité en face. Il fait semblant de vous aimer. Mais il sait quand il va frapper.

En gros, LD Kabila n’était donc qu’une marionnette?

Tout à fait. Lorsqu’il a voulu s’affranchir, il a été liquidé. James Kabarebe n’a pas pu atteindre cet objectif. C’est Joseph Kabila qui réussira le coup.

Etes-vous en train de dire que le président LD Kabila a été assassiné par « Joseph Kabila »?

Absolument!

D’aucuns soutiennent pourtant que « Joseph Kabila » se trouvait à Lubumbashi au moment des faits…

Il s’y trouvait effectivement. Reste que c’est lui qui avait mis en place toute l’organisation pour abattre le Président. « Joseph » que l’on disait en disgrâce à Lubumbashi avait ordonné les 14 et 15 janvier 1997 le désarmement de la garnison de Kinshasa.

Que savez-vous des circonstances exactes de la mort du président LD Kabila?

LD Kabila avait commis une erreur inqualifiable.

Laquelle?

Il n’a pas clarifié la situation exacte de filiation avec « Joseph ».

Qu’en savez-vous?

Ceux qui avaient l’habitude de côtoyer LD Kabila dans son intimité disaient sans ambages que Joseph n’était pas son fils biologique.

Revenons aux circonstances du décès de LD Kabila…

Dès les mois de juillet et août 2000, il se murmurait que le président LD Kabila avait été lâché par ses alliés.

Que lui reproche-t-on?

Je crois pouvoir dire que c’est la puissante Amérique qui ne voulait plus de lui.

Le 16 janvier 2001, les médias internationaux ont fait état des tirs au Palais de marbre avant l’annonce selon laquelle le Président était victime d’un attentat. Qui tirait sur qui?

Il n’y a pas eu beaucoup de tirs. Je me trouvais dans mon bureau au 5ème étage à l’état-major général au Mont Ngaliema. A 12h45, je reçois un appel téléphonique. Mon filleul était au bout du fil. Il me dit de quitter immédiatement le bureau. « On vient d’abattre le Président », tonnait-il. Que s’est-il passé? Selon les éléments portés à ma connaissance, le président LD Kabila recevait, ce jour-là, plusieurs personnes en audience dont un négociant en diamant libanais non autrement identifié. L’homme était venu acheter des diamants. Laurent avait l’habitude de commercialiser ces pierres.

Vous voulez dire que le chef de l’Etat vendait des diamants en personne?

Oui! Ce Libanais a été le dernier visiteur à voir le Président. Le conseiller économique Emile Mota attendait son tour. Le Libanais était seul avec le Président. En sortant, le Libanais aurait dit aux agents du protocole ces quelques mots: « Le Président se repose. Il m’a demandé de vous dire qu’on ne le dérange pas ». L’homme venait d’abattre le Président.

Le garde du corps Rachidi Kasereka a donc été faussement accusé par Emile Mota?

Bien entendu. Mota n’était pas avec le Président au moment des faits. Il se trouvait dans l’antichambre. C’est un faux témoin acheté à coup d’argent par Joseph Kabila. Le garde du corps Rachidi devait voyager avec le Président au Cameroun dans le cadre du sommet France/Afrique. Voyant que l’heure fixée pour le voyage – 13h00 – était largement dépassée, Rachidi est allé voir le Président dans son bureau. Dès qu’il a ouvert la porte, il trouva le chef de l’Etat affaissé complètement. Le garde du corps commença à crier: « Banahuwa Mzee! ». Traduction: On a tué le Président. En ce moment, Mota ouvre la porte et voit le jeune soldat en train de courir. C’est là que Mota crie à son tour: « Il a tué le Président ». On connait la suite.

Que répondez-vous à ceux qui soutiennent que le corps sans vie de LD Kabila a été criblé des balles pour créditer la thèse de l’assassinat?

J’ai entendu parler de cette thèse. Il est vrai qu’il n’y avait pas un bain de sang dans le bureau du chef de l’Etat. On peut imaginer que le décès était antérieur aux impacts de balles.

Le 26 janvier 2001, « Joseph Kabila » est investi à la tête de l’Etat. Que devenez-vous?

D’abord, dans la nuit du 16 au 17 janvier, Joseph est désigné chef d’Etat intérimaire. J’étais toujours médecin-chef adjoint des Forces armées congolaises.

Quel sentiment avez-vous éprouvé en apprenant cette nouvelle?

J’avais éprouvé de la tristesse.

Pourquoi?

Parce que je connaissais l’homme. J’ai dit à Ma femme: « Notre avenir est compromis. Joseph n’a pas les pré requis pour diriger un pays comme le nôtre ». Contrairement à certaines allégations, LD Kabila n’avait laissé aucun testament. Il y avait une lutte de positionnement. Pour éviter que cette course au pouvoir ne dégénère, les personnalités présentes ont décidé de confier le pouvoir « au fils du défunt ».

A partir de quel moment avez-vous eu des ennuis avec le nouveau « Chef »?

Le 17 janvier, je vais à l’état-major général. Je ne fais pas longtemps et je rebrousse chemin. Je croise mon filleul avec quelques officiers au niveau de la Chanic. Nous échangeons quelques réflexions. Je leur dis: « Cette façon d’accéder au pouvoir ne me plait pas. Comment peut-on accepter qu’un fils succède à son père alors que le Congo n’est pas un royaume ». Un des officiers présents va rapporter mes propos.

Et après?

Le 26 janvier, j’ai assisté à la cérémonie d’investiture. Il n’y avait rien. Je vous ai dit que l’homme est un félin. Mon filleul, Calvin Kandolo, qui faisait partie de l’entourage de Joseph Kabila a été accusé de préparer un coup d’Etat. Il est arrêté. Un des officiers – le colonel Ituku – a prétendu m’avoir vu lors d’une réunion chez Kandolo avec Emmanuel Dungia.

Etait-ce vrai?

Nullement! Dungia et moi avons été un jour rendre visite à mon filleul. Nous avons trouvé Kandolo avec ses amis y compris notre « dénonciateur ». En février, on arrête tous les officiers qui étaient chez mon filleul. On devait m’arrêter, Joseph Kabila s’est opposé dans un premier temps. Le procureur général Charles Alamba est allé le voir en lui disant qu’il avait tort de me faire confiance alors que j’avais tenté à deux reprises de faire un coup d’Etat contre Mobutu. Je suis aussitôt arrêté par un certain lieutenant Kasongo qui est aujourd’hui en exil. On m’a emmené au « GLM » [Ndlr: Immeuble du Groupe Litho Moboti] où je passerai une semaine. La torture était plus morale que physique. C’est durant mon incarcération que j’apprendrai des bribes d’information sur les Libanais exécutés. L’ordre de les abattre a été donné par Joseph Kabila. Ils en savaient trop sur la mort de LD Kabila.

Vous êtes transféré à Makala…

A Makala, j’ai trouvé Eddy Kapend et les autres. Il s’est souvenu que quelques semaines auparavant, je lui avais dit que leur pouvoir allait tomber du fait du désordre qui régnait dans l’appareil d’Etat. Les conditions carcérales étaient épouvantables. Les prisonniers étaient surveillés par des Zimbabwéens. D’ailleurs, la garde rapprochée de Joseph Kabila était assurée par des militaires zimbabwéens. Deux semaines après, on nous a transféré à la prison de Buluo (Likasi) au Katanga. Comme je faisais plusieurs missions avec Joseph, les militaires me reconnaissaient partout où l’on passait. La nuit, j’étais dans une cellule. Pendant la journée, je servais en qualité de médecin au dispensaire. En septembre 2001, nous sommes « jugés ». Un seul acquittement: Emmanuel Dungia. Je suis condamné à huit ans de prison avec rétrogradation.

Que s’est-il passé après?

Six mois après, je me suis évadé. C’était en plein jour au moment où le personnel pénitentiaire était à table. Je suis passé par Kipushi, Lubumbashi et Kasumbalesa pour atteindre la Zambie voisine. Dans un des taxis, j’ai entendu des passagers parler de mon évasion. Ils ne connaissaient pas mon visage. Je n’ai pas ouvert la bouche. Dans la capitale zambienne, j’ai pris contact avec le Haut-commissariat aux réfugiés. Pour la petite histoire, aucun média congolais n’avait fait mention de mon évasion. C’était là le modus operandi de « Joseph ». Il voulait qu’on me retrouve vivant ou mort. Mon élimination physique éventuelle se serait passée dans la discrétion absolue. Le nouveau président a envoyé onze officiers pour m’enlever à Lusaka. L’un d’eux portait le sobriquet de « Cas grave ». J’ai dois beaucoup au défenseur des droits de l’homme Golden Misabiko qui avait trouvé refuge en Zambie. C’est lui qui me dira: « On a envoyé des gens ici pour vous enlever ». Le HCR a été informé. Le lendemain, j’ai reçu mon statut de réfugié. « Vous devez quitter la Zambie », me dira un fonctionnaire onusien. Le 2 juillet 2002, j’ai pris un vol. Destination: Stockholm, en Suède. « Jag protar Svensk ». [Traduction: je parle suédois]. Fin 2003, ma famille m’a rejoint. Quatre années après, j’ai obtenu la nationalité suédoise.

Si c’était à refaire, vous rejoindrez l’AFDL?

Non! Non, au grand jamais

 

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi

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