Les populations dites à ‘nationalité douteuse’ au Kivu

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Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Les relations entre les ‘autochtones’ et les ‘allochtones’ du Kivu ont déstabilisé plus d’une fois le Congo-Kinshasa. Elles sont à l’origine de la perte de pouvoir par deux présidents congolais: Mobutu Sese Seko et Laurent-Désiré Kabila. Au lendemain de l’indépendance et surtout de la guerre dite de libération de l’AFDL jusqu’à ce jour, le peuple congolais a payé et continue à payer un lourd tribut du fait de ces relations. Certes, bien de rebellions et guerres civiles en Afrique sont téléguidées de l’extérieur. Mais elles reposent toujours sur des conflits réels. Cet article jette une lumière crue sur ces ‘allochtones’ ou populations dites à nationalité douteuse; question de savoir si l’étiquette qu’on leur colle à la peau relève du fantasme ou de la réalité. Comme l’a si bien dit Koffi Olomide, « Kozanga koyeba eza liwa ya ndambo ». Ce qui pourrait être traduit par cet extrait de la Bible de Jérusalem: « Mon peuple périt, faute de connaissance » (Osée 4.6) quand il ne peut vivre sans heurts ni préjugés.

Au Kivu vivent des Hutu et Tutsi, établis avant, pendant et après la colonisation. Avant la création de ce qui deviendra d’abord l’Etat Indépendant du Congo à l’issue de la conférence de Berlin en 1885, puis Congo Belge en 1908 pour finir par accéder à la souveraineté internationale en tant que République du Congo en 1960, des sujets du Mwami rwandais, essentiellement des Hutu, avaient fui leur royaume et s’étaient installés dans ce qui deviendra le Nord-Kivu où ils avaient établi des liens matrimoniaux avec les populations autochtones. Cette émigration a donné naissance à une tribu, celle des Banya Bwisha (les gens de Bwisha), également présents au Sud-ouest de l’Ouganda. « Dans le Bwisha congolais, ceux-ci sont constitués en chefferie autonome depuis 1920, sous l’autorité du Mwami Ndeze de 1920 à sa mort en 1980. Ailleurs au Kivu, ces populations cohabitent avec les Hunde, les Havu, les Shi, les Fulero, etc. depuis des dates diverses ».

Peu avant 1900, des Hutu et des Tutsi vont s’installer dans l’actuel espace Sud-Kivu dont « quelques familles de pasteurs Tutsi, fuyant le Ruanda traversèrent la Ruzizi, pénétrèrent au Congo Belge et se fixèrent en premier lieu à Lemera dans la chefferie des Fulero au Sud-Kivu. Les descendants de ces émigrés gagnèrent la chefferie des Vira et y fondèrent les villages de Galye, Munanira, Kishombwe et Kalonge-Kataka, au-dessus des derniers villages Vira. L’immigration ne donna pas lieu à des réactions hostiles de la part des Vira parce qu’elle se localisa en dehors des terres occupées par ceux-ci ».

Pendant la colonisation, l’émigration des populations du Ruanda-Urundi vers le Kivu revêtit deux formes: l’émigration spontanée et celle des transplantés qui eut lieu surtout à partir des années 30 jusqu’au milieu des années 50. On était transplanté de façon individuelle, à la suite d’un recrutement pour les plantations européennes du Kivu (et les mines du Katanga), ou par familles entières, à la fois pour pallier les famines récurrentes au Ruanda-Urundi et pour décongestionner un territoire relativement surpeuplé.

Au sujet des recrutements pour les mines, « une mission de cinq agents de l’Union Minière du Haut-Katanga recruta des Rwandais de 1926 à 1931, à une époque où des Rwandais quittaient aussi leur pays pour chercher de l’embauche en Uganda ». Quant au glissement de la population, constituée essentiellement de Hutu, il n’avait touché que le Nord-Kivu. « Pendant une première période (1937-1947), le Congo Belge ouvrit à l’émigration des Banyarwanda 37.000 ha de terre fertile dans le Gishari ». Une fois ce territoire saturé, une autre aire d’émigration fut ouverte, « la région des Washali-Mokoto-Mushari-Bwito », cette fois de 1949 à 1953. La Mission d’Immigration des Banyarwanda dirigea les émigrants vers les nouvelles terres. « Cependant, un certain nombre [d’entre eux] se sont infiltrés dans les régions non strictement contrôlées par la Mission, ou ont continué à s’installer dans les régions déjà saturées ».

Avec la décolonisation et les indépendances, le Kivu va s’enrichir de bien d’autres strates de population venues cette fois-ci non plus du Ruanda-Urundi mais de la République du Rwanda. « Entre 1959 et 1964, des vagues de réfugiés tutsi, fuyant les pogroms du Rwanda voisin, s’installent et s’intègrent progressivement dans le Nord et le Sud-Kivu. Sommairement installés dans des camps de réfugiés situés principalement dans les territoires de Masisi, Walikale et Kalehe, ils ne vont pas tarder à s’immerger progressivement dans le pays d’accueil. Cette immersion a été facilitée par le fait qu’en 1967, le gouvernement congolais décida de fermer tous les camps de réfugiés administrés par le HCR », sans pour autant procéder au retour dans la mère-patrie. Car, le pouvoir du président hutu Juvénal Habyarimana leur barrait la route au nom du surpeuplement de son pays. Laquelle route sera ouverte plus tard par la force des armes du mouvement rebelle Front patriotique rwandais (FPR).

A la même époque, Jan Vansina signale la présence d’autres immigrants relativement récents, les Rundi, dans la plaine de la Ruzizi au Sud-Kivu, qui sont culturellement à rattacher aux Rundi (essentiellement Hutu) du Burundi.

A ces immigrés viendront s’ajouter des Tutsi chassés du Rwanda par le pogrom de 1973-74 visant essentiellement les intellectuels, des Hutu fuyant les pogroms du tutsi power au Burundi et enfin les réfugiés économiques et les clandestins, possédant généralement les cartes d’identité de leurs pays d’origine et du pays d’accueil.

La faillite de l’Etat aidant dans le Congo des années Mobutu, tout étranger originaire d’Afrique subsaharienne pouvait s’octroyer la nationalité congolaise. Il suffisait pour ce faire de se procurer une carte d’identité, même dans la rue. Ce que firent des milliers de réfugiés et de clandestins rwandais et burundais au Kivu. Comme des milliers de réfugiés et de clandestins angolais dans le Bas-Congo, au Sud de Bandundu et à Kinshasa. Le drame est que le Kivu est une région surpeuplée, où la densité rurale a toujours été largement supérieure à la moyenne nationale. Déjà en 1955, on dénombrait, pour la région de Rutshuru, Masisi, Kalehe, Kabare, Mwenga, Fizi et Uvira, « une population rurale de 640.000 habitants sur 27.000 km², soit une densité moyenne de 23/km²; la moyenne générale du Congo était de 4,23/km² ». Les problèmes fonciers se posent donc avec beaucoup plus d’acuité au Kivu qu’ailleurs au Congo. Ce qui explique en partie le conflit de nationalité qui a toujours régné dans la province.

Il convient de noter qu’à l’instar du mouvement de retour de nombreux réfugiés angolais au lendemain de l’indépendance de leur pays, c’est par milliers que les réfugiés tutsi qui s’étaient octroyés la nationalité congolaise sont rentrés dans leur mère patrie au lendemain du rétablissement de l’hégémonie tutsi au Rwanda, à la suite de la victoire du FPR en 1994.

Même si l’étiquette de populations d’origine étrangère leur colle également à la peau, il convient de noter que les populations d’expression kinyarwanda de Bwisha au Nord-Kivu et de Minembwe au Sud-Kivu, Hutu et Tutsi confondus, sont des Congolais de souche conformément à la définition de la nationalité congolaise d’origine telle que contenue dans les différentes Constitutions du pays. Car, « est Congolais d’origine toute personne dont un des ascendants est ou a été membre d’une tribu ou d’une partie de tribu établie sur le territoire du Congo avant le 18 octobre 1908 », date du passage de l’Etat Indépendant du Congo, propriété personnelle du Roi Léopold II, au Congo Belge.

« Kozanga koyeba eza liwa ya ndambo » (dixit Koffi Olomide). On pourrait enchaîner que « Koloba sans koyeba, eza liboma ». Le lecteur qui souhaiterait disposer de références bibliographiques de ce qui est écrit dans ces lignes peut les obtenir dans mon ouvrage « La Deuxième Guerre Occidentale contre le Congo. Offensive des médias et dessous des cartes » (Paris, L’Harmattan, 2006, 285 pages). Celui-ci traite entre autres du conflit de nationalité au Kivu (pages 163-166), premier sous-chapitre du quatrième chapitre intitulé « La vague Kabila, une guerre aux multiples agendas ».

Partout au monde, pour rendre l’action publique plus efficace, proche du bien public et de l’intérêt général, et donc plus légitime, les gouvernants n’ont d’autre alternative que d’affirmer le primat de la connaissance sur les affabulations, fantasmes, hallucinations, perceptions et préjugés. Car, seule une bonne connaissance des réalités rend les sociétés plus facilement ou harmonieusement gouvernables et contribue à la résolution pacifique et durable des conflits inhérents à la vie en société et finalement à la bonne gestion de la res publica.

NB: Le prochain article va mettre en lumière la gestion du conflit de nationalité au Kivu, de l’époque coloniale à nos jours.

 

Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

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