Oui, Mr. Kiakwama. Soyons sérieux!

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Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
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Dans « Soyons sérieux! », une tribune signée Gilbert Kiakwama kia Kiziki dans la livraison de Congo Indépendant du 29 janvier 2018, celui-ci cite opportunément l’homme d’Etat français Alain Juppé pour qui « une Nation sans élite est une Nation sans repères ». Aussi Kiakwama se réjouit-il « qu’enfin les vrais universitaires congolais s’engagent dans le combat pacifique de l’avènement de l’Etat de droit, de la promotion de la Justice, de la primauté des libertés constitutionnelles, du développement et de la démocratie ». Car, note-t-il, « les membres du Comité laïcs et de coordination (CLC) font partie de l’élite congolaise et il faut dire qu’ils défendent les autres et la nation avec intelligence, humilité, pondération et hauteur de vue ». Nous sommes de cœur avec lui quand il s’adresse directement à ces intellectuels:  » Bravo Mesdames, Bravo Messieurs! ». Toutefois, assumant le risque d’être traité de rabat-joie, nous devons raison garder.

Ce serait certes un immense soulagement pour notre peuple si jamais les manifestations organisées par le CLC aboutissaient au départ du nouveau dictateur. Mais ce ne sera pas la première fois que nous nous serons réjoui en tant que nation face à une telle perspective. Nous avions exprimé haut et fort notre euphorie à la fin du despotisme colonial. Mais notre allégresse fut de courte durée. Notre liesse était sans limite à la fuite du dictateur Mobutu Sese Seko. Mais elle fut de courte durée. Nous avions considéré le dictateur Laurent-Désiré Kabila comme un verrou qu’il fallait faire sauter pour accéder au bonheur collectif. Le Grand Manitou qui règnerait dans les cieux avait certainement entendu nos prières et le dictateur était assassiné ou mort de diabète ou de l’hypertension. Une fois de plus, notre euphorie fut de courte durée. Nous allons à coup sûr exploser de joie à la chute de Joseph Kabila. Mais que faire pour que notre enjouement ne soit pour l’énième fois de courte durée? Ne confondons-nous pas la lutte contre un dictateur et la lutte pour « l’avènement de l’Etat de droit, la promotion de la Justice, la primauté des libertés constitutionnelles, du développement et de la démocratie »? Les intellectuels catholiques ont-ils enfin balisé une voie qui mènerait vers cette terre promise?

Notre nation avait répondu par l’affirmative à la dernière question ci-dessus: « La Conférence Nationale Souveraine a été avant toute autre chose un haut lieu de réflexion scientifique dans tous les domaines ». Pourtant, tout le monde n’était pas du même avis. Tel fut par exemple le cas d’Honoré Ngbanda Nzambo-ko-Atumba. Celui-ci soutenait que lors de la démocratisation sous Mobutu, « au lieu de saisir l’opportunité de la transition pour penser et asseoir les bases de l’avenir du pays tout entier, maints acteurs et diplomates ont concentré toutes leurs énergies à régler le sort d’un seul homme. Pour ou contre Mobutu: ce bipolarisme forcé a eu raison de tous. Mobutu était le point de repère de toute la transition. Chaque parti politique élaborait son programme en fonction de lui pour atteindre ses objectifs. Le pays et son peuple ne préoccupaient personne. Le calcul pour avoir le pouvoir était le seul objectif. Et pour y parvenir, il fallait soit s’attaquer à Mobutu, soit s’allier à lui » (Ngbanda, N., La Transition au Zaïre. Le long tunnel, Kinshasa, Editions Noraf, 1995, pp. 16 et 115).

Le jugement implacable ci-dessus de la part d’un des faucons du régime Mobutu avait certainement dû être tourné au ridicule et placé sur le compte de sa grandeur qui prenait lentement mais surement la voie de la décadence. Mais comme on peut le constater, le passé a rattrapé le présent. L’Etat de droit tant espéré n’est pas au rendez-vous de l’Histoire en dépit de la tenue de deux processus électoraux en 2006 et en 2011. Une dictature à certains égards pire que celles de Mobutu et Laurent-Désiré Kabila s’est installée confortablement. Comment en sommes-nous arrivés là?

Le drame du Congo-Zaïre est que ni Mobutu ni son peuple n’avait pour ambition de construire un Etat démocratique. On se souviendra que quand Mobutu lança les consultations populaires, 6.218 mémorandums, aussi bien individuels que collectifs, furent enregistrés et analysés jusqu’au 21 avril 1990. A en croire Mobutu lui-même, 5.310, soit 87% des mémorandums s’étaient prononcés pour le maintien du parti unique tout en proposant de l’amputer de certains de ses organes. En revanche, 818 mémorandums, soit 13%, s’étaient clairement exprimés en recommandant vivement l’instauration du multipartisme. Mais, Mobutu est allé « au-delà des vœux exprimés par la majorité du grand peuple du Zaïre », selon ses propres termes. Il a décidé de « tenter de nouveau l’expérience du pluralisme politique » (Discours du 24 avril 1990).

Mais quand on sait que dans cette restructuration politique, le dictateur à la toque de léopard avait pris soin d’institutionnaliser sa position de monarque de fait, en se situant « au-dessus des partis politiques », dans le rôle de « l’arbitre », « l’ultime recours » ou encore « le dernier rempart de la nation », ne pouvant être soumis « ni à la critique ni au contrôle du conseil législatif », il y a lieu d’avancer l’hypothèse selon laquelle l’objectif de sa démocratie consistait à sauver son pouvoir personnel en faisant plaisir aux détenteurs de sa véritable légitimité: les « pays amis du Zaïre », pour ne pas dire la troïka Belgique, France et Etats-Unis. Tel est le message véhiculé entre les lignes de sa déclaration suivante: « Le grand Zaïre, situé au cœur du continent africain, sans être à la remorque de qui que ce soit, ne doit pas non plus se contenter des positions figées ni se complaire dans l’immobilisme. Il doit être en mesure de s’adapter à toutes les circonstances et de démontrer que sa volonté de bâtir une société véritablement démocratique ne saurait d’aucune manière être mise en doute » (même discours). En réalité, Mobutu voulait bâtir un simulacre de démocratie tout en conservant l’essentiel de son pouvoir. Une ambition que Joseph Kabila a bien concrétisée. Quant au peuple, fort du résultat inattendu de la Conférence Nationale du Benin, il voulait tout simplement rééditer l’exploit de voir un dictateur détrôné pacifiquement, oubliant que Mobutu Sese Seko n’était pas Mathieu Kerekou et que le Benin n’était pas le Zaïre.

Si Mobutu avait pour ambition de construire une société démocratique, il allait apparemment réussir là où les conférenciers ont échoué piteusement. Car, il avait dans son entourage immédiat des intellectuels décomplexés pour faire un tel travail. Décomplexés, parce qu’au chapitre de la démocratie, ils ne se voient pas en éternels suiveurs des schémas politiques développés ailleurs. Décomplexés, parce qu’ils ne pensent pas que la démocratie de type occidental est l’unique horizon de notre temps. Décomplexés, parce qu’ils estiment que le rôle de l’intellectuel n’est pas d’imiter servilement l’homme occidental, même quand une telle imitation conduit la nation à des catastrophes majeures, mais de porter son regard sur les différents conflits et aspirations de sa société et d’en tirer une lumière pour que celle-ci ait un meilleur destin collectif.

Parmi les rares intellectuels décomplexés que compte le Congo-Zaïre en matière d’organisation politique, on peut citer Honoré Ngbanda, pourtant l’un des faucons du régime dictatorial de Mobutu. Ngbanda voit dans l’ethnicité non pas une entrave à la démocratie, comme aiment à le répéter les intellectuels formatés par l’idéologie coloniale, mais « la base d’un pluralisme plus complet » (Ngbanda, N., Afrique: Démocratie piégée, Condé-sur-Noireau (France), Editions Equilibres Aujourd’hui, 1994, p. 141). S’écartant à son tour de la voie ouverte par les intellectuels œcuméniques ou les conférenciers dans leur ensemble, un autre proche de Mobutu, Nkema Lilo alors ambassadeur à Londres, fait remarquer que « les sensibilités ethnico-régionales sont une réalité incontournable et le fondement de toute organisation sociopolitique africaine contemporaine » (Le Soft, 7 septembre 1995). Dans nos recherches sur la démocratisation du Congo-Zaïre et des autres Etats d’Afrique subsaharienne, nous allons au-delà de ces affirmations en esquissant les contours d’une démocratie basée sur les sensibilités ethnico-régionales.

Oui, « Mbutamuntu » Kiakwama. Soyons sérieux! Car nous devons raison garder. La lutte engagée par le CLC est noble. Aussi faut-il vivement souhaiter qu’elle aille jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la chute du dictateur. Mais cette lutte qui se joue dans la rue n’est rien d’autre qu’un combat certes pour la dignité mais avant tout contre la dictature. Le combat pour « l’avènement de l’Etat de droit, de la promotion de la Justice, de la primauté des libertés constitutionnelles, du développement et de la démocratie », lui, se mène dans les cerveaux des élites. Jusqu’à preuve du contraire, les élites congolaises ne l’ont pas encore engagé à l’échelle nationale. Et aussi longtemps qu’il ne sera pas engagé, tout nouveau processus électoral ne sera qu’un retour à la case départ, avec des institutions qui dépendront une fois de plus du bon vouloir du nouveau président de la république. Un éternel recommencement! Un piège sans fin! Soyons donc sérieux si nous tenons à ce que l’Histoire ne se répète plus!

 

Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
© Congoindépendant 2003-2018

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