Questions directes à François Tshipamba Mpuila

Docteur en médecine (chirurgie et accouchement), bardé de diplômes en diverses spécialités, François Tshipamba Mpuila fait partie des militants de première heure de l’UDPS (Union pour la Démocratie et le Progrès Social). Père de cinq enfants, l’homme est profondément croyant. Selon ses propres dires, il a rejoint cette formation politique – encore embryonnaire et en clandestinité – dès le lendemain de la publication de la « lettre ouverte » adressée au président Mobutu Sese Seko, en date du 1er novembre 1980, par les « treize parlementaires » dont Etienne Tshisekedi wa Mulumba. En mai 1997, Mpuila a succédé à Justine Mpoyo Kasa Vubu à la tête de la prestigieuse représentation de l’UDPS au Benelux (Belgique, Pays-Bas et G.D. de Luxembourg). Fonction qu’il va assumer jusqu’en 2010.

Dans l’entretien qui suit, « docteur Mpuila », comme l’appellent ses proches, est tout sauf tendre à l’égard de la « famille biologique » d’Etienne Tshisekedi wa Mulumba. Celui-ci se trouve en « séjour médical » en Belgique, depuis le 16 août 2014. A en croire Mpuila, une « grave cacophonie » règne au niveau de la direction de l’UDPS. Selon lui, la famille biologie d’Etienne Tshisekedi s’est érigée en une « institution suprême ». Pour mettre fin au désordre ambiant, il assure qu’une majorité des membres et cadres demande la tenue d’un congrès extraordinaire pour doter l’UDPS d’un nouveau leadership, accessible, responsable et compétent. Un leadership représentatif de tous les courants et autres tendances. Ambiance!

Comment allez-vous?

Je vais bien!

Une question quelque peu « indiscrète » me brûle les lèvres…

Il n’y a pas de question taboue.

Vous semblez avoir perdu plusieurs kilos. Auriez-vous des ennuis de santé?

J’avais eu de très graves ennuis de santé. Maintenant, je vais mieux. Rassurez-vous, ce n’est pas un sujet tabou. Tout a commencé, fin 2002, lors des travaux du dialogue intercongolais à Sun City, en Afrique du Sud. Des négociations qui ont duré cinquante-deux jours. De retour en Belgique, je ne me sentais pas bien. Je suis allé faire un check-up chez un éminent professeur. Celui-ci a diagnostiqué que mon foie a été attaqué. J’avais été empoisonné. Il a identifié la substance dont question. Il s’agissait de la poudre de la peau du crapaud ou du gecko.

La poudre de la peau du crapaud…

Effectivement! Nous avons passé cinquante-deux jours à Sun City. Les délégués des différents groupes – les belligérants, la composante politique, la société civile etc. – allaient chaque jour manger au même restaurant. Tout le monde côtoyait tout le monde. Tout le monde serrait les mains de tout le monde. On était loin d’imaginer que des gens malintentionnés étaient là pour nuire à la vie de ceux qui constituaient un obstacle à leur projet et ambition.

Quel est, selon vous, le modus operandi?

J’apprendrai plus tard que les auteurs de ce genre d’opération enduisent la paume de leur main de la poudre de la peau du crapaud ou du gecko. Après avoir serré la main de leur « cible », ils se précipitent au premier lavabo pour se laver les mains. Ignorant, la cible ingurgite ce produit toxique à travers les mets qu’il palpe avec sa main. Ce poison est cardio-toxique. Il attaque d’abord le foie. Ensuite, le cœur et la mort s’en suit.

L’empoisonnement est un phénomène plutôt inhabituel dans la culture congolaise…

Il est clair que ce sont des Rwandais qui ont « exporté » cette pratique dans notre pays. Pour votre information, la peau du crapaud ou celle du gecko est toxique par mécanisme d’autodéfense naturelle contre les prédateurs. Toutes les mamans le savent: dès qu’un crapaud ou un gecko atterrit dans une casserole, le contenu devient impropre à la consommation. J’ai ma petite idée sur la personne qui me serrait régulièrement la main à Sun City au sein de la Commission « Défense et sécurité » à laquelle j’appartenais. La personne dont question m’avait même invité au Rwanda à l’issue du Dialogue. Mon foie a retrouvé son fonctionnement normal. Je dois seulement éviter les matières grasses. J’ai retrouvé un bon état de santé depuis 2004. Je vais encore longtemps garder ma minceur actuelle tout en étant en bonne santé.

Quel est le thème de la conférence que vous allez animer ce vendredi le 17 juillet 2015?

Je me propose d’évoquer la « crise » ainsi que la « zone de turbulence » que traversent l’UDPS. Sans oublier naturellement la « tragédie congolaise ».

Qu’entendez-vous par « zone de turbulence »?

En fait, le parti fait face à une crise réelle. Celle-ci remonte au 1er congrès qui a eu lieu en décembre 2010 en passant par les élections du 28 novembre 2011. Des élections qui ont été remportées par Etienne Tshisekedi wa Mulumba. Depuis ce premier congrès, l’UDPS ne se porte pas bien.

Quelles sont, selon vous, les causes profondes de cette crise?

Je vous passe les détails. Il y a d’une part la non-application des résolutions du congrès précité. Et de l’autre, des actes de « tripatouillage » et de « falsification » des statuts du parti à partir de 2013.

Un exemple?

Il y a eu des nominations illégales au sein du parti, alors que le Président ne pouvait plus désigner proprio motu les présidents fédéraux. A titre d’exemple, toutes les nominations intervenues en Belgique, au Canada et en France ne relevaient plus de la compétence du président du parti mais bien de la « Commission électorale permanente ». Inutile de vous dire que les nominations intervenues le 28 janvier 2015 sont tout simplement anti-statutaires. C’est le cas notamment de la désignation d’André Kabanda et de ses deux adjoints (Ange Pabolangi et Me Nguadi) en Belgique. Il en est de même de la désignation de Marc Kapend en qualité de représentant au Canada.

Avez-vous évoqué toutes ces questions avec le président Tshisekedi?

Il y a eu plusieurs tentatives. « On va voir », me répondait-il chaque fois. Et ce jusqu’au moment où il est tombé malade. Je tiens à relever ici une situation encore plus grave: on a modifié l’article 10 des statuts. Il s’agit d’une disposition qui touche à la nature même du parti. Les statuts issus du congrès ont été signés par le président Tshisekedi et légalisés par un notaire. Les statuts qui ont été falsifiés portent étrangement la signature du président Etienne Tshisekedi. Chaque page est même paraphée.

La signature dont question est-elle authentique?

Apparemment! Il reste que nous demandons des explications. En tant que médecin, je me pose la question de savoir si un certain « entourage » n’a pas abusé de la « faiblesse » découlant de l’état de santé du Président pour lui arracher des signatures.

Etes-vous en train de sous-entendre qu’Etienne Tshisekedi serait devenu l' »otage » d’un groupe de gens?

Il est pris en otage. Je présume qu’il y a des personnes qui profitent de son état de santé pour « abuser » de lui. Depuis la création de l’UDPS, l’Etat de droit a toujours été le thème central de notre combat. L’Etat de droit ne signifie rien d’autre que la culture et le respect des textes. Nous devons prêcher par l’exemplarité en commençant par le respect des statuts du parti.

A quand remonte votre dernier contact avec Tshisekedi wa Mulumba?

Notre dernier contact remonte au mois de février 2014.

Et les membres de la famille Tshisekedi?

Je n’ai plus de relations avec la famille. Lorsque le président Tshisekedi est arrivé à Bruxelles au mois d’août 2014, le représentant de l’UDPS en Belgique et moi-même qui suis en charge du Bureau d’expertises et stratégies avions écrit au fils aîné Jean-Claude Mulumba pour lui demander de voir le président. Nous voulions lui transmettre notre message de réconfort. Nous avons fini par lui adresser une lettre après avoir constaté qu’une sorte de « mur » avait été érigé autour du président. Un cas identique s’était produit en 2007.

Que répondez-vous à ceux qui verraient dans vos propos une volonté de « brouiller » davantage l’image de l’UDPS?

Je considère l’UDPS comme un « patrimoine national ». Ce parti porte les espoirs de tout un peuple. Le peuple congolais est en droit de nous exiger des comptes sur le fonctionnement du parti. Nous avons l’obligation de dire la vérité à ce peuple.

Valentin Mubake disait la même chose après avoir tenté en vain de rencontrer Etienne Tshisekedi lors de son dernier séjour bruxellois…

C’est une situation qui ne m’étonne pas. La « famille » a « séquestré » le Président. Il y a toute une série des décisions revêtues de la signature du chef de notre parti. Nous ignorons si celui-ci a signé ces actes en pleine possession de ses moyens. En toute lucidité. Voilà pourquoi, nous demandons la tenue d’un congrès extraordinaire afin d’examiner tous ces problèmes. Ce sera l’occasion pour le Président de nous expliquer ce qui se passe. Nous avons beaucoup de questions à lui poser ainsi qu’à son entourage. Je tiens à vous dire que la maladie du président Tshisekedi n’a pas été soignée de manière professionnelle. C’est la famille qui a géré la situation de manière artisanale voire chaotique. Le mystère qui a entouré la santé de notre président a engendré des rumeurs qui n’honorent ni la famille ni l’UDPS.

Quel objectif poursuivez-vous à travers cette « sortie médiatique »?

Nous avons pris la décision de nous présenter face à nos compatriotes pour dire à haute voix que l’UDPS est « malade ». Notre parti traverse une zone de turbulence. Il faut sauver l’UDPS.

Allez-vous vous lancer dans une sorte de dissidence?

Bien au contraire! Nous sommes les « gardiens du temple ». Nous nous battons pour faire triompher la légalité au sein du parti.

Vous prétendez donc incarner le « courant légaliste » au sein de l’UDPS…

C’est bien cela!

Qui d’autre fait partie de ce « courant »?

Beaucoup de nos membres et cadres se reconnaissent dans ce courant

A Kinshasa, Protais Lumbu-Maloba Ndiba, l’un des « 13 parlementaires », est en passe de reconstituer ce qu’il appelle l' »UDPS Originelle ». Qu’en dites-vous?

Je fais partie des initiateurs de la reconstitution de ce que j’appelle « l’UDPS historique ». Le « canal historique » de l’UDPS.

Etes-vous en contact avec Lumbu-Maloba?

Absolument! Outre Lumbu-Maloba, il y a Raphaël Kibassa-Maliba et d’autres cadres

Valentin Mubake…

Mubake, forcément! Nous sommes en pourparlers pour reconstituer la « grande famille politique » de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social. La réalisation de cet objectif va permettre à notre parti à baliser l’avenir pour affronter valablement les échéances politiques futures. La tenue d’un congrès extraordinaire est nécessaire pour doter l’UDPS d’un nouveau leadership. Un leadership accessible, responsable et compétent. Un leadership représentatif de tous les courants et autres tendances. Il règne actuellement une cacophonie au niveau de la direction du parti.

A quelle date se tiendra ce congrès?

Nous espérons le tenir avant le mois de septembre prochain.

« Doter l’UDPS d’un nouveau leadership », dites-vous. Et en cas d’échec?

Il n’y aura pas d’échec. La raison est simple: ceux qui sont impliqués dans le « jeu de tripatouillage » des textes représentent une infime minorité. En revanche, ceux qui travaillent pour redorer l’image du parti sont majoritaires. Ce congrès servira aussi entre autre à résoudre le problème du « dialogue ». Vous imaginez qu’on a mis dans la tête du président Tshisekedi l’idée de « quémander » le dialogue

C’est connu, que vous êtes contre ce « dialogue ». Dans sa « Feuille de route » publiée en date du 14 février 2015, Etienne Tshisekedi, lui, demande le dialogue…

On ne peut dialoguer qu’avec quelqu’un avec lequel vous avez des valeurs en partage. Bref, la même vision.

Cette feuille de route considère ce « dialogue » comme le lieu de parvenir au « règlement » notamment du « contentieux électoral de novembre 2011″…

(Sourires). On ne va pas vider le contentieux électoral de 2011 par le dialogue mais bien par la pression. Il faut maintenir la pression sur « l’imposteur ». Un imposteur qui est arrivé à la fin du cycle d’effraction et de fraude.

Quels sont les moyens de pression dont dispose l’UDPS?

Ce sont les moyens dont nous disposions pour arracher l’indépendance du pays

Le contexte est loin d’être identique…

Je continue: ce sont les mêmes moyens dont nous disposions pour obtenir la tenue de la Conférence nationale souveraine. Mobilisons notre peuple tout en dialoguant avec les partenaires extérieurs. Nous devons rassurer tout le monde y compris les pays voisins. Nous devons rassurer le reste du monde que l’instauration de l’Etat de droit démocratique dans un Congo-Kinshasa géré par les meilleurs de nos fils – élus démocratiquement – sera profitable aux intérêts de tout le monde.

Que répondez-vous à ceux qui allèguent que, contrairement à Mobutu Sese Seko, « Joseph Kabila » bénéficierait encore de quelques « soutiens lâches » au sein de la « communauté internationale »?

Je viens de vous parler de la fin de cycle d’effraction et d’imposture pour ce « Monsieur ». Il y a d’abord la fin du mandat constitutionnel. Les experts internationaux ont publiés plusieurs documents attestant que le régime en place a échoué. Tous les voyants sont au rouge vif. C’est bien ce « Monsieur » qui sabote toute possibilité de réforme au Congo-Kinshasa. On ne voit plus un seul de ses « géniteurs-tuteurs » ou parrains politiques venir à sa rescousse.

Le combat politique se gagne sur le terrain dans l’unité. Un communiqué publié par le secrétariat général de l’UDPS à Kinshasa invite ceux qui ont quitté le parti à y revenir mais « au niveau des cellules ». Quelle est votre réaction?

C’est un communiqué qui concernait ceux qui avaient adhéré à l’aile Kibassa de l’UDPS. N’est-il pas contradictoire de laisser dehors les « fils de la maison » qui frappent à la porte – pour réintégrer la grande famille UDPS – tout en se précipitant pour dialoguer avec un imposteur impénitent? Un imposteur qui a les mains qui dégoulinent de sang des manifestants abattus les 19, 20 et 21 janvier. Le même imposteur droit rendre compte sur le charnier de Maluku.

Avez-vous des contacts avec Félix Tshisekedi Tshilombo, le secrétaire national de l’UDPS chargé des Relations extérieures?

Il m’évite! Il ne veut pas me rencontrer. Au point où nous en sommes, il n’est plus question de rencontrer Félix Tshisekedi ou qui que ce soit. Il faut que nous entrions en contact avec Etienne Tshisekedi, lui-même. Et ce pour clarifier ce problème des statuts d’une part et celui de la tenue du congrès extraordinaire, de l’autre. Trois organes sont habilités à convoquer le congrès du parti. Primo: le Président. Secundo: le secrétaire général. Enfin: un tiers des fédérations. Un constat est là: la famille biologique du président de l’UDPS s’est érigée en une « institution suprême » du parti. C’est la famille qui décide qui autorise toute entrevue avec le président. C’est encore elle qui décide qui n’a pas le droit de le voir. Le fils du président en charge du secrétariat national aux Relations extérieures joue le rôle du « congrès » et du « président du parti ». Il joue également le rôle de « secrétaire national à l’Information et à la mobilisation ». Quel désordre!

C’est un secret de Polichinelle: « Joseph Kabila » tente de rester au pouvoir au-delà de la date du 19 décembre 2016 qui marque la fin de son second et dernier mandat. Qu’en dites-vous?

Voilà pourquoi nous devons boycotter le « dialogue ». Un dialogue qui n’est qu’un prétexte pour donner à ce « garçon » un « ballon d’oxygène » pour ne pas parler de « béquilles ». Ma plus grande crainte est d’apprendre un de ces jours que le président Tshisekedi a été amené par les courtisans qui l’entourent pour rencontrer ce « garçon ». Une telle rencontre ne pourrait que faciliter le « glissement ». Nous devons faire échec à tous les subterfuges destinés à conduire au glissement du calendrier électoral. Il faut barrer la route à ce dialogue qui tient lieu de dernière « planche du salut » pour ce « garçon »

 

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi