Soixante ans d’indépendance!

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Université de Lubumbashi, année académique 1980-1981. Je suis étudiant à la Faculté des Lettres, précisément en 3ème graduat au Département de Langue et Littérature Françaises ainsi qu’en 2ème graduat au Département de Langue et Littérature Anglaises. Dans ce dernier département, nous venons de terminer l’étude des extraits choisis de ‘Leaves of Grass’ (Feuilles d’Herbe), le chef-d’œuvre de Walt Whitman (31 mai 1819-26 mars 1892), considéré comme le poète américain de la démocratie pour son œuvre ‘Song of Myself’ (Eloge de moi-même). En guise de devoir sur la pensée de ce grand homme, le professeur, aujourd’hui vice-président et directeur général des opérations d’atténuation des crises et de stabilité au Development Alternatives Incorporated (DAI Global) dans son pays (Bethesda, Maryland/USA), nous demande de disserter sur l’indépendance (de nos pays africains). Fidèle à son habitude, il consacre un cours à la correction des devoirs. Il nous annonce que tous les textes ont fait le procès du colonialisme et l’éloge de l’indépendance. Mais un seul (le mien) est allé au-delà de ces deux exercices de l’esprit, en faisant également le procès de l’indépendance. Face à ce résultat, le professeur pousse sa curiosité jusqu’à me demander où j’avais fait mes études secondaires. Mais il reste insatisfait à l’évocation du nom du Collège Jésuite Saint Ignace à Kiniati. Il me demande alors d’indiquer où se trouve Kiniati sur la carte du Zaïre exposée à côté du tableau. Déformation du mot « Giniadji » (Brousse où vivent les buffles, en langue Bambala), Kiniati n’est pas sur la carte. Je pose mon index droit sur la ville de Kikwit et j’explique que Kiniati, une agglomération qui ne comptait que le collège et son internat, le couvent des professeurs et les résidences des travailleurs, est à quelques 150 km de là.

En 1980, il était déjà évident que l’indépendance de notre pays, à l’instar de celles des autres Etats africains, avait accouché d’une souris. Nous le vivions au quotidien. Sur le campus, les homes ou « blocs » ne disposaient plus d’eau courante. L’absence de toilette avait donné naissance au terme « Bloc 12 », c’est-à-dire la brousse où nous allions déféquer. Le réseau électrique rafistolé par nous-mêmes ressemblait à des toiles d’araignées. Au restaurant, nous nous bousculions comme des animaux pour ne pas rater la sauce, toujours aux cris de « Mukubwa weka sauce » quand on devait enfin être servi. Les étudiants externes avaient du mal à trouver un bon moyen de transport de la ville au campus. La bourse d’études, au paiement irrégulier, ne permettait plus de mener une vie décente. Le pouvoir d’achat des professeurs était devenu si insignifiant qu’ils ne pouvaient plus s’acheter des voitures. Autour de nous comme dans les villages et villes d’où nous venions, tout illustrait l’échec de l’indépendance. En Angola, pays pourtant voisin au nôtre, le peuple vivait cette désillusion dans sa chair. Mais rien de tout cela n’était reflété dans les réflexions de mes camarades, obsédés qu’ils étaient de rééditer l’exploit du Premier ministre Patrice Lumumba dans son discours iconoclaste du 30 juin 1960 qui avait créé des remous et secoué les tabous.

Depuis que j’ai embrassé la carrière de fonctionnaire international en 2004, je suis confronté au même rituel à l’approche de la date du 30 juin. Quand je me trouve dans la capitale d’un pays africain, des émissaires de notre ambassadeur approchent les Congolais œuvrant dans les ONG et bien d’autres institutions internationales pour solliciter leurs contributions dans l’organisation de la commémoration de l’indépendance, avec l’épouse de l’ambassadeur comme responsable du catering. A l’intérieur du pays, il y a toujours un Congolais pour initier un courriel dans le même but. Chaque fois, je réagis de la même manière. Qu’allons-nous fêter? Notre indépendance? Sommes-nous indépendants? Depuis quand? Mes questions ont toujours eu le don de choquer voire de scandaliser. Mais je les ai toujours assumées. Parfois, il arrive que l’un ou l’autre compatriote enfonce le clou. « Il n’y a rien à célébrer », me répond-t-on alors en écho.

La politicaillerie n’avait pas permis à notre premier président, Joseph Kasa-Vubu, ou au premier ministre Patrice Lumumba d’être des hommes indépendants. Mobutu Sese Seko, lui, fut sans conteste un homme indépendant. Son successeur, Laurent-Désiré Kabila, fut également un homme indépendant. Il en fut et en est toujours de même de Joseph Kabila Kabange. Il en sera de même de Félix Tshisekedi Tshilombo si jamais il réussissait à se débarrasser de son encombrant prédécesseur qui l’a fait roi. Oui, quelques Congolais peuvent se targuer d’être des hommes indépendants. Nos présidents, les membres de leurs familles biologiques et certains de leurs clients internes à des périodes bien déterminées de leurs carrières dans les rouages de l’Etat. Indépendants, parce qu’ils peuvent tout se permettre à l’intérieur des frontières nationales y compris commettre des crimes de toutes sortes et cela en toute impunité. Ces compatriotes ne représentent même pas 1% de notre population. Quant à nous peuple, peut-on dire que nous sommes indépendants? Ne sommes-nous pas toujours colonisés par nos propres frères et dirigeants?

Au fait, au fond d’eux-mêmes, à qui pensaient réellement les pères de notre indépendance quand ils disaient réclamer celle-ci au nom du peuple? A notre bien-être collectif ou aux privilèges qui s’offraient devant eux? Qu’est-ce qui se serait passé s’ils n’avaient pas demandé l’indépendance? Quel serait aujourd’hui notre destin s’ils avaient accepté l’idée de la communauté belgo-congolaise que proposaient certains Belges? Cofondateur de la négritude avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, anticolonialiste résolu, Aimé Césaire ne s’est pourtant pas opposé au rattachement de la Martinique à la France, son ancienne puissance coloniale. Autre exemple, Mayotte. Le 22 décembre 1974, la France, qui exerce sur les Comores un protectorat sous tutelle des Nations Unies, organise un référendum. La population de l’archipel s’exprime à plus de 90% pour l’indépendance du territoire. Mais Mayotte se singularise en votant à 63,8% pour son rattachement à la France. Les Martiniquais et les Mahorais ont-ils perdu quelque chose d’important par rapport aux Congolais? Les droits de l’homme sont-ils moins respectés là-bas qu’au Congo?

Ce 30 juin 2020, les Congolais commémorent le 60ème anniversaire de leur indépendance. Qu’est-ce qui a changé depuis le réquisitoire du Premier ministre Patrice Lumumba contre la colonisation? « Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers »? Peut-être. Mais la situation ne s’est-elle pas empirée depuis lors? « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres »? Sans doute. Mais de Mobutu Sese Seko à Joseph Kabila Kabange en passant par Laurent-Désiré Kabila, nos propres frères nègres ne nous ont-ils pas fait subir pire que cela? « Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort ». Oui. Mais aujourd’hui, avec le Pulitzer Center en appui, le Groupe d’étude sur le Congo (GEC), basé à New York, n’a-t-il pas publié une enquête sur la mainmise de la fratrie Kabila sur l’économie du pays? Ce groupe de recherches sur la coopération internationale « s’est plongé pendant 20 mois dans des documents publics et confidentiels, pour décortiquer l’écheveau du business de Joseph Kabila et de son premier cercle. Au cours de la cinquantaine de pages, l’enquête du GRC révèle une pieuvre économique qui étend ses tentacules sur tous les secteurs économiques et fait main basse sur les richesses du pays. Au total, le compte n’est pas exhaustif, 80 entreprises, qui vont des banques au secteur aérien, en passant par l’agriculture, les mines, l’immobilier, les télécommunications, et des Kabila millionnaires en dollars en 16 ans ».

Lumumba poursuit: « Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir: accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres »? Ne vivons-nous pas cela au quotidien depuis l’indépendance selon qu’on est riche ou pauvre ou encore selon qu’on est au pouvoir ou en dehors de celui-ci? Pire qu’à l’époque coloniale, nos propres frères appartenant à la caste enchanteresse du pouvoir nous enferment même dans des prisons privées, en leur nom ou au nom des étrangers vivant chez nous. « Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même »? Sous Mobutu comme sous Kabila (père), l’opposant historique Tshisekedi wa Mulumba, pour ne citer que lui, fut relégué sans le moindre état d’âme à Kabeya Kamwanga, son village d’origine. « Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs, qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens; qu’un noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du blanc dans sa cabine de luxe »? Oui, mais où en sommes-nous aujourd’hui dans tous ces domaines? Jusqu’à ce jour, les chefs de secteur, les administrateurs de territoire, les policiers et militaires, pour ceux qui ont de la chance, vivent et travaillent dans des bâtiments devenus complètement délabrés mais hérités de la colonisation. Dans la capitale Kinshasa et dans bien d’autres villes, des quartiers insalubres comme Pakadjuma poussent comme des champignons. L’accès au transport public est un véritable parcours du combattant. Dans l’arrière-pays, les Congolais voyagent dans des conditions moins bonnes que les animaux en Occident. « Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation? », s’interrogeait enfin Lumumba. Bien sûr que personne n’oubliera cela. Mais la liste de ces fusillades ne s’est-elle pas allongée avec l’indépendance? Rien que récemment, dresser la liste des Congolais fauchés par le régime de Joseph Kabila ne serait-il pas une tâche laborieuse?

Congolais, je nous pose la question. Que commémorons-nous le 30 juin de chaque année? Devons-nous obéir à Lumumba quand il déclare: « Je vous demande de faire de ce trente juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté »? En commémorant chaque anniversaire de l’indépendance dans le contexte souligné ci-dessus, n’agit-on pas comme un homme qui fêterait l’anniversaire de l’obtention de son diplôme alors même que celui-ci ne lui a pas donné accès à un travail rémunérateur et que sa vie est plus misérable que quand il était étudiant? Ne prendrait-on pas un tel homme pour un « bolole »? Car, comme le diplôme, l’indépendance n’est pas une fin en soi. Sa finalité, c’est le bien-être de la population et la recherche permanente de son mieux être. Sans compter les autres indicateurs de bien-être d’une nation, « en 1959, le P.I.B. par habitant au Congo s’élevait à 90 dollars US, proche de la Grèce et du Portugal, égal au Canada ». En 2017, selon le classement de 192 Etats par le Fond Monétaire International, le Congo était avant dernier, juste devant la République Centrafrique, avec un P.I.B. de 785 dollars US contre 27.776 pour la Grèce, 30.258 pour le Portugal et 48.141 pour le Canada.

Le 30 juin 1960, les Congolais n’avaient pas compris que cette date, aussi mémorable fit-elle, n’était pas celle de l’indépendance de leur pays, mais une date à partir de laquelle ils devraient construire pacifiquement celle-ci avec un plan d’action s’étalant sur plusieurs générations. Aujourd’hui, sans doute pour la première fois dans l’histoire du pays, un président congolais arrivé au pouvoir dans des conditions honteuses de tricherie et de trahison, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, met avec insistance le cap sur l’indépendance du pouvoir judiciaire, condition sine qua non de l’Etat de droit tant voulu et recherché par le peuple bien avant le 30 juin 1960. Dans le bras de fer qui l’oppose à son despote de prédécesseur, véritable objet politique non-identifié quant à ses origines, Tshisekedi doit être unanimement soutenu par toutes les couches de la population si l’on veut maintenir et concrétiser ce nouvel élan démocratique. En même temps, il faudra surveiller de très près Tshisekedi pour que son credo de l’Etat de droit ne se transforme pas, toujours par la bêtise humaine appelée « djalelo », en une nouvelle hégémonie ethnique. Pour ce faire, il faudrait des stratégies bien affûtées au niveau de la Constitution pour couper l’herbe sous le pied du népotisme, du favoritisme tribal et régional et du clientélisme politique, autant de sources qui ont assuré et continuent d’assurer la médiocrité, l’irresponsabilité et l’impunité dans la gestion de la res publica.

 

Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo