Une question signée Jo Bongos

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Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
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Jo Bongos a réagi à notre dernier article intitulé « De la disposition des choses à la Cour constitutionnelle ». Celui-ci prenait le contre-pied de l’affirmation du professeur constitutionnaliste André Mbata Mangu selon laquelle « comparée aux Constitutions en vigueur dans d’autres Etats du continent, la nôtre est l’une des meilleures en termes de séparation des trois pouvoirs traditionnels ». Nous avons démontré que notre nation n’avait rien entrepris de substantiel pour construire l’indépendance de la Cour constitutionnelle, une institution pourtant vitale à l’émergence de l’Etat de droit que nous recherchons légitimement mais désespérément depuis notre indépendance.

Après nous avoir lu et sachant que nous avons l’habitude de remonter à Montesquieu pour souligner ce qu’il conviendrait d’entreprendre pour que la démocratie s’enracine un jour dans le sol congolais, Jo Bongos nous a opportunément interpelé en ces termes: « Osons parler de morale et de la politique, en nous inspirant de Montesquieu. Selon lui, la vertu est la condition de possibilité de la république. Elle est ce qu’il appelle son ‘principe’. En effet, toujours selon lui, en république, le citoyen est souverain. Le souverain doit être vertueux. Montesquieu nomme ‘vertu’ (comme Rousseau) le fait de préférer l’intérêt du tout à celui de la partie […]. Ne pensez-vous pas que nos hommes politiques devraient eux aussi être ‘vertueux’, ou tout au moins paraître tels (c’est un minimum)… dans le sens de Montesquieu? Selon vous, comment peut-on former des hommes vertueux? Par un système qui impose la ‘bonne disposition des choses’ uniquement? »

Jo Bongos a de la suite dans les idées. C’est cela débattre. En effet, dans « L’esprit des lois », Tome 1, Livre 4, chapitre 5, Montesquieu établit le lien nécessaire entre démocratie, vertu politique et éducation. Mais il note, ce qui est très important et que Jo Bongos semble oublier, que si la vertu politique est nécessaire à la conservation de la démocratie et que l’éducation est le moyen par lequel se transmet la vertu politique, celle-ci est un « renoncement à soi-même qui est toujours une chose très pénible ». Fort de ce constat, Montesquieu « doute de la possibilité humaine d’assigner les morales de perfection aux sociétés humaines ». Pour lui, « la république vertueuse est un paradis perdu ». Voilà pourquoi il énonce, tout en soulignant l’importance de l’éducation dans la transmission des valeurs indispensables à la paix et à la cohésion de toute société humaine, le principe sur lequel on doit s’appuyer pour construire la démocratie: « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».

En nous lisant, Jo Bongos savait pertinemment bien que nous nous opposions à la vision du professeur André Mbata Mangu. Puisque comme lui, il défend ardemment la thèse du changement des mentalités parce que notre problème fondamental ne serait pas la mauvaise Constitution mais sa mauvaise application, il aurait été intéressant que Jo Bongos prenne position dans le débat en démontrant que l’affirmation du constitutionnaliste tenait toujours débout après que nous ayons mis en lumière la mauvaise disposition des choses dans la construction de l’indépendance de notre Cour constitutionnelle. Débattre, c’est aussi et surtout cela.

Le Rédacteur en chef de Congo Indépendant nous présente notre compatriote André Mbata Mangu pour ce qu’il est effectivement: « Professeur ordinaire à la Faculté de Droit de l’Université de Kinshasa, Professeur de Recherche à l’Université d’Afrique du Sud, Membre du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), Membre du Réseau des constitutionnalistes africains et Consultant de l’Union africaine dans le domaine du constitutionnalisme et de l’Etat de droit. L’universitaire congolais est incontestablement l’un de meilleurs constitutionnalistes du continent ». Mais tous ces grands titres ne prouvent en rien que le professeur Mbata s’est émancipé de la mentalité qui justifie que depuis les indépendances, le destin des Etats africains se joue dans un cercle vicieux alternant des espoirs immenses – l’accession à la souveraineté internationale ou le processus de démocratisation – et des désillusions amères. Quelle est cette mentalité? Voici une illustration très éloquente! Les Français créent une chaine de télévision qu’ils nomment « France 24 ». Sur tous les noms possibles et imaginables qui puissent exister au monde, les Africains créent la chaine « Afrique 24 ». Les Européens créent une chaine de télévision qu’ils baptisent « Euronews ». Sur toutes les dénominations possibles et imaginables qui puissent exister sur terre, les Africains mettent en place la chaine « Africanews ».

Dans son discours prononcé le 26 juillet 2007 à l’Université Cheikh-Anta-Diop, devant des étudiants, des enseignants et des personnalités politiques, le Président français Nicolas Sarkozy avait vu jute en déclarant que le « drame de l’Afrique » vient du fait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Son tort fut de justifier ce drame du fait que l’Afrique « vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance ». Non! Aucun Africain ne vit le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance qui n’existe d’ailleurs que dans la seule imagination fertile de Sarkozy. « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » parce qu’il ne s’est pas encore émancipé de la mentalité du colonisé, du suiveur ou, pour emprunter aux vocabulaires respectifs des artistes musiciens congolais Abeti Masikini et Koffi Olomide, la mentalité des « bisuivra-suivra » ou des « malanda-ngombe ».

En dépit des titres ronflants de leurs diplômes et fonctions, les constitutionnalistes africains sont des « bisuivra-suivra ». Non seulement ils sont incapables de réflexion en dehors des sentiers battus au chapitre de la construction de la séparation des pouvoirs, mais, pire, ils ne se rendent même pas compte que ce qu’ils copient aveuglement de l’Occident ne peut donner le même résultat dans le contexte différent qui est celui du vécu du pouvoir africain depuis les indépendances.

Comment changer la mentalité des « bisuivra-suivra »? Elève en 5ème année secondaire à l’unique section littéraire (d’option latin-philo) du Collège jésuite Saint Ignace à Kiniati dans le Territoire de Masi-Manimba au Kwilu au cours de l’année scolaire 1974-1975, nous étions surpris voire scandalisé en lisant les dissertations d’un condisciple, Muzinga Djigadifwila, qui obtenait des notes meilleures que nous en dissertation alors que pour nous, ses illustrations nous semblaient terre à terre, puisque puisées dans le patrimoine culturel congolais, et son style pas du tout alambiqué comme le nôtre. Nous avions cherché à comprendre ce que nous ressentions alors comme une injustice. D’abord auprès du responsable de ces bonnes notes, notre professeur de français, le jeune jésuite congolais Matungulu Otene. Ensuite auprès de son homologue belge André Cnockaert, diplômé de l’Université Lovanium et enseignant de littérature (surtout négro-africaine) et philosophie en classes terminales au Congo de 1961 à 2010. Ils avaient tous les deux ouvert notre esprit sur le fait que nous ne devrions pas nous cultiver par complexe et que l’écriture littéraire était faite pour communiquer, dans un langage soutenu bien entendu, mais non pour impressionner avec des formules trop recherchées. Nous avions compris notre erreur. Et ainsi commença notre émancipation de la mentalité du colonisé. Le déclic que nous avons vécu, les élèves et étudiants congolais l’auraient expérimenté majoritairement si la philosophie politique de recourt à l’authenticité chère au dictateur à la toque de léopard avait été menée scientifiquement au lieu d’être pervertie par le culte de la personnalité et le folklore. Car il s’agit-là d’un formidable outil d’émancipation des peuples colonisés qui du reste a produit des résultats incontestables sur le plan musical même si aujourd’hui la musique congolaise moderne est corrompue par le phénomène « libanga », un legs de l’abâtardissement de la population par le long régime Mobutu. Puisque cette politique salvatrice n’avait même pas effleuré notre système éducatif, on comprend que nos éminents constitutionalistes, comme leurs homologues d’autres Etats africains, continuent à puiser leur orgueil dans l’imitation servile des constitutions occidentales alors que celles-ci peinent à être opérationnelles dans le contexte africain, pérennisant ainsi les pouvoirs despotiques.

« Mpangi » Jo Bongos, avons-nous répondu à votre question? Si vous restez sur votre soif, méditez au moins cet appel lancé à la fin des années 60 par Mgr Tshibangu Tshishiku alors Recteur de l’Université Lovanium (l’actuelle Université de Kinshasa): « Où sont nos penseurs, nos sociologues, nos philosophes, économistes, théologiens, psychologues, critiques de science, etc. qui portent leur regard sur les différents aspects de notre vie d’aujourd’hui et en tirent une lumière, répondent à nos investigations et nous indiquent les voies pour nous réaliser authentiquement? Il est temps que de tels représentants de la société se produisent pour que nous ne soyons pas perpétuellement des suiveurs et que d’autres continuent à penser et à assurer notre société pour nous ». Faut-il souligner que cet appel reste d’actualité et qu’au sujet de la séparation des pouvoirs, il s’adresse également à nos éminents constitutionalistes?

 

Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

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