Culture: le « Kàsalà »

« Le Kasàlà est un poème cérémoniel, expression laudative, publique et solennelle de la personne. Le récitant célèbre l’autre, se célèbre lui-même ou célèbre le groupe culturel auquel il appartient » (Jean Kabuta)

Polydor-Edgar Kabeya

Le vendredi 23 février, à l’Horloge du Sud, l’association « Les Lingeer » (princesses, reines ou femmes en vue en wolof) a organisé son 79è café littéraire « Regards des femmes ». Depuis dix ans, l’association donne la parole à une auteure africaine ou non dont le théâtre de l’œuvre est l’Afrique ou constitue un trait d’union, un « regard » envers ce continent. Avec comme oratrice Régine Faïk, la soirée de ce café littéraire était consacrée au genre poétique « Kasàlà », un rituel de célébration et d’éloge.

Kinésithérapeute de formation, Régine Faïk est arrivée au kasàlà grâce à sa formation en coaching autour de cet art poétique. Un coaching suivi, dans un premier temps, avec Danielle De Wilde au cours duquel il s’agissait d’honorer les masques que nous portons en société et, dans un deuxième temps, avec Jean Kabuta qui – tout comme Patrice Mufuta et Clémentine Faïk-Nzuji – avait consacré une thèse de doctorat au kasàlà. Depuis lors, Régine Faïk a lancé ses propres ateliers: le kasàlà (éloge) avec pour finalité de célébrer la vie à travers la personne; la danse « restaurative » qui permet de se débarrasser de ses blessures, de ses émotions et du stress; les « écorituels » qui nous rappellent que la vie est comme un miroir de nous-mêmes.

Le « Kasàlà » traditionnel est, à l’origine, un mot de la langue tshiluba (les « kasàleurs » écrivent cilubà), parlée par le peuple luba au Congo ex-Zaïre. C’est un texte de longueur variable, généralement de forme poétique, récité pour célébrer la vie en soi, dans l’autre ou dans la nature, pour exprimer la gratitude, l’admiration ou l’émerveillement. Poésie à caractère rituel, le kasàlà traditionnel a pour fonction de faire l’éloge des personnages publics ou d’individus, en diverses circonstances de la vie telles que la naissance, l’intronisation, le mariage, les funérailles. Pour Régine Faïk, le chantre ou le poète qui récitait le kasàlà connaissait toute l’histoire du village et de ses habitants. Il était le détenteur de la mémoire. Une sorte de griot. Le public présent a pu écouter, en guise d’illustration, l’extrait d’un kasàlà de deuil en hommage à Mgr Tharcisse Tshibangu Tshishiku (1933-2021), ancien recteur de l’Université Lovanium et de l’Université nationale du Zaïre. C’est le kasàlà de deuil qui accompagne la personne décédée. Sans ce kasàlà, le rituel funéraire perd une dimension essentielle.

A côté du kasàlà traditionnel, il existe le kasàlà contemporain utilisé dans un sens générique pour désigner toute poésie panégyrique en Afrique, adressée à soi-même ou à l’altérité. Plus spécifiquement, l’expression kasàlà contemporain désigne la poésie inspirée, certes du kasàlà traditionnel, mais fondée, notamment, sur l’amour de l’autre et de soi, associée à l’écriture et enrichie d’une dimension transculturelle. Le kasàlà contemporain, qui associe l’écriture à l’oralité et se déclame en langues africaines aussi bien que dans d’autres langues du monde, présente l’avantage d’être accessible à un grand nombre de personnes.

C’est ainsi que le kasàla de Régine Faïk – Belge de nationalité mais issue de trois cultures (belge, congolaise et chypriote) se décline en langue française même si – selon l’aphorisme italien « Traduttore, traditore » (Traducteur, traître) – en passant de la langue luba au français, le kasàlà traditionnel perd un peu de sa saveur ou de sa quintessence. « Pour moi, explique Régine Faïk, le kasàlà est une parole transformatrice qui nous place dans notre verticalité lorsqu’on le récite debout. Et le fait de le déclamer en français ou dans une autre langue, a l’avantage de le rendre accessible à un plus grand nombre. Cependant, je regrette de ne pas parler tshiluba, car je sens combien la langue, rajoute une dimension ancestrale et donne des racines au texte ».

Conviviale, à la fois initiatique et captivante sur ce genre d’éloge poétique et musical, la soirée fut agrémentée de quelques lectures de kasàlà fort appréciées et applaudies par un public où se côtoyaient plusieurs nationalités.

Polydor-Edgar Kabeya

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