Congo-Kinshasa: Devenir ministre pour quoi faire?

Dans un entretien accordé à Congo Indépendant, fin janvier 2011, François-Joseph Nzanga Mobutu Ngbangawe, alors vice-Premier ministre chargé de l’Emploi et de la prévoyance sociale, confiait à notre journal sa « lassitude » à faire de la figuration en tant que ministre sans moyens nécessaires pour réformer le secteur dont il assumait la responsabilité.

Notre interlocuteur finit par déplorer l’absence de « concertation permanente » entre les membres du gouvernement. Une situation qui découlait, d’après lui, de l’irrégularité des réunions du conseil des ministres. Il cita, à titre d’exemple, la décision de « faire démissionner » Vital Kamerhe, alors président de l’Assemblée nationale, du perchoir. Il a eu de la peine à digérer qu’une mesure aussi grave soit prise par quelques « individus » tapis à la Présidence de la République.

Nzanga finira par mettre le doigt là où ça fait mal en relevant qu’au Congo-Kinshasa, les ministres n’ont ni pouvoir ni moyens pour opérer les transformations de la société. Les ministères ne disposent d’aucun budget d’investissement. Ils reçoivent, chaque mois, une « enveloppe » destinée à couvrir les frais de fonctionnement du cabinet. Rien de plus.

A quoi sert-il, dès lors, de devenir ministre si ce n’est que pour la frime et la figuration?

Un peu d’histoire. Sous la Deuxième République, un remaniement ou « réaménagement technique » du gouvernement intervenait quasiment tous les six mois. On pouvait difficilement demander à un membre du gouvernement de faire de miracles dans cette ambiance de « coup d’Etat permanent« .

Arrivé au pouvoir le 17 mai 1997 par la voie que l’on sait, le Mzee Laurent-Désiré Kabila a formé ses gouvernements en faisant cohabiter ses camarades de lutte, des « intellectuels » issus de la diaspora ainsi que quelques personnalités cooptées. Les équipes gouvernementales successives n’ont pas laissées de souvenirs impérissables. LD Kabila est mort 33 mois après son accession au pouvoir.

Le 26 janvier 2001, « Joseph Kabila« , est « investi » chef de l’Etat. L’homme n’a jamais été préparé à assumer une si haute charge. Il n’a jamais été PDG d’une entreprise. Il n’a jamais été non plus député ou ministre. L’homme n’avait aucun grand dessein pour le pays. D’aucuns ergoteront avec malice qu’un « grand dessein » ne faisait guère partie de la « mission » assignée au successeur de Mzee. Procès d’intention?

Durant ses dix-huit années passées à la tête de l’Etat congolais, le « raïs » a eu cinq Premiers ministres. Il a eu à former plusieurs gouvernements. Les membres de la « majorité présidentielle » et leurs alliés considéraient l’Exécutif national comme un vulgaire « gâteau » à partager. Le programme de gouvernement n’était qu’une litanie de bonnes intentions.

Depuis la proclamation de l’indépendance du Congo-Léopoldville un certain 30 juin 1960, le jeune Etat indépendant « n’est jamais parti« . Et ce, faute d’un véritable gouvernement doté de relais au niveau local.

MISSION, MOYENS, RESULTATS

L’heure est venue d’innover. Il s’agit de mettre fin à cette image du ministre congolais dont le département n’est même pas capable de financer le moindre projet d’intérêt général. Il s’agit de mettre fin à cette image du ministre qui n’excelle que dans la frime. Ce ministre qui parle beaucoup et n’agit pas.

Près de deux mois après les consultations électorales du 30 décembre 2018, la fumée blanche annonçant la formation du nouveau gouvernement national tarde à apparaître. On sent de l’impatience dans le camp du FCC (Front commun pour le Congo). Ici, on estime que la majorité des sièges est acquise à la représentation nationale. Il ne reste plus qu’au chef de l’Etat de nommer un formateur du gouvernement au sein de ladite « majorité« .

Dimanche 17 février, on apprenait que « Joseph Kabila » a été rendre visite à son successeur qui loge à la Cité de l’UA. Les deux hommes ont, sans doute, évoqué l’idée de nomination du nouveau Premier ministre. Ils n’ont pas non plus manqué de parler de la cérémonie d’échange de vœux entre le nouveau Président de la République et le corps diplomatique accrédité à Kinshasa. Samedi 16 février, les observateurs ont assisté à un premier « couac » entre « Felix » et ses « alliés » du FCC. Le nouveau chef de l’Etat a intelligemment escamoté le passage glissé subrepticement dans son texte – par le cabinet de Léonard She Okitundu – appelant l’Union européenne à lever les « mesures restrictives » prises à l’encontre de certains « durs » de l’ancien régime.

Revenons au gouvernement. La coalition à venir devrait innover en fonctionnant selon le triptyque: Mission, Moyens, Résultats. Par mission, il faut entendre l’identification des « actions prioritaires » à mener. Pour transformer la société congolaise, la rhétorique ne suffit pas. Il faut des moyens. Il faut donc un budget conséquent.

N’est-il pas anachronique, cinquante-neuf années après l’indépendance, de former un gouvernement d’ « union nationale » juste pour gratifier une « clientèle politique« ? L’heure n’est-elle pas venue de faire du pouvoir d’Etat une véritable force au service du progrès économique et social?

Un reproche revenait sans cesse à l’encontre de « Joseph Kabila » et de son système. Ce grief tenait en quatre mots: manque de volonté politique.

La volonté politique a fait défaut au « raïs » pour réformer non seulement l’appareil judiciaire mais aussi l’armée, la police et les services dits de sécurité. Dieu seul sait le nombre des cas de violation des droits et libertés imputés à ces grands corps de l’Etat qui se sont comportés jusqu’ici en « milices » de l’oligarchie au pouvoir.

La volonté politique a fait également défaut au « raïs » pour éradiquer les bandes armées tant nationales qu’étrangères qui sèment la terreur au Nord-Est du pays.

La volonté politique a, enfin, fait défaut au « raïs » pour promouvoir les services sociaux de base. A savoir: l’eau courante, l’électricité, la santé (hôpitaux, dispensaires), l’éducation (lutte contre l’analphabétisme), les infrastructures (routes, rails, ports, aéroports) etc.

Osons espérer que le prochain gouvernement sera doté d’une véritable « feuille de route » et surtout des moyens d’action conséquents afin que les ministres cessent d’être de simples figurants à une pièce de théâtre pour devenir des véritables bâtisseurs de la nouvelle société congolaise. Ce n’est que dans cette optique qu’un membre de l’exécutif sera tenu à une obligation de résultats!

 

Baudouin Amba Wetshi

4 thoughts on “Congo-Kinshasa: Devenir ministre pour quoi faire?

  1. Ma réflexion à cet article ne saurait être le contexte ou l’espace suffisant et adéquat pour étaler la situation de navigation à vue de notre pays. Si un sens faut-il trouver au développement des événements, il faut certes aller le dénicher dans les occupants qui sont réellement aux commandes et manipulent les rênnes du pouvoir.
    Au delà du fait « supra-national » de l’occupation dont découlent les quantum d’évènements, il y a un aspect très important sur lequel il est de justice et de raison nous centrer: le déficit généralisé de formation des congolais. C’est à mon avis la cause première qui fait que l’on ne sache pas que faire et qu’est-ce qu’on est en train de faire. Ceci se lit en le ministre interrogé par BAW qui juste se plaint de l’enveloppe dont il dispose et qui n’est pas suffisante pour accomplir ses projets personnels. Je sais ce que je dis, car très bien je connais ce qui se nommerait Administration congolaise.
    Parlons-en. Si le ministre se plaint juste du volume de l’enveloppe budgétaire lui destinée, a t-il une idée du mécanisme général du budget de l’Etat? N’est-ce pas que en amont, son ministère doit avoir participé à l’élaboration dudit budget? Si ce que l’on appelle budget au Congo s’adopte couramment en vote unique et souvent même par les deux chambres du Parlement unies, faut-il y accorder le moindre crédit? Figurez-vous qu’à l’opposé, dans des pays sérieux, des législatures s’écourtent et des élections anticipées sont convoquées pour motif de non-approbation du bugdet. Celui-ci en effet détermine la politique économique de la nation.
    Si vous vous imaginez les calculs économétriques qui doivent appuyer le cadrages de ces budgets spécialement en commissions budgétaires de l’Assemblée Nationale et du Sénat, dans un pays sans organismes de statistique fiables. Nous rendons-nous compte de notre navigation à vue? L’on plaide pour un budget conséquent pour le ministre pour développer des projets d’investissement. Depuis sa propre caboche et de son propre gré sans coordination du programme du gouvernement? Si nous allons encore plus loin, n’est-ce pas que ces programmes sont intimement liés à la configurations des droits fondamentaux de prestation inscrits dans les préceptes constitutionnels?
    Où se trouvent les grands constitutionnalistes amoureux d’une certaine « constitution » congolaise?
    Ceux qui ont remis l’Education Nationale au ground zero, ceux encore vivant et avec un minimum de conscience nationale, mangent-ils avec appétit? Ceux déjà dans l’au-delà, sont-ils commodes en leurs tombes?

  2. J’aurais aimé qu’un compatriote me contredisît sur un sujet si capital et à valeur nettement axiologique. Ç’aurait été l’occasion pour moi d’éclairer et de m’étendre un peu plus sur un point concrêt.
    Malheureusement, mon illusion de partager avec mes concitoyens n’a pu se faire réalité. J’ai des raisons fondées de craindre que pendant longtemps encore, nous entendions ou lisions soit un premier ministre, un ministre, un président du Sénat, un gouverneur de province ou toute autre autorité déclarer « ÊTRE FIER ET SATISFAIT DE SON BILAN », sans plus.

  3. J’admire beaucoup la clarté et le courage de vos commentaires. Vous posez les bonnes questions et vous savez déjà aussi que vous n’en aurez pas la réponse. Ou plutôt si car s’en référer à l’interview de Nsanga Mobutu est probablement un bon exemple, hélas parmi tant d’autres, mais inutiles. Je doute que l’on ne puisse résumer « les faits » des 18 ans de Joseph Kabila à un manque de volonté politique. Il y avait au contraire une très forte volonté de « faire de la politique » à la manière que le voulaient ses conseillers de la première heure et dont il a tout appris : la volonté politique de l’enrichissement personnel. Il n’y eu que cela comme seul but, et comme cela fonctionnait bien. Les fortunes personnelles accumulée sont connues. Le maître du Raïs a été bien sûr Katumba (et ses amis avides y compris les occidentaux -Gertler etc…) Il y avait surtout la volonté politique de faire fonctionner « la pompe à fric » qu’est la RDC. Etant que l’Etat Congolais n’a jamais été à même de percevoir le retour fiscal qui lui revenait (c’était même pas détourné, c’était éludé) comment voulez-vous qu’il y ai un minimum de budget disponible pour le fonctionnement normal de l’Etat. Pensez-vous que c’est par « manque de vision » ? Je crois pour ma part que leur vision était très claire. Et de plus, qu’elle l’est toujours. Vous savez mieux que moi qui va être le prochain PM. Il fait partie depuis toujours du cercle fermé. Donc, il est fort à craindre que la gabegie va continuer, et que le peuple n’y verra que ce qu’il voudra bien y voir. Gangrené par la corruption depuis le sommet de l’Etat jusqu’au moindre « roulage » à chaque coin de rue, dans n’importe quelle ville de la RDC, sans compter l’armée et toute la territoriale, franchement je n’en vois pas personnellement d’issues. Pourtant cela fait des années que je me casse la tête la-dessus. La seule solution de taille humaine : partir. De tous les pays d’Afrique c’est de la RDC qu’on émigre le plus. Et c’est comme ça.

    1. Mon frère Flory,
      Quoique votre réflexion termine par une conclusion dramatique devant émouvoir des consciences, je ne saurais vous cacher qu’au terme de la lecture de ladite réflexion, j’ai pleuré de joie, au point de susciter inquiétude en ma fille sur ce qui m’arrivait.
      C’est en effet une plus qu’agréable surprise pour moi de découvrir à travers votre expression et rigueur argumentaire que, dans cet océan congolais de médiocrité, d’inconscience, d’insoucience et de mauvaiseté, nous avons des îlots d’excellence sur lesquels nous pouvons compter en vue du relèvement de demain de notre nation.
      À mon analyse et constat, vous venez en effet d’apporter la stigmatisation de l’élément fondamental de que, plutôt que du détournement, la plus grosse part de la fiscalité de notre pays est éludée.
      Par ailleurs, je ne sais de quel Premier Ministre en vue, auquel notre frère Flory fait allusion. Toutefois, considérant la compromission corruptive du Président nommé lui-même, le dépouillant de toute légitimité démocratique, je crains que la triste conclusion de notre compatriote Flory pour les congolais d’émigrer à tout prix, ne soit une tendance consolidée pendant encore longtemps.

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