Éviction d’un journaliste congolais à la BBC: Le silence troublant de Kinshasa

Patrick Mbeko

Le journaliste congolais Jacques Matand, victime d’un licenciement abusif de la chaîne britannique BBC à Dakar, depuis le 10 février dernier où il était en poste, n’a encore bénéficié d’aucun grand soutien à Kinshasa. Seul le ministre des Droits humains, André Lite Asebea s’est exprimé sur ce sujet jugeant cette affaire regrettable.

Jacques Matand a été évincé de son poste à la BBC pour avoir réalisé une interview avec le politologue et écrivain, Charles Onana, auteur de plusieurs livres sur la guerre qui sévit en République Démocratique du Congo (RDC) et sur le rôle des troupes rwandaises dans la déstabilisation et le pillage des ressources naturelles en RDC. Son dernier livre: « Rwanda, la vérité sur l’opération Turquoise » publié à Paris aux éditions l’Artilleur est la cause du licenciement de Jacques Matand suite aux fortes pressions du gouvernement rwandais sur la chaîne britannique. Dans la lettre adressée à Jacques Matand pour lui signifier son licenciement, Anne Look, la rédactrice en chef de la BBC-Afrique dit explicitement que « le gouvernement rwandais a accusé la BBC d’avoir été injuste, biaisée et inexacte et a indiqué qu’il se réservait le droit de prendre des sanctions contre la BBC ».

Toutefois, l’interview réalisée par Jacques Matand est non seulement conforme aux règles de déontologie professionnelles mais elle respecte tous les standards habituels du journalisme de radiodiffusion. C’est d’ailleurs pour cela que la BBC a diffusé cette interview le 20 novembre 2019 dans ses grandes éditions du journal parlé avant de la rediffusée en version longue dans la rubrique invité de la semaine les 23 et 24 novembre. Elle sera en outre définitivement mise en ligne par la BBC elle-même.
Dans la lettre de la rédactrice en chef à Jacques Matand, Anne Look demande « les preuves » détenues par Charles Onana pour corroborer les accusations qu’il a faites pendant l’interview.

Ce serait donc, d’après elle, les pressions du gouvernement du Rwanda qui ont poussé la BBC à limoger le journaliste congolais. Le livre de Charles Onana est un ouvrage scientifique fondé sur une analyse rigoureuse des faits et puisant dans les archives de la présidence de la république française, celles de la Maison Blanche et du Conseil de sécurité de l’ONU. Au passage, le gouvernement rwandais n’a pas osé jusqu’ici attaquer l’ouvrage incriminé. Le Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (SYNPICS) a dénoncé le licenciement de Jacques Matand, considérant qu’il ne respectait ni la liberté de la presse ni la législation du Sénégal. La Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) a jugé « inacceptable pour tout organe de presse de licencier un journaliste sous prétexte qu’un gouvernement aurait exercé des pressions sur leur émission ».

Quant à Reporters Sans Frontières (RSF), le licenciement de Jacques Matand est une « sanction disproportionnée » qui contribue à « terroriser les journalistes qui travaillent sur ce sujet sensible » qu’est la tragédie du Rwanda. RSF ajoute qu’elle « traduit aussi une dangereuse exportation de la politique de répression et d’intimidation contre le journalisme indépendant menée par les autorités rwandaises ».

Devant ce tollé général de Dakar en Europe, la classe politique congolaise reste étrangement silencieuse. C’est pourtant un fils du Congo, professionnel respecté, qui a fait un travail digne et honorable en interrogeant Charles Onana, un spécialiste, lui aussi respecté, de la tragédie que vit la République Démocratique du Congo depuis deux décennies. De quoi les dirigeants congolais, les élus et autres militants politiques ont-ils peur? Craignent-ils la BBC? Le Rwanda? Ou les deux? Trouvent-ils logique qu’un compatriote qui fait honneur à la nation soit victime d’une injustice dénoncée par toutes les organisations prestigieuses pendant que les représentants de de la RDC et autres militants politiques détournent le regard? Quelle image et quel message la classe politique congolaise envoie-t-elle au monde dans cette affaire? Jacques Matand sera défendu par la société civile congolaise, par des Africains, des Occidentaux et tous ceux qui sont favorables à la liberté de la presse, au droit du public à l’information et par tous ceux qui n’ont ni peur du Rwanda ni peur de la BBC.

 

Patrick Mbeko
Journaliste freelance et chercheur
Auteur de plusieurs ouvrages sur les conflits armés en Afrique

7 thoughts on “Éviction d’un journaliste congolais à la BBC: Le silence troublant de Kinshasa

  1. Qui ne sait pas que parler des aventures du Rwanda ou du moins du régime de Paul Kagame dans la région des Grands Lacs effraie plus d’un dans la classe politique congolaise qui a démissionné dans sa mission de défendre la patrie , les congolais et les congolaises où qu’ils se trouvent. Et cela depuis l’arrivée au sommet de l’état de l’afdl de triste mémoire et de ses ramifications que sont l’AMP, la MP puis maintenant le FCC. En coalition, on évite soigneusement de froisser les partenaires historiques du FCC, devenus par voie de conséquences amis du CACH. Le congolais est ainsi abandonné à son triste sort. Pathétique !

  2. @Patrick Mbeko
    Ne savez-vous pas qu’à Kinshasa, on a pas le droit de soutenir ceux qui osent critiquer le pays de nos  »frères » banyarwanda ?
    En vérité, et c’est tant mieux, Jacques Matand à le soutien de ceux qui n’ont pas peur du Rwanda. Les bouffons collabos qui paradent à Kinshasa ne sont d’aucune utilité dans ce combat. Trop occupés à compter les millions volés aux moutons, avec des sauts de joie.

  3. « Selon que vous serez puissant ou misérable,- Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » dixit Jean de La Fontaine… Un jour la roue de l’histoire tournera, les Paul Kagame, Yoweri Museveni, Félix Antoine Tshisekedi wa Banyarwanda, Hippolyte Kanambe alias Joseph Kabila seront aussi rattrapés par l’histoire qu’ils écrivent avec l’encre du sang Kongolais… Dans ce bas monde, il eût des nombreux tyrans beaux, forts (Cyrus, Nabuchodonosor, Hammurabi, Xerxès, Néron, César, Hitler, Staline, Lénine, Ceasescu, Bokassa, Samuel Doe, Ben Ali, Mobutu, Saddam Hussein, Kadhafi,…) plus puissants, plus charismatiques, aujourd’hui plusieurs sont six pieds sous terre, d’autres ont bâti des grandes cités modernes réalisant des choses historiques que vous (Kagame, Museveni, Kanambe alias Joseph Kabila, Tshilombo-Pétain) n’arriverez jamais à réaliser sont morts incognito; certains sont même poursuivis à titre posthume… Ainsi soit-il… Vive les Maï Maï ANPK (Armée Nationale du Peuple Kongo). INGETA

  4. Ecoutez Mon Cher Patrick,
    Si le « grand soutien de Kinshasa » que vous invoquez doit venir de Tshilombo, vous avez certes à l’attendre aux calendes grecques. Vous n’allez tout de même pas penser que ce misérable aille « fouiner » ou foutre son nez dans une affaire qui embarrasse ses maîtres tueurs tutsis.
    Cet individu, depuis sa nommination comme président protocollaire, est en train d’appliquer scrupuleusement le principe « prima abreviata et ultima non data » ou encore mieux « prima dispensatur et ultima non datur », c’est-à-dire, brève première intervention et la dernière, ni réalisée, ou dispensé de la première, et la dernière non donnée. Tshilombo a dit clairement au départ qu’il ne va pas fouiner sur aucun crime ni de sang, ni patrimonial. Les crimes contemporains dont le vol sous SA complicité de quinze millions de dollars et de deux cents millions de dollars, c’est insignifiant pour Sieur Tshilombo. Selon lui, il faut vite oublier et « bo betela Kamherere maboko! », disait l’ignare fils d’Etienne Tshisekedi tantôt.
    Mon Cher Patrick, « rebus sic stantibus », c’est-à-dire, ainsi étant les choses, vous ne devrez vous attendre à rien. Raison de plus pour ne pas continuer à subir, à consentir que des irresponsables continuent à dilapider le patrimoine nous lègué par nos ancêtres qui ont payé de leur sang pour ce.

    1. mamale
      – « Vous n’allez tout de même pas penser que ce misérable aille « fouiner » ou foutre son nez dans une affaire qui embarrasse ses maîtres tueurs tutsis. » : Les opérations militaires à l´Est les embarrassent plus que cette histoire du boulot de Matand.
      – « Tshilombo a dit clairement au départ qu’il ne va pas fouiner… » : Après il a ajouté quoi ?
      – « Les crimes contemporains dont le vol sous SA complicité de quinze millions de dollars et de deux cents millions de dollars, c’est insignifiant pour Sieur Tshilombo » : Il a dit ça ou vous êtes en mode élucubration – kosela ye ?
      – « Selon lui, il faut vite oublier et « bo betela Kamherere maboko! », disait l’ignare fils d’Etienne Tshisekedi tantôt » : N´êtes-vous pas l´ignare qui cherche des ignares ailleurs ?
      – « ainsi étant les choses, vous ne devrez vous attendre à rien » : Vous voulez/devez plutôt dire « ainsi étant mes élucubrations… »
      – « Raison de plus pour ne pas continuer à subir… » : D´accord avec votre conclusion, mais je refuse de me réjouir. Car c´est la énième fois que vous dites la même chose sans passer à l´ACTION. Bon sang! RENGAINE YANGO ELENGI. Cela me rappelle la 5e colonne de Ngbanda et son fameux avertissement à ses ‘débuts’ : « Si Kabila ose encore toucher un cheveu de la tête d´un Congolais, il m´aura sur son dos et verra ce qui va lui arriver ». De nombreuses années passèrent et Kabila en tua encore davantage sans que Ngbanda…

  5. Pourquoi vous vous arrêtez à ce journaliste, demandez aussi que chaque fois qu’un congolais qui travaille pour un organisme ou une entreprise privée aura des difficultés avec sa hiérarchie pour une raison ou une autre que les autorités congolaises montent aux créneaux pour le défendre. Cette vision démagogique ne grandit la profession.

  6. L´ARTICLE EST MÉDIOCRE, mais LE SUJET EST INTÉRESSANT (Il s´agit d´un confrère – Matand – en difficulté qui mérite notre soutien).
    – Erratum dans l´article : « … dans ses grandes éditions du journal parlé avant de la rediffusée [sic! rediffusER]… »
    1. Du titre: « … Le silence troublant de Kinshasa » : Qu´entend-on par Kinshasa ? Qu´attend-on de Kinshasa ? Le Ministre des Droits humains, André Lite Asebea, a clairement condamné la sanction contre notre confrère. Bien des organisations au Congo ont aussi réagi dans ce sens. Qu´est-ce qui est alors troublant (un mot fort) ? Le silence des alliés MUZITO et FAYULU – ils sont aussi à Kinshasa -qui ont déjà été curieusement silencieux sur la question des Banyamulenge ?
    2. De la thèse: Mbeko évoque sa thèse de la peur dans le dernier paragraphe sans lui avoir assuré une base solide. Il PRÉSUPPOSE ce qu´il doit DÉMONTRER. Voilà pourquoi il omet la question « ont-ils peur ? » pour commencer curieusement par des questions : « De quoi les dirigeants congolais, les élus et autres militants politiques ont-ils peur? Craignent-ils la BBC? Le Rwanda? Ou les deux? Trouvent-ils logique…? » Le Ministre des Droits humains a déjà souligné que ce n´est pas LOGIQUE. Mbeko évoque ce Ministre et l´oublie après. Citons le Ministre (pour ne plus l´oublier) : « …Le licenciement de ce journaliste n’a respecté aucune règle en la matière, qu’il soit Congolais ou d’une autre nationalité […] C’est une décision discriminatoire et arbitraire. Rien qu’au niveau de principes, la BBC a commis une faute contre le journaliste. »
    Bref, Mbeko fait de la récupération politicienne d´une triste histoire. Se saisir de tout pour déverser sa bile sur les autorités congolaises qu´on déteste (viscéralement) n´est pas une démarche rationnelle. Mais pourquoi faire même semblant d´espérer quelque chose de ceux qu´on tient pour mauvais, nuls, etc. ? On ne compte pas sur des gens (décrétés vauriens et ennemis), mais on se dit « troublé » (un mot bien fort). Mbeko et ceux qui copinent avec lui et son idéologie voient tout en négatif : Le budget est de 7 milliards? « Oh c´est nul ça ». Le budget est de 10 milliards? « Oh c´est irréaliste ». « Félix ne fera pas la guerre de l´Est par peur de Kagame ». Félix lance des opérations militaires à l´Est. « Ah c´est de la mascarade. Pompeo vient. « Ah ça ne veut rien dire ». Pompeo ne vient plus. « Oh coup dur… ». « Félix doit désarmer Kabila ». Félix a désarmé GLM. « Pffff, il s´agit des armes obsolètes, on le sait ». Même si Félix parlait lui-même de cette éviction de Matand, rien ne nous rassure que ces pourfendeurs assermentés auraient apprécié. Cette même mentalité jusqu´à ‘bouder’ la gratuité de l´enseignement primaire qui pourtant est un grand bien pour plusieurs familles pauvres et pour la société elle-même. Je suis content de lire dans la phrase de l´article que Mbeko et autres n´ont pas PEUR. Alors, les voir agir au Congo sera une belle illustration.

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