Médias congolais: Remettre en place les fondamentaux

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Des titres de la presse kinoise

Dans plusieurs chroniques récentes, Congo Indépendant a épinglé le thème problématique touchant à la liberté, la déontologie et l’éthique de la presse congolaise. Avec, en filigrane, comme un rappel pathétique à la corporation médiatique de ce pays: Un journaliste n’est pas un propagandiste. Ni un publicitaire. Ni (c’est nous qui ajoutons) le télégraphiste d’un parti ou d’une personnalité politique, d’un lobbying, d’une obédience religieuse, d’un pasteur, d’une église de réveil ou d’une quelconque association de la société civile fût-elle respectable ou digne d’intérêt. Le jargon, en effet, est connu: La « com » c’est pas « l’info ». Nous avons nous-mêmes, dans ces colonnes et dans d’autres publications, abordé ce sujet qui pourrait se résumer en une question: les médias congolais fonctionnent-ils conformément aux droits et devoirs requis et indispensables pour l’exercice de la profession?

Clarifier le statut du journaliste. A l’instar de son prédécesseur, Jolino Makelele, qui avait émis l’idée des « États généraux de la presse », le nouveau ministre de la Communication et Médias du gouvernement investi le 26 avril 2021, Patrick Muyaya, entend « remettre en place les fondamentaux de la presse » en vue de « sécuriser le métier, d’identifier les médias, de clarifier le statut du journaliste », notamment par la révision de la loi de 1986 sur l’exercice de la profession. Une loi qu’il estime « désuète » notamment par rapport à « l’évolution des médias en ligne ». Et il interpelle la profession: « Comment comprendre, par exemple, tous ces médias appartenant à des hommes politiques ou des confessions religieuses, et qui fonctionnent au gré de leurs humeurs? Le professionnalisme en paie le prix. Il faudrait rétablir la norme à laquelle tous ceux qui se revendiquent de la profession doivent se conformer ». Nous sommes le 19 mai dernier lorsque le ministre tient ces propos au cours de son passage sur Télé 50 dans l’émission « JMK Today ».

Télé 50, justement! Une de ces chaînes dont le parcours ne brille pas forcément par un souci de professionnalisme et du respect de l’éthique journalistique. En témoignent, les « »entretiens » de cette émission « JMK Today », présentée par le patron de la chaîne lui-même, Jean-Marie Kasamba, qui flirtent régulièrement avec des méthodes qualifiées, un jour, de « staliniennes » par son invité Peter Kazadi, député provincial et cadre de l’UDPS. Le même Kazadi qui n’avait cessé de lui lancer, le 26 avril 2020, au cours d’une autre émission: « Vous êtes journaliste, soyez professionnel, restez professionnel, posez-moi des questions en tant que journaliste et non comme membre de votre parti politique… » En fait, il est malaisé de se faire une opinion en suivant cette émission. Les questions sont souvent basées sur des insinuations ou des suppositions, voire des mises en cause ad hominem, et rarement sur des faits avérés, des opinions réellement exprimées ou des témoignages vérifiables. Volontairement ou involontairement, la trame reste immuable: « il se murmure que…, on raconte que…, tout le pays s’étonne de…, les Kinois ne comprennent pas que… »

Une presse spéculative. Avec le ministre de la Communication et Médias, c’était le même rituel. Mais en plus soft (souvenirs journalistiques communs?). A la dernière partie de l’émission, dans une mise en scène bien rodée, le présentateur et patron de la chaîne relaie les questions de ses « chers téléspectateurs à travers le monde ». Il pose au ministre la question de « Monsieur Parfait de Paris »: « Pourquoi la RDC continue-t-elle à garder Sonia Rolley alors qu’elle détruit l’image de la RDC? » Pour ceux qui l’ignorent, Sonia Rolley est correspondante de RFI (Radio France Internationale) au Congo. Le ministre répond: « Je ne voudrais pas m’inscrire dans les travers du passé. Nous ne pouvons pas lui empêcher de faire son travail. C’est à nous, le gouvernement, de montrer ce que nous faisons ». Les travers du passé, rappelons-le, ce sont par exemple – sous la « kabilie » – les multiples coupures du signal de RFI, le retrait d’accréditation et l’expulsion de son ancienne correspondante au Congo, Ghislaine Dupont (*).
Mais le présentateur tient son os. Pas satisfait de la réponse, il fait sienne la question du téléspectateur qui devient sa préoccupation, voire sa certitude. Il apostrophe le ministre: « La laisser faire son travail même si elle nuit à l’image du pays? » Voilà où le bât blesse. Appartient-il à un journaliste, et de quel droit, de décréter qu’un autre nuit à l’image du pays? Faudrait-il, comme dans « 1984 » de George Orwell, créer au Congo une « police de la pensée » censée régenter les « nuisances » d’un travail journalistique? Sur quels éléments le patron de Télé 50 se base-t-il pour affirmer que la correspondante de RFI « nuit à l’image du pays »? C’est l’une des tares de la presse congolaise qui reste essentiellement spéculative. « Les médias congolais, dans leur grande majorité, rapportent plus des commentaires – pour ne pas dire des pseudo-analyses – que des faits et des opinions » (Baudouin Amba Wetshi, Gouvernement: Sama Lukonde met fin aux spéculations, Congo Independant, 20 mars 2021).
Le nouveau ministre de la Communication et Médias fait le même constat au cours de cette émission, en invitant les journalistes congolais à « changer le narratif », à privilégier « des débats de fond sur, par exemple, la démographie, la santé, la desserte en eau que des débats politiciens des hommes politiques qui ne parlent que d’individus et de leur positionnement ». Une dérive due, notamment, à la prolifération des médias en ligne créés par des journalistes autoproclamés; médias souvent cornaqués et financés par les politiciens et autres « faiseurs d’opinion ». A telle enseigne que les animosités ou les affinités des uns et des autres deviennent… l’actualité!

Aide à la presse et médias viables. Pourtant, depuis des lustres, les médias congolais réclament, et à juste titre, une « aide à la presse ». Convenons d’abord que la création d’un média ne vise pas à subsister exclusivement par l’aide à la presse. Pour son indépendance, sa liberté éditoriale et rédactionnelle, pour sa crédibilité et sa stabilité, un média devrait être – au départ – viable par lui-même: en disposant de ses propres ressources humaines, matérielles et financières. D’autant plus que l’aide de l’État implique une redevabilité en termes des droits et obligations. Mais à qui l’octroyer dans cette « jungle » sans tomber dans les dérives ou accusations de copinage, de népotisme et autres détournements au profit des médias fictifs? Le ministre évoque, par exemple, l’existence de « cent huit chaînes sur la TNT sans infrastructures, et qui ne sont que des laptoppers! » A qui, donc, octroyer cette aide sans (reprenons les mots du ministre) « sécuriser le métier, identifier les médias, clarifier le statut du journaliste, rétablir la norme à laquelle tous ceux qui se revendiquent de la profession doivent se conformer? »

Entre ragots et fake news. Se conformer à la norme, c’est aussi prendre ses responsabilités face aux ragots, intox, infox, fake news et autres spéculations, affirmations ou démentis, accusations ou dénégations qui – remplissant les pages des journaux et les émissions audiovisuelles – finissent par constituer l’essentiel de… l’information! Des exemples abondent. Prenons-en un: l’émission « Équipe nationale » de « Congo Avenir » du 18 avril 2021 intitulée « Ndeko Eliezer répond aux questions de Sylvie Bongo » (c’est nous qui corrigeons le titre « Ndeko Eliezer repond au question de Sylvie Bongo »). Les deux journalistes (Solange Kwale, Sylvie Bongo) posent au député Eliezer Ntambwe la question de savoir s’il a également reçu sa part, soit vingt mille dollars, pour adhérer à la nouvelle majorité « Union sacrée de la Nation ». Poser une telle question suppose, déjà, la véracité du fait. Et la fiabilité de ses sources. Le député s’offusque. Il demande aux deux « consœurs » qui est le corrupteur et d’où elles tiennent cette information en forme d’accusation grave qu’il qualifie de « fausse, comme la plupart des bobards qui se racontent à Kinshasa pour exciter les gens ». Elles insistent. Et vont même plus loin (nous traduisons du lingala): « L’eau ne remue pas pour rien. Tout le monde en parle. Nous sommes à Kin et ici tout se sait. Nous pouvons même te donner le lieu où cette corruption s’effectuait. Dis-nous la vérité, as-tu reçu plus ou moins; il y a un député qui a reçu seulement quatorze mille; même si tu avais mis un chapeau pour ne pas être reconnu, on saura »! Malgré l’insistance de leur invité, les deux journalistes « bien informées » n’ont donné ni le lieu de cette corruption ni le nom du député qui aurait « avoué » avoir perçu quatorze mille dollars à la place de vingt promis…

Quel délire! « Tout le monde en parle; ici à Kin tout se sait ». Voilà l’information. Voilà le marigot duquel les professionnels de la presse congolaise doivent s’extirper. Pour redorer l’image de cette profession passionnante et exigeante. Oui, il est plus que temps de remettre en place les fondamentaux de la profession. Vaste chantier…

 

Polydor-Edgar Kabeya
Juriste, consultant en Médias et Communication
Rédacteur en chef de revue « Palabres » (Éditions L’Harmattan, Paris)

 


(*) Ghislaine Dupont était correspondante de RFI en RDC depuis 1997. En 2003, elle participe, comme responsable de la rédaction, à la création de Radio Okapi, une initiative de la Fondation Hirondelle (une ONG suisse). Elle est expulsée de Kinshasa entre le premier et le deuxième tour de l’élection présidentielle de 2006 à cause de son traitement de la campagne électorale jugée « nuisible » par le gouvernement de la « kabilie » dans lequel Lambert Mende occupait le fauteuil des Médias et Communication. Elle est tuée, en compagnie du technicien de reportage Claude Verlon, le 2 novembre 2013 non loin de Kidal (Nord-est du Mali) après avoir été enlevée par des assaillants non identifiés.

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