L’implosion programmée du Zaïre/Suite & fin: l’invasion sanglante, prédatrice et expansionniste

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Cet article a eu une première partie intitulée « La chute de Juvénal Habyarimana« . Elle a exploité l’ouvrage « Le chemin de la liberté », mémoires de l’homme politique zaïrois Kamanda wa Kamanda, paru chez Amazon à Londres en 2024. Kamanda a occupé de nombreuses fonctions sous le régime Mobutu entre 1983 et 1997, entre autres celles de ministre des Affaires étrangères. Il a également mené une carrière internationale de haut niveau au sein de l’Organisation de l’Unité Africaine où il a exercé d’abord les fonctions de directeur de cabinet du Secrétaire général Diallo Telli de 1967 à 1972, puis celles de Secrétaire général Adjoint élu de 1972 à 1978. Témoin privilégié de l’histoire de son pays et du continent africain, ses mémoires démontrent que ce qui apparaît comme une agression permanente du Rwanda contre le Zaïre, redevenu Congo, depuis trois décennies, faisant plus de six millions de morts, à en croire le président Donald Trump, n’est en réalité qu’une agression américaine ou occidentale dont l’objectif final se matérialise aujourd’hui à travers un « accord de paix » signé le 27 juin 2025 à Washington par les ministres des Affaires étrangères du Congo, ex-Zaïre, et du Rwanda, en attendant les signatures des chefs d’Etat des deux pays ainsi que celle du président américain.

Pour renverser Mobutu qu’ils estiment « fatigué », les Etats-Unis comptaient sur le régime rwandais du président Juvénal Habyarimana. Celui-ci ayant rejeté « catégoriquement » leur proposition en 1990, la rébellion du Front Patriotique Rwandais, à dominance Tutsi, fut aussitôt mise en branle à partir de l’Ouganda pour conquérir le pouvoir au Rwanda; ce qui eut lieu en 1994, provoquant le génocide des Tutsi et des Hutu modérés. La première étape de la partition programmée du Zaïre était ainsi franchie. Pour atteindre l’objectif final, tous les principes de propagande de guerre ont été exploités jusqu’à se retrouver dans « l’accord de paix » ci-dessus, comme on le verra plus loin. Comme l’a si bien écrit le Premier ministre britannique Winston Churchill, « en temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle devrait être préservée par un rempart de mensonges ». Les mensonges des puissances occidentales et du Rwanda de Paul Kagame ont été et restent systématiques tout au long du long martyr du peuple zaïrois. Ils sont mis en lumière dans mon livre justement intitulé « La Deuxième Guerre Occidentale contre le Congo. Offensives des médias et dessous des cartes (Paris, L’Harmattan, 2006) ». La journaliste belge Colette Braeckman éclaire davantage l’art du mentir-vrai en ces termes: « La guerre se mène d’abord avec des idées. Les concepts précèdent les hostilités, et les préparent. Etiquettes collées à la hâte sur la réalité mouvante, ils permettent souvent d’aller au combat le cœur léger. Les [Occidentaux] excellent à ce jeu ». Et la balkanisation planifiée du Zaïre n’y a pas échappé.

En effet, le 5 juin 1996, un livre est publié aux Etats-Unis sous la plume du professeur des sciences militaires Steven Metz. Son titre: « Reform, conflict and security in Zaïre » (U.S. Army War College). L’auteur déclare que « de nombreux analystes estiment que le Zaïre est une nation tellement artificielle que son unité est irréaliste. Certains observateurs estiment qu’aujourd’hui, le Zaïre n’existe plus en tant que nation: le Kivu a réorienté l’essentiel de son activité économique vers l’Est, le Kasaï-Oriental refuse d’accepter la monnaie nationale et le Shaba a été décrit comme une extension virtuelle de l’Afrique du Sud. Il existe toujours un risque qu’une telle désintégration de facto mène à une sécession officielle ». (Traduction Google). Même si Metz entrevoie trois scénarios possibles pour l’avenir: celui de la « réconciliation, reconstruction, réforme et démocratie » ; celui d’une « désintégration plus ou moins pacifique, par la négociation ou la reconnaissance de l’impossibilité de l’unité du pays »; enfin, le scénario de la « violence, due à un soulèvement populaire, à un conflit ethnique armé ou à la guerre civile impliquant des régions, des groupes ethniques ou des armées personnelles des seigneurs de guerre »; même s’il recommande aux stratèges du Pentagone que « les États-Unis devraient rechercher le premier résultat, accepter le second si nécessaire et se préparer au troisième », le message le plus important est passé. L’unité du Zaïre est impossible. Cela sous-entend que toute guerre de désintégration du pays serait « compréhensible » ou dans l’ordre normal des choses.

Le lecteur non-avisé ne peut comprendre que Steven Metz et les analystes et observateurs auxquels il se réfère confondent la notion de l’Etat avec celle de la nation. Certes, la longue dictature de Mobutu avait plongé le Zaïre dans un profond coma, l’Etat étant défini comme une entité politique souveraine qui exerce son autorité sur un territoire défini et une population déterminée. Mais la nation zaïroise, c’est-à-dire le corps d’associés se partageant l’espace géographique Zaïre et désireux de vivre sous une même loi et représentés par un même législateur, cette nation, elle, reste bien vivante et en très bonne santé. Tout au long de l’agression permanente qu’ils subissent depuis trois décennies, les Zaïrois, rebaptisés Congolais, ont démontré et continuent à démontrer qu’ils tiennent à l’unité de leur pays comme à la prunelle de leurs yeux. Cependant, l’analyse erronée de Metz fut remise au premier plan de l’actualité, non pour préparer les Etats-Unis et leurs caniches occidentaux à un désastre éventuel, mais en créant le dit désastre, en voulant imprimer à l’Histoire une marche contraire à la volonté des Zaïrois eux-mêmes et donc au bon sens.

Le 15 octobre 1996, trois jours avant que ne se crée, à l’initiative des Etats-Unis et de leur Etat mercenaire Rwanda, l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération (AFDL), première tenue de camouflage de l’agression, Walter Kansteiner, attaché au Centre d’études des minerais stratégiques dont regorge l’Est zaïrois puis Secrétaire d’Etat, Assistant aux Affaires africaines, sous George W. Bush, plaidait pour « la création de pays homogènes sur le plan ethnique, ce qui impliquait nécessairement de redessiner les frontières internationales » et « la création d’Etats hutu et tutsi séparés, le dernier à l’Est du Zaïre ». Cette voix d’outre atlantique trouva un écho en Afrique. En effet, le président marionnette rwandais, le Hutu Pasteur Bizimungu, lançait un appel à Berlin II aussitôt que déferlait sur le Zaïre une vague nommée AFDL. Plus tard, Bizimungu ira jusqu’à arborer « une carte prouvant, selon lui, que l’Est du Zaïre avait été jadis territoire rwandais ». Ce message sera martelé par de nombreux autres dirigeants et intellectuels rwandais, notamment l’ex-ministre des Affaires étrangères [Anastase] Gasana et l’ex-ambassadeur Manzi [Bakuramutsa] alors en poste à Bruxelles. Pourtant, il ne s’agissait là que d’un mensonge grossier. Car, à  la conférence de Berlin, qui s’est tenue du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, les territoires qui deviendront plus tard le Burundi et le Rwanda n’étaient connus d’aucune puissance européenne. « Les deux pays furent parcourus pour la première fois par des Européens en 1892 (Oscar Baumann au Burundi) et en 1894 (le comte Von Götzen au Rwanda)« . A l’époque, « le royaume du Ruanda n’occupe qu’une petite région au centre du Rwanda actuel et était en voie de conquérir les territoires septentrionaux du Rwanda gouvernés par des rois hutu indépendants de la cour du Mwami ». Quant aux communautés s’exprimant en kinyarwanda et qui habitaient alors dans l’actuel espace Congo, ex-Zaïre, « elles n’avaient pas de liens directs avec cette même cour centrale dont elles s’étaient à dessein détaché » (Références dans l’ouvrage « La Deuxième Guerre Occidentale contre le Congo… »).

La brèche du Zaïre qui mérite d’être balkanisé étant ouverte, de nombreux acteurs politiques et scientifiques occidentaux s’y engouffrent. Le 19 décembre 1996, l’opinion publique internationale était davantage préparée à légitimer ce qui se tramait. On pouvait lire dans le célèbre quotidien américain International Herald Tribune que « le Zaïre est le résultat d’une union impossible, non naturelle, la frontière coloniale ne pourra éternellement être considérée comme sacro-sainte ». En mars 1998, le premier des Américains monte en personne au créneau pour avaliser ce discours éminemment fallacieux. Essuyant une larme de crocodile à l’occasion de sa visite à Kigali et répondant au discours de Paul Kagame, Bill Clinton donnera au Rwanda le feu vert nécessaire à sa deuxième agression contre le Zaïre, cette fois-ci contre le président Laurent-Désiré Kabila, le successeur de Mobutu du 17 mai 1997 au 16 janvier 2001. Aux Rwandais complexés par la petitesse de leur territoire national, il dira: « Comme vous l’indiquez, le Rwanda était un seul pays avant que les puissances européennes se réunissent à Berlin pour se répartir l’Afrique. Les Etats-Unis sont à vos côtés ». En août 2000, pendant que le président Laurent-Désiré Kabila tentait de contourner le dialogue inter congolais, piège à cons destiné à l’éliminer politiquement, Walter Kansteiner revenait à la charge et prononçait l’arrêt de mort de l’Etat zaïrois dans le quotidien américain Pittsburgh Post Gazette: « L’éclatement du Congo est plus probable aujourd’hui qu’il ne l’était voilà vingt ou trente ans ».

Les Etats-Unis n’ont jamais caché leur volonté de balkaniser le Zaïre. Ils n’ont jamais caché leur volonté de faire du Kivu une région dominée par les Tutsi rwandais et zaïrois. Pendant les dix-huit années de pouvoir de Joseph Kabila (17 mars 2001 – 25 janvier 2019), qui avait succédé à son père Laurent-Désiré Kabila assassiné dans le contexte de l’implosion programmée du Zaïre, le Rwanda est resté maître du jeu sécuritaire au Kivu où il a installé, avec la complicité américaine, un réseau de pillage des minerais zaïrois. Des sociétés américaines ont investi au Rwanda pour leur donner une plus-value, tirant ainsi profit du sang des Zaïrois. En même temps, Herman Cohen, ancien sous-secrétaire aux Affaires africaines, révélait sur les réseaux sociaux qu’au Département d’Etat américain, le Kivu faisait désormais partie du Rwanda.

Habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte, l’hypocrisie américaine ou occidentale, si bien soulignée par Aimé Césaire dans « Discours sur le colonialisme » (Paris, Présence Africaine, 1995), avait trouvé un adversaire de taille en l’attachement viscéral des Zaïrois à l’unité de leur pays. Déjà lors de la guerre de 1996/97, qui avait emporté le régime Mobutu, l’historien Ndaywel è Nziem éclairait l’opinion internationale en ces termes: « Il ne serait pas facile de réussir une partition du pays. Car le Zaïre est géré depuis un siècle comme un Etat unitaire; il y a eu des brassages de populations; une culture moderniste est née à partir des centres urbains et s’est disséminée dans les campagnes, tant et si bien que dans toute l’Afrique, aujourd’hui, on reconnaît un Zaïrois. Enfin, il faut ajouter que les velléités sécessionnistes qu’a connues le pays jusqu’ici étaient un moyen de faire pression pour obtenir une meilleure position » (La Libre Belgique, 11 décembre 1996).

Sous d’autres cieux, gouvernants et gouvernés se seraient mobilisés comme un seul homme pour faire échec au plan machiavélique américain. Mais on est au Congo, ex-Zaïre, pays où la politique spectacle est reine, occupés que sont les hommes politiques à se battre pour une place au festin d’un pouvoir à conserver pour les uns et à conquérir pour les autres. Jouant au pompier pyromane dans ce contexte, les Etats-Unis ont réussi, avec une étonnante facilité, à imposer à l’administration Félix Tshisekedi, le successeur de Joseph Kabila depuis le 25 janvier 2019, un « accord de paix » qui leur donne un accès privilégié aux minerais stratégiques du Kivu. Surfant allègrement sur les principes de propagande de guerre, le texte diabolise le Congo agressé, pour avoir abrité les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) qu’il est sommé de neutraliser alors que celles-ci n’ont jamais constitué une menace sérieuse à la sécurité du Rwanda. Quant à l’agression rwandaise, directe ou à travers ses supplétifs de l’Alliance du Fleuve Congo (AFC) et du M23, elle est d’abord tout bonnement valorisée en termes des « mesures défensives », appelées à être levées. Ensuite, le Congo est également sommé de dialoguer avec l’AFC/M23, pourtant accusés d’avoir commis d’innombrables crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Enfin, les pillages des ressources minières du Kivu par le Rwanda sont légitimés. Sur le terrain, le pays agresseur est accusé par les experts des Nations Unis d’annexer les territoires du Kivu sous son occupation. Les milliers des femmes congolaises violées pendant trois décennies, dans un contexte où le viol est devenu une arme de guerre, ainsi que les millions de Congolais déplacés ou massacrés sont sacrifiés sur l’autel des intérêts et des caprices des puissants. Brandie comme bénéfice mutuel, l’intégration économique régionale profitera avant tout à l’agresseur, tout en vidant de sa substance l’intégrité du territoire congolais figurant dans l’accord.

Pourtant, adoptée unanimement par le Conseil de sécurité, le 21 février 2025, la Résolution 2773 (2025) condamnait fermement les offensives du M23 avec le soutien de la Force de défense rwandaise, décidait que ce mouvement cesse les hostilités, se retire de toutes les zones contrôlées, et démantèle dans leur intégralité les administrations parallèles illégitimes mises en place au Kivu. La Résolution demandait également à la Force de défense rwandaise de cesser de soutenir le M23 et de se retirer immédiatement du Congo, sans conditions préalables. Mais les Etats-Unis étant au droit international ce que les présidents successifs du Congo ou d’Afrique sont au droit de leur pays, c’est-à-dire au-dessus des lois, le peuple congolais longtemps martyrisé et humilié assiste impuissant au primat du droit de la force sur la force du droit et, par voie de conséquence, à l’implosion de leur pays.

Mayoyo Bitumba Tipo Tipo
Ecrivain & ancien Fonctionnaire International des Nations Unies