
« Une provocation! » C’est ainsi qu’est qualifiée la nomination d’un consul général du Kenya à Goma, toujours sous occupation du M23/RDF/AFC. On savait que la RDC et le Kenya de William Ruto auraient des relations tourmentées. Lors de la présidentielle de 2022, le futur successeur de Uhuru Kenyatta avait mis les rieurs de son côté en invitant les représentants du monde des affaires à conquérir le marché congolais de produit laitier. Il avait, à cette occasion, présenté les Congolais en « chanteur » et « sapeur » incapables de produire du lait. C’est reparti!
« Aucun consul ne prendra ses fonctions à Goma sans l’autorisation du gouvernement congolais ». C’est par ce rappel que Kinshasa a réagi à la décision précitée de Nairobi portant nomination d’un consul général dans le chef-lieu de la province du Nord-Kivu. Dans un communiqué publié lundi 18 août, le chef de la diplomatie kényane Musalia Mudavadi a cru rassurer en rappelant que l’agrément préalable de la RDC et la délivrance d’un exequatur restent indispensables avant toute entrée en fonction. Quel est le problème?
Le tact en diplomatie
Le tact est une donnée essentielle en diplomatie. La nomination d’un chef de poste (ambassadeur, chargé d’affaires en pied, attaché militaire ou consul général) reste confidentielle au niveau du pays d’envoi. Et ce jusqu’à l’octroi de l’agrément par le futur pays d’accueil.
Présente à Antananarivo au sommet de la SADC (Communauté de développement d’Afrique australe), la chef de la diplomatie congolaise, Thérèse Kayikwamba Wagner, a évoqué avec son homologue kenyan « le respect de la procédure ». Celui-ci a prétendu qu’il est coutumier dans son pays de publier le « mouvement diplomatique » bien avant la sollicitation des agréments auprès des futurs pays d’accueil.
Pour ou contre des représailles?
Comme à l’accoutumée, des voix se sont élevées pour préconiser des « représailles ». Certains « commentateurs de la République » demandent ni plus ni moins que de s’attaquer aux intérêts financiers kenyans représentés par la Banque Equity BCDC. Les capitaux kenyans détiennent plus de 60% de parts de cette institution financière. Un avis balayé du revers de main, par un banquier. Au motif qu’un tel acte est de nature à aggraver le mauvais climat des affaires. « La RDC devrait s’attaquer à Kenya Airways en réduisant la fréquence de vols », estime un banquier kinois. Pour lui, il faut éviter une « réaction émotionnelle » en préservant l’emploi des Congolais et le petit épargnant à l’Equity BCDC.
Depuis 2022, les relations entre Kinshasa et Nairobi ont traversé plusieurs zones turbulences: le lancement de l’Alliance fleuve Congo depuis Nairobi en décembre 2023, le refus des autorités kenyanes d’interpeller les dissidents politiques du M23/AFC. Chaque épisode a alimenté une hostilité grandissante. Et ce malgré le rôle du Kenya comme facilitateur des pourparlers de paix dans le cadre du « processus de Nairobi ».
L’Exéquatur
Pour Kinshasa, la nomination d’un consul général dans une ville occupée est une question qui touche tant à la souveraineté nationale qu’à l’intégrité du territoire.
Outre le tact, le consentement mutuel et la souveraineté constituent tout aussi des fondamentaux. Dans le cas sous examen, l’établissement de relations consulaires entre Etats se fait par consentement mutuel. Le siège du poste consulaire est fixé par l’Etat d’envoi avec l’approbation de l’Etat de résidence. A défaut, le consul général sera privé d’Exéquatur lui permettant d’entrer en fonction.
À Goma, la désignation du consul général kenyan a suscité le doute. D’aucuns y voient un acte de « reconnaissance implicite » du M23/RDF/AFC. « Il s’agit d’un processus administratif et transparent, sans visée géopolitique défavorable », conteste le chef de la diplomatie kenyane avant de rappeler, non sans une pointe d’humour, que « la souveraineté congolaise demeure une priorité » pour le Kenya.
Le mutisme de l’UA et de l’EAC
Au-delà de son caractère bilatéral, cette affaire interroge la capacité de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) à veiller au respect du droit international. Déjà, la réouverture du poste frontalier de Bunagana, en zone sous contrôle du M23, est un acte de défiance de la part de l’Ouganda. L’Union africaine et la Communauté d’Afrique de l’Est restent muettes face aux provocations de William Ruto.
Par son communiqué daté du 18 aout, les autorités kenyanes tentent d’amadouer les Congolais. Sans parvenir à dissiper le malaise ambiant. Pour Kinshasa, en dépit des réalités sur le terrain, la souveraineté nationale reste non-négociable. Les Gomatraciens, eux, attendent désespérément le retour de la paix. L’affaire du consul général Kenyan à Goma vient rappeler que la paix dans l’Est de la RDC se joue tant dans les chancelleries qu’au niveau des territoires occupés.
Obed Vitangi Kakule