Qui a tué Chérubin Okende?

Hommage à un opposant valeureux assassiné à six mois des élections générales de décembre 2023.

Lubumbashi, le 27 juillet 2023

1. Introduction

Maître Tshiswaka Masoka Hubert

Au matin du 13 juillet 2023, le corps ensanglanté de M. Cherubin Okende Senga est retrouvé sans vie, criblé de balles, dans le torse et à la tête, attaché dans la ceinture de sécurité de son propre véhicule dont le moteur était encore en marche. Une mort avec une violence inouïe! Qui a tué Okende et pour quel motif? Le présent papier contribue à chercher la vérité, en hommage à ce politicien qui a dédié sa vie à la recherche du bien-être collectif, à l’instar de Floribert Chebeya Bahizire et Fidèle Bazana Edadi qui dédièrent les leurs à la cause des droits humains.

L’Honorable Okende était né le 05 octobre 1961, du groupe ethnique BaTetela de l’actuel province du Sankuru (ancienne Kasaï-Oriental). Il fut député national élu de la circonscription de Lukanga, à Kinshasa et ministre des Transports et voies de communication du gouvernement Sama 1 (avril 2021 – décembre 2022), sous le président Felix Antoine Tshisekedi Tshilombo.

Avant d’être porte-parole du parti politique d’opposition, Ensemble pour la République, du candidat déclaré à la présidence de décembre 2023 (Katumbi), Cherubin fut aussi président du Front Social des Indépendants Républicains (FSIR), porte-parole du Coordonnateur de la coalition politique « Lamuka » (Fayulu). Sous le régime du président Joseph Kabila (2015-2017), il fut Coordonnateur de la Cellule des Communicateurs de l’Alliance de la Majorité Présidentielle (AMP). Sous le président Mobutu, il fut vice-président de la Société civile du Congo (SOCICO) de [Modeste] Bahati.

L’assassinat de l’honorable Okende est intervenu à six mois de la tenue des élections générales. Présidence de la République, 500 sièges de l’Assemblée nationale, 108 sièges du Sénat, les sièges des députés et des gouverneurs des 26 provinces, ainsi que ceux des maires des Villes, des Bourgmestres des communes et des conseillers municipaux.

Cherubin est assassiné, dans un contexte où 910 partis sont dans une course effrénée de conquête du pouvoir, mettant à contribution marabouts, prêtres, pasteurs et journalistes. Des messes se multiplient autant que des rencontres politiques, dans la violence verbale et de l’intoxication des fakenews. Qui l’a tué et pourquoi? Des trois théories ci-dessous, nous tirons notre propre libre opinion.

2. Théorie de l’opposition politique sur l’assassinat de Cherubin

L’opposition politique, particulièrement, le parti Ensemble pour la République de Moïse Katumbi Chapwe s’élabore un substrat en trois points suivants: Primo, le président Tshisekedi n’aurait pas gagné les élections de décembre 2018. Secundo, les animateurs de la Cour Constitutionnelle habilitée à valider, en dernier ressort, le résultat de l’élection présidentielle, autant que ceux de la CENI qui a pour mission de proclamer le résultat, seraient tous acquis à sa cause. Tertio, n’ayant pas de bilan à présenter, à l’issue de son premier mandat, il développerait des stratégies de terreur, dans le but de réduire au silence des leaders de l’opposition et reprendre le pouvoir, sans bruit, à l’issue du processus électoral qu’il projetterait de truquer, en décembre 2023.

Les opposants disent que Cherubin a été assassiné, le 12 juillet 2023, en allant solliciter un report de son rendez-vous, consécutivement à l’invitation de la Cour Constitutionnelle, pour « une séance de travail » avec le Juge Sylvain Lumu Mbaya, prévue pour le 13 juillet. Dans la nuit du 12 juillet, à 22:19 heures le journaliste Peter Tiani alertait sur la disparition, puis l’enlèvement du défunt député Okende. Et, à 22:42 heures du même 12 juillet, le secrétaire général du parti « Ensemble », M. Dieudonné Bolengetenge tweete aussi sur le « Lâche enlèvement de l’Honorable Cherubin OKENDE […] « . Au matin du 13, le corps sans vie de l’honorable Cherubin est découvert, dans sa voiture, sur la Route des Poids-Lourds, en face du SEP-Congo.

Convaincus de la théorie de terreur du pouvoir, trois candidats déclarés à la présidentielle de décembre 2023, soutiennent que l’assassinat de Cherubin est un crime organisé, dans le but de les réduire au silence. Le Sénateur Augustin Matata Maponécrit: « […] qui l’aurait cru! Nous sommes rentrés dans un régime de terreur et de dictature inqualifiable […] ». L’honorable Delly Sesanga Hipungu dit « […] c’est un acte odieux inacceptable dans un Etat dit de droit. Il s’ajoute à la liste déjà longue des martyrs et victime de l’incapacité du régime à assurer notre sécurité, dans une volonté claire d’insuffler la terreur dans le pays […] ». Et, M. Katumbi clame au micro de RFI:
« […] C’est un assassinat politique […] Quand on ne contrôle plus rien dans le pays, on arrête mes conseillers, on arrête mes partenaires, on tue et l’on veut nous réduire au silence […] On l’a vu avec Floribert Chebeya. Maintenant, c’est Cherubin […] ».

Bref, pour l’opposition, l’assassinat de l’honorable Okende a été commandité par Felix Tshisekedi, afin de conserver le pouvoir par la terreur.

3. Théorie du parti au pouvoir, sur l’assassinat de Cherubin

Pour des partisans du parti au pouvoir, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), c’est M. Katumbi le commanditaire. A l’instar de maître Joël Kitenge et M. Stéphane Balamwange de la télé sur YouTube « Tango Ekoki », ils incriminent le journaliste Peter Tiani d’être le centre de l’évènement et chargé de créer des fausses informations, dans le but de brouiller les pistes d’enquêtes.

De leur analyse ci-dessous, Kitenge et Balamwange concluent que c’est le journaliste Peter qui avait « inventé l’enlèvement » du Député, contrairement au garde du corps qui était dubitatif. En dépit des réserves émises par son unique source d’information, Peter propage le scoop intoxiquant de « l’enlèvement », sur « le parking de la Cour constitutionnelle », par « des hommes armés ».

Maître Kitenge soutient qu’en effet, le 12 juillet 2023, à 11 heures, l’un des agents de Cherubin avait retiré du service courrier de la Cour Constitutionnelle, une invitation datée du 10 juillet, venant du Juge Sylvain Lumu, pour le 13 juillet. Le même 12 juillet, à 16:02 heures, le même agent de Cherubin avait déposé la réponse, sollicitant un report de rendez-vous, pour le 14 juillet.

La nuit du 12 juillet, à 22:16 heures, le « journaliste très engagé », Peter Tiani est le premier à parler de la disparition de l’honorable Député:

  • « Urgent!!! Le Porte-parole d’Ensemble, l’Honorable Cherubin Okende, porté disparu ».
    A 22:19 heures, curieusement, il modifie son tweet et dénonce « l’enlèvement brutal par des hommes armés »;
  • « Urgent!!! Le Porte-parole d’Ensemble, l’Honorable Cherubin OKENDE, porté disparu! Il serait brutalement enlevé par des hommes armés en tenue civile! »

A 22:42 heures, le même 12 juillet, le secrétaire général du parti « Ensemble », Bolengetenge appelle à la mobilisation:
« Lâche enlèvement de l’honorable Cherubin Okende, député national et Porte-Parole d’Ensemble pour la République, ce mercredi 12 courant vers 15h00, à partir du parking de la Cour Constitutionnelle. Notre pays va de plus en plus mal! Mobilisons-nous ».

Au matin du 13 juillet, par le compte tweet @ensemble_MK, Bolengetenge précise l’heure de l’enlèvement:
« Lâche enlèvement de l’Honorable @OkendeC Cherubin, Député National et Porte-parole d’Ensemble pour la République, ce mercredi 12 juillet 2023, à 15h00, au Parking de la Cour Constitutionnelle. Notre pays va de plus en plus mal! Mobilisons-nous. S.G @bolengetenge ».

Le même matin du 13 juillet, après la découverte du corps sans vie de l’honorable Okende, M. Abel Amundala, communicateur d’Ensemble revient sur le temps de l’évènement, en dénonçant la lenteur du gouvernement:
« @Ensemble-MK a dénoncé l’enlèvement de Cherubin OKENDE, depuis hier, mercredi 12 juillet 2023, en début d’après-midi… Le gouvernement de la RDC est resté indiffèrent… Il a fallu attendre le pire, pour instruire les services qui ont l’obligation de faire leur travail? Triste ».

Les partisans du pouvoir attirent l’attention sur la révélation de M. Nico Kabunda comme source d’information et l’unique témoin de l’évènement. Dans l’après-midi du 13 juillet 2023, à 18 :50 heures, le journaliste Tiani un audio, en Lingala, de 3 :41 minutes, intitulé « témoignage émouvant du Garde du corps » du feu Cherubin.

Maître KITENGE résume la conversation entre le journaliste Tiani et le garde du corps Kabunda comme suit: (i) Le garde du corps affirme qu’il n’était qu’avec le défunt Député, à bord du véhicule. Car, le chauffeur était envoyé pour déposer un colis chez le père du défunt. (ii) Il dit avoir laissé son chef, à bord du véhicule, dans le parking de la Cour constitutionnelle, lorsqu’il était monté déposé la requête en report du rendez-vous. Et, (iii) à son retour, pas plus longtemps que dix minutes, il affirme n’avoir plus retrouvé le Député. (iv) Alors, il avait cru que le défunt l’aurait « abandonné », sachant qu’il pouvait utiliser l’argent lui donné, afin de le rejoindre à la maison.

Maître KITENGE relève que dans cet entretien, le garde du corps dit aussi avoir posé des questions aux policiers qui surveillaient le lieu et ceux-ci lui auraient répondu que: « Ton chef vient de sortir d’ici, tout doucement. Il est déjà parti ». A cet effet, il avait dit au journaliste: « Je suis allé dans nos services que vous connaissez, toujours rien ».

  • Peter Tiani demande: « Donc, tu ne sais pas où il serait en ce moment? »
  • Le garde du corps répond: « Aucune idée ».
  • Peter ajoute: « Ils ne t’ont pas dit qu’il y a eu des personnes qui l’ont pris? Ils ne t’ont rien dit? »
  • Le garde du corps répond: « Il faisait des manœuvres, seul, au volant de sa voiture. Moi je pense que comme il m’avait donné de l’argent, il disait qu’il allait rentrer à la maison, ça peut être sur le chemin de retour que les personnes dont tu parles peuvent l’avoir posé une embuscade et l’enlever. Selon moi ».
  • Et au journaliste de conclure: « Euh! Donc, ils lui ont créé une embuscade, l’ont pris lui et sa voiture, ils sont partis avec. Kitoko! Si vous avez d’autres informations, envoyez-les-moi, afin que nous alertions le monde ».

Bref! Pour les partisans du pouvoir, la chronologie des publications des communicateurs d’Ensemble et l’interview du journaliste Peter Tiani avec le garde du corps, demeurent les éléments permettant d’accuser M. Katumbi d’avoir commandité l’assassinat de l’honorable député Cherubin Okende. Le motif évoqué serait l’acharnement à démontrer, à tout prix, « l’incapacité » du régime à gouverner.

4. Des assassins sans frontières du Rwanda

Une troisième théorie vient des intellectuels qui estiment que l’assassinat de Cherubin serait commandité par le président Paul Kagame du Rwanda qui est obsédé par l’ambition de contrôler la RDC, en la déstabilisant. Ainsi, il projetterait d’orchestrer des assassinats ciblés, à Kinshasa et Lubumbashi, espérant soulever des Congolais contre le président Tshisekedi qui résiste à la guerre qu’il lui mène au Kivu, via le M23.

Depuis plus de 25 ans, Kagame change continuellement le nom du groupe chargé des opérations de déstabilisation de la RDC: AFDL, RCD, CNDP et M23. Déjà, le 17 mai 1997, via AFDL, après avoir renversé le président Mobutu, il était parvenu à installer au pouvoir Laurent Kabila comme président de la République et le général rwandais James Kabarabe, comme Chef des armées de la RDC. Le 02 août 1998, il s’était retourné contre Laurent Kabila, via le RCD. Kabarebe avait détourné un avion civil de l’aéroport de Goma, débarqué des militaires rwandais à Kitona et attaqué Kinshasa. En janvier 2001, Kagame est accusé d’avoir commandité l’assassinat du président Laurent Kabila.

Récemment, des experts de l’ONU ont démontré la continuité de l’implication de Kagame dans la déstabilisation de la RDC, via M23 et des rwandais infiltrés dans les FARDC. Cette preuve est aussi administrée par des spécialistes de la guerre du Rwanda contre la RDC, notamment, Charles Onana, dans son livre « Holocauste au Congo, l’omerta de la Communauté internationale », Michela Wrong dans « Rwanda, Assassins sans frontières: Enquête sur le régime de Kagame », Patrick Mbeko et Honoré Ngbanda, « Stratégie du chaos et du mensonge: Poker menteur en Afrique des Grands Lacs » et Judi Rever, dans « Rwanda, l’éloge du sang ».

Pour les tenants de cette théorie, une cellule dormante de l’escadron des « assassins sans frontières » serait installée à Kinshasa par l’ambassadeur Vincent Karega avant son expulsion. Ce dernier, alors en poste en Afrique du Sud, avait planifié et exécuté l’attentat à la vie du général Kayumba Nyamwasa, à Johannesburg, tué le colonel Patrick Karegeya (à Johannesburg) et M. Seth Sendashonga (à Nairobi). Ce sont ses hommes qui auraient assassiné l’honorable Okende, abandonné son corps sans vie à 650 mètres du Beach Ngobila, et prendre des canoës rapides vers Brazzaville d’où ils auraient embarqué pour Kigali.

Michela Wrong écrit que comme Staline, Kagame utilise des « amis », pour percer l’intimité de ses « ennemis ». Par exemple, Apollo Kiririsi, un commerçant rwandais que Karegeya considérait comme un ami, avait servi pour le piéger.

Ou! Kagame manipule ses « amis », aux fins criminelles. Ici est l’occasion de rappeler que Felix Tshisekedi et Moïse Katumbi, furent aussi des amis de Kagame. Ce dernier utiliserait-il l’un contre l’autre? Ou, c’est le Président du Congo-Brazza, S.E. Denis Sassou Nguesso, élevé par Kagame, le 21 juillet, à la dignité de l’Ordre national d’honneur du Rwanda qui sert d’ami?

5. Conclusion: Recommandations

Les trois thèses analysées ci-dessus pointent chacune vers un éventuel assassin de Cherubin Okende, distinct l’un de l’autre, pour le même motif: contrôler absolument le Pouvoir de la RDC. Tshisekedi est accusé de vouloir, obstinément, conserver le pouvoir par la force. Katumbi est accusé de vouloir, à tout prix, démontrer l’incapacité de Tshisekedi à gérer le pays. Et, Kagame est accusé d’être cyniquement envieux des richesses du pays voisin, la RDC.

Bien que perçues comme des accusations gratuites des uns contre les autres, les trois thèses constituent des pistes d’investigations. Toutes révèlent trois choses et soulèvent les trois questions suivantes:

  • Les failles des services de sécurité, par le fait qu’un ministre honoraire puisse être assassiné en pleine capitale du pays, à une période cruciale de la vie de la nation: Ouverture des IXe Jeux de la francophonie, à six mois des élections.
    Première question: Qui a intérêt à saboter les jeux et les élections?
  • A croire l’information que le garde du corps aurait reçue de ses collègues policiers de la Cour Constitutionnelle, le fait pour Cherubin de quitter volontairement le parking, amène à supposer l’existence d’une communication préalable avec son bourreau. Conséquemment, il y a aussi lieu de croire que la victime connaissait son bourreau qui pourrait l’avoir attiré vers le lieu de sa mort. Un guet-apens!
    Deuxième question: Qui est cette personne de confiance qui pourrait convaincre Cherubin à quitter son garde du corps?
  • Cherubin a été tué violemment, dans le sang et laisser sur la place publique. Autant que des civils sont impitoyablement décapités au Kivu.
    Troisième question: Cet éventuel message codé des bourreaux serait adressé à qui?

Enfin, il est recommandable à toutes les parties de s’investir dans la recherche de la vérité. Etant donné que tous les partis politiques ont ou devraient avoir des avocats, professeurs, chercheurs en droits humains, journalistes d’investigation, proches parents ou hommes de confiance dans les institutions de la République (Police, ANR, Armée et Justice), ils devraient entreprendre des enquêtes parallèles, afin de contribuer à éclairer l’opinion.

Hubert Tshiswaka Masoka
Avocat
Défenseur des droits humains
Directeur Général de l’Institut de recherche en droits humains (IRDH).

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