« Rentrée politique »: Pari très risqué pour « Joseph Kabila »

Secrétaire permanent du parti kabiliste, Emmanuel Ramazani Shadary a annoncé mardi 22 octobre la « rentrée politique » prochaine de l’ex-président « Joseph Kabila ». Depuis la passation du pouvoir du 24 janvier avec Felix Tshisekedi Tshilombo, ce dernier porte le titre de « sénateur à vie ». Un statut qui comporte des droits et des devoirs. Des devoirs de nature à contrarier les ambitions politiques de cet ex-Président de la République qui se voit déjà à la présidence du PPRD. Une position qui pourrait lui permettre de revendiquer le titre de chef de la majorité parlementaire…

« Kokende liboso eza kokoma te », avait chanté Kofi Olomidé. Traduction: « Rien ne sert de courir. Il faut partir à point ». Le PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie) prépare (déjà) les consultations politiques de 2023. Immodeste, il parie sur sa victoire. C’est la signification de la « matinée politique » que cette formation politique dont le fondateur n’est autre que l’ex-président « Joseph Kabila » vient d’organiser à Lubumbashi, province du Haut Katanga.

Selon Emmanuel Ramazani Shadary, cette réunion était une occasion « de réfléchir, de faire une auto-évaluation sur ce qui avait été fait, qui doit être fait pour l’avenir du parti ». On espère que les militants et cadres de cette association politique ont procédé à une introspection pour cerner l’image qu’ils projettent au sein de la société congolaise.

En termes à peine voilés, Ramazani a annoncé la désignation prochaine de  « Joseph Kabila » au poste de président du PPRD. La ville de Kalemie pourrait servir de cadre à un « congrès extraordinaire ».

On imagine que la présidence du PPRD ne serait qu’une « couverture »  pour permettre à l’ex-locataire du Palais de la nation de se rapprocher du statut de chef de la majorité parlementaire. Et pourquoi pas de succéder à l’actuel Premier ministre, Sylvestre Ilunkamba, « en cas d’accident »?

RENTRÉE POLITIQUE

L’annonce du « retour » de « Kabila » a, été « saluée » par des membres de la plateforme pro-kabiliste du FCC (Front commun pour le Congo). C’est le cas particulièrement des « centristes » du vice-ministre Germain Kambinga, réputés pour leur carriérisme. Ces derniers se sont félicités de cette « rentrée politique » de « Kabila ». Un « Kabila » qu’ils présentent comme le « père de l’alternance » et « lui assure » de leur « soutien total » autant que de leur « franche collaboration ».

Prof. André Mbata Mangu

A Lubumbashi, « Shadary » a invité les membres du PPRD à « préparer soigneusement » ce qu’il considère comme un « événement » qui devrait, selon lui, « faire date » tant au sein de ce parti que du landerneau politique congolais.

Professeur de droit constitutionnel, André Mbata Mangu que l’auteur de ces lignes a joint, mercredi soir, au téléphone, est loin de partager la « béatitude » que Ramazani Shadary affichait le mardi 22 octobre. Pour ce Juriste, la « rentrée politique » annoncée pourrait se révéler un pari impossible pour l’ex-président « Kabila ».

« IL Y A UNE VIE APRÈS LA PRÉSIDENCE »

Tout en se gardant de se lancer dans des commentaires hâtifs – avant de connaitre les résolutions prises à Lubumbashi -, le juriste n’a pas raté l’occasion de rappeler son credo devenu célèbre: « Il y a une vie après la Présidence ». Question: un sénateur à vie est-il en droit d’exercer un mandat électif? Réponse: « Kabila peut bien se lancer dans une telle course, à une seule condition qu’il meurt et ressuscite le troisième jour », ironise Mbata. En français facile, le professeur d’expliquer que c’est une démarche « juridiquement impossible ». Question: Un sénateur à vie ne peut-il pas renoncer à ce titre? « Il n’a pas le droit d’y renoncer », souligne-t-il. Et d’ajouter: « Comme je l’ai dit, je préfère attendre la publication des résolutions prises à Lubumbashi avant d’émettre d’autres arguments ». « Le sénateur à vie ne peut pas renoncer à la vie », ironise le juriste en guise de conclusion.

Que dit la loi n°18/021 du 26 juillet 208 qui régit le statut des anciens « Présidents de la République élus »?

L’article 5 de ce texte soumet « tout ancien Président de la République » à une « obligation générale de réserve ». C’est quoi donc une « obligation de réserve »? C’est une obligation qui s’impose à celui qui y est soumis, tant dans l’exercice qu’en dehors de ses fonctions, un devoir particulier de loyalisme à l’égard de l’Etat et des autorités publiques, l’interdiction de toute parole, de tout écrit, de toute attitude qui se révéleraient incompatibles avec la fonction (Lexique des termes juridiques, Dalloz).

INCOMPATIBILITÉS

L’article 6, lui, parle des « incompatibilités »: « En sa qualité de sénateur à vie, tout ancien Président de la République élu est soumis à toutes les incompatibilités prévues par l’article 108 de la Constitution. Toutefois, il peut exercer des fonctions rémunérées conférées par un organisme international dont la RDC est membre ».

L’article 108 de la Constitution énumère plusieurs cas d’incompatibilités dont l’exercice de « tout autre mandat électif ». Or Emmanuel Ramazani Shadary a annoncé, en termes subliminaux, que « Kabila » va prendre la présidence du PPRD. Il s’agit bel et bien d’un mandat électif.

Poignée de mains Katumbi -Kabila en 2013 lors d’une conférence des miniers à Lubumbashi

Pendant que le parti kabiliste tenait sa « matinée politique » au chef-lieu du Haut-Katanga, ce qu’il faut bien appeler le « clan des katangais » s’est  réuni à Kinshasa autour du Premier ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba, un natif de l’ex-Shaba. On a étrangement noté la présence de « l’équatorien » Henri Thomas Lokondo. « Quand la communauté katangaise veut, elle peut », s’est écrié le « Premier » Ilunga. L’homme n’a manifestement cure d’apparaître comme l’homme d’un clan ou d’une province. Imperturbable, il ajoute: « Nous ne sommes pas condamnés à la division. L’unité est le credo de M. Kabila Kabange, notre autorité morale ».

On peut aisément imaginer que c’est au nom de cette « unité » que des caciques du PPRD ont jugé opportun d’encourager la « réconciliation » entre Moïse Katumbi et « Kabila »? Va-t-on assister à une poignée de mains entre les deux hommes? Dieu seul sait les plaies psychologiques béantes qui peinent à cicatriser dans les deux camps. Il semble qu’il n’y a pas « d’ennemis éternels en politique »

Que va faire « Joseph Kabila » au cas où sa « rentrée politique » se muait en une déroute au regard de l’incompatibilité entre le statut de sénateur à vie et l’exercice d’un mandat électif? Poussera-t-il l’audace jusqu’à faire modifier la Constitution et la loi citée précédemment? Un pari très risqué…

 

B.A.W.