Le Congo est mûr pour un coup d’Etat

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Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

Le 23 juin dernier, un jeune compatriote déployé dans la même bourgade que moi est venu me demander un petit service. Il n’avait pas encore de poste téléviseur chez lui et il tenait à suivre une émission de la RTNC: Karibu Variétés. Surprise, la chaîne de télévision nationale a diffusé en direct une « Journée Nationale d’Action de Grâce ». Comme la bière coulait à flot dans son verre, le jeune homme a avalé sa déception et nous sommes restés scotchés sur cette diffusion à partir de 12h00. A 15h30, nous avons eu un problème de réception. Le lendemain, je me suis rattrapé sur la presse en ligne pour ne pas rater le clou du spectacle.

L’action de grâce est « une attitude de reconnaissance envers Dieu. L’homme comblé de toutes sortes de bénédictions spirituelles dans le Christ reconnait de quel amour il est aimé de Dieu et l’en remercie ». La « Journée Nationale d’Action de Grâce » dont il est question ici fut initiée par le président Félix Tshisekedi Tshilombo. La terre entière sait comment ce dernier est arrivé au pouvoir. Des élections ont été organisées au Congo. Le dictateur Joseph Kabila avait son dauphin. Mais celui-ci a lamentablement échoué en venant en deuxième position. Comme le vainqueur faisait partie du camp le plus hostile au despote, ce dernier s’est servi de ses pleins pouvoirs de fait et de son impunité pour trouver une solution à l’africaine devant lui permettre d’échapper à la justice et de conserver son énorme patrimoine économique ainsi que celui des membres de sa famille biologique, acquis sur le dos du peuple. Arrivé troisième au suffrage universel, Tshilombo a accepté l’inacceptable: être nommé président de la république par le dictateur qu’il disait combattre. Par ailleurs, le dictateur s’est arrangé pour avoir une majorité parlementaire dans un régime semi-présidentiel. Il a également raflé la mise au niveau des gouvernements provinciaux. Ainsi, le président nommé est devenu l’otage de son prédécesseur. Cela explique la situation ubuesque dans laquelle se retrouve l’Etat congolais près de six mois après les élections. Le pays n’a toujours pas de gouvernement. Un flottement propice à l’irruption d’un troisième larron.

La cérémonie d’action de grâce qui s’est déroulée au stade des martyrs de la pentecôte a été ponctuée par des chants dits religieux, un autre héritage empoisonné de longues années de culte de la personnalité sous Mobutu. Le « ndombolo » fut également au rendez-vous. Puis, il y eu des témoignages dans le pur style des « binzambi-nzambi » ou églises de réveil. Mieux, églises du sommeil tant celles-ci vendent des illusions et servent d’opium du peuple. Un fils Olangi, probablement l’héritier du « binzambi-nzambi » fondé par sa mère avec le concours de son père, tous les deux ayant quitté la terre des hommes, a ouvert le bal. On apprenait de sa bouche « sainte » que Jésus Christ était proclamé le Roi des Rois au Congo; que le 23 juin 2019 était le jour de la délivrance du Congo; que sa mère, « Mama » Olangi, avait prophétisé l’arrivée au pouvoir d’un homme qui n’aurait pas du sang sur les mains, allusion faite à Tshilombo qui a pourtant la tricherie dans le cœur; qu’avec ce dernier, les Congolais vivront la fin de la corruption non pas comme résultat des travaux des parlementaires mais du baptême. Alléluia Amen!

Puis vint le tour du témoignage de « Mama » Germaine, la veuve du flatteur récidiviste Sakombi Inongo. Je ne savais pas qu’elle était toujours belle celle-là. Elle a mis son défunt mari en vedette en clamant qu’après les témoignages de ce dernier sur la façon dont le Zaïre de Mobutu avait été vendu au diable, les Zaïrois commencèrent à prier et Dieu exauça leurs prières; ce qui fit échec au projet de balkanisation du pays. Elle a annoncé que le Congo avait un destin prophétique. Car, après Israël, Dieu aurait choisi le Congo. Cela serait semble-t-il écrit à la synagogue de Capharnaüm en Israël où trônerait une carte du Congo. Alors que c’est le despote Joseph Kabila qui a donné aux Congolais leur président actuel, Germaine a soutenu que ce choix était plutôt celui de Dieu. Celui-ci aurait donné au Congo un Président qui s’implique dans les choses de Dieu; qui reconnait la grandeur de Dieu ; qui veut confier le pays à Dieu; un président qui ouvre une nouvelle ère pour le Congo, l’ère de la suite favorable. Alléluia Amen!

Avant les deux témoignages ci-dessus, un apôtre de sexe féminin invité à prier a tout bonnement déclaré que Dieu avait puni le Congo pour avoir commis un péché. Lequel? Du haut de la tribune des Nations Unies, Mobutu avait tourné le dos à l’Etat d’Israël en martelant qu’entre un frère (Egypte) et un ami (Israël), le choix est clair. Apparemment, Dieu avait pardonné les Congolais parce qu’à en croire cet apôtre, il l’aurait envoyé annoncer aux Congolais la fin de leur esclavage. Curieusement, le même apôtre a imploré le même Dieu de descendre du ciel pour désormais vivre au Congo. Car, le Congo serait le pays de Dieu par excellence. Pour preuve, le monde entier entonne des chants religieux composés par les Congolais. (Mboka na biso ezalaka ya yo. Mokili mobimba bakoma koyemba ba nzembo na biso). Alléluia Amen!

Canal+ nous avait trahis pendant que le cortège présidentiel entrait dans le stade. Avant cela, il y avait l’entrée du cortège de la mère du président. C’est déjà un rituel depuis les obsèques de Tshisekedi père et époux. Président d’un Etat laïc, Tshilombo s’est révélé être un Grand Prêtre: « Au nom de toutes les autorités anciennes comme présentes, je demande pardon pour le sang des innocents qui a été versé intentionnellement ou par de simples erreurs », pour les « abus de pouvoir contre les faibles » ou encore pour « le culte de la personnalité ancrée dans toutes les couches de notre société ». Il a dédié « solennellement en ce jour la République démocratique du Congo entre les mains de l’éternel Dieu Tout-Puissant ». Il est allé jusqu’à proposer qu’une réflexion soit engagée pour l’instauration d’un jour destiné à « rendre grâce à Dieu », une fois par an. Impuissant face au bras de fer inégal qui l’oppose à son bienfaiteur et encombrant allié Joseph Kabila, il a supplié le Bon Dieu en ces termes: « Pardonne-nous d’avoir donné ta place aux hommes (…). Je soumets ma nation toute entière à ton autorité suprême. (…) Assieds-toi sur le trône de ce pays et règne en maître absolu. Sois le roi du Congo et prends la place qui t’est due… ». Alléluia Amen!

Le pontife Tshilombo avait présenté un faux diplôme dans son dossier de candidature à l’élection présidentielle. Pour cela, il n’a pas demandé pardon à Dieu. Au lieu d’être élu par le peuple d’abord, il avait accepté d’être désigné président de la république par un dictateur, volant ainsi la victoire d’un autre candidat. Pour ce péché, pas de demande de pardon non plus. Cela signifie que Tshilombo se réserve le droit de choisir, parmi les dix commandements de Dieu, ce qui constitue un péché et ce qui ne l’est pas. Comme tous les Grands Prêtres des « binzambi-nzambi ».

La « Journée Nationale d’Action de Grace » initiée par le président d’une république laïque constitue à coup sûr un aveu de faiblesse. Tshilombo ne sait comment se sortir du piège dans lequel il s’est laissé tomber pour assouvir sa soif de devenir le premier des Congolais. La prière est certes nécessaire au croyant dans la mesure où elle lui permet d’être en harmonie avec lui-même et son prochain. Mais de là à s’imaginer qu’elle exerce une certaine influence sur le Grand Manitou qui régnerait dans les cieux, il y a un pas que seuls les illuminés peuvent franchir. Dessinateur-éditorialiste franco-burkinabé, Damine Glez l’a si bien compris en mettant en scène un Tshilombo à genou s’adressant à Dieu: « Help! » (A l’aide!). Réponse de Dieu: « Hé ho! Je ne vais pas faire ton boulot à ta place » (Jeune Afrique, 25 juin 2019).

Le Congo a toujours souffert de la mauvaise gouvernance. Non seulement le deal entre Joseph Kabila et Felix Tshisekedi en fait partie mais il a conduit le pays dans une impasse. Même si les deux larrons en foire qui se regardent désormais en chiens de faïence parvenaient à former un gouvernement, cela ne changerait pas la donne. Ils ont réussi à faire entrer le pays dans une zone de turbulence. Pour sortir de l’immobilisme, un coup d’Etat qui neutraliserait les deux traîtres s’impose malheureusement. Cela se justifie d’autant plus qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’un chef d’Etat qui s’imagine qu’il a un contact privilégié avec Dieu ou qui se laisse bercer par les témoignages hallucinants des « binzambi-nzambi ». Les mêmes qui hier, pendant que Tshilombo et son « ligablo » UDPS déclaraient lutter contre la dictature, encensaient le despote Joseph Kabila. A l’instar de Maître Renard face à Maître Corbeau sur un arbre perché. Oui, le Congo est mûr pour un coup d’Etat. Avec en perspective une énième période de transition. Un piège sans fin. Un éternel recommencement. Ainsi va hélas le destin des peuples aux élites sans boussole.

 

Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

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