Le devoir d’ingratitude en marche

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Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

J’ai signé plusieurs articles dans Congo Indépendant depuis qu’un des fils du Sphinx de Limete préside aux destinées de notre nation. Dans Félix Tshisekedi élu président par Joseph Kabila (13 janvier 2019), j’écrivais déjà ce qui suit: « Martin Fayulu, vainqueur et ‘perdant’ de l’élection présidentielle, a déposé, à la Cour constitutionnelle, un recours en contestation des résultats provisoires de la présidentielle […] Si jamais [les juges] restaient toujours des marionnettes entre [les mains du despote], en validant son pacte secret avec Félix Tshisekedi, Martin Fayulu et les autres opposants devraient bien décoder le message de la communauté internationale afin d’éviter à notre peuple tant martyrisé les affres de nouvelles turbulences. En effet, la communauté internationale est consciente du pacte ci-dessus. Cependant, pour elle, cela constitue tout de même une avancée pour un pays aux élites sans boussole qui n’aura connu aucune alternative pacifique en près de six décennies d’indépendance ».

Dans l’article Amen! (21 janvier 2019), je notais que « si Félix Tshisekedi jouit de la reconnaissance internationale en dépit de la énième comédie électorale qui vient de se jouer sous le ciel congolais, ce qui est fort probable, ses chances de gouverner réellement seront certes très minces, mais cela ne signifie pas qu’il soit impossible de mitiger les nuisances de Joseph Kabila et l’hégémonie qu’il incarne ».

Comme la plupart de mes compatriotes, j’ai eu mes coups de colère face à l’inacceptable que venait de nous imposer le couple Kabila-Tshisekedi. Mais fidèle à moi-même et conscient du fait que la quête de la vérité des urnes était un combat certes noble mais perdu d’avance dans le contexte particulier des élections de décembre 2018, j’interpellais en ces termes le chevalier dudit combat: Fayulu, taisez-vous SVP! (26 janvier 2019). Dans ma conclusion, je notais que « Fayulu devait certes rappeler qu’il était le vainqueur de l’élection, que le processus électoral était vicié dès le départ et que la victoire de Tshisekedi faisait partie de notre misère et non de sa solution. Cependant, il aurait gagné en estime en soulignant les victoires remportées par le peuple face au despote. Joseph Kabila n’a pas obtenu le troisième mandat consécutif dont il rêvait. Malgré la mobilisation de tous les moyens de l’Etat, il n’a pas réussi à imposer son dauphin que le peuple a littéralement transformé en une pauvre carpe. Ce faisant, Fayulu se serait sorti la tête haute en appelant le peuple à respecter la décision de notre ‘Tour de Pise’, [la Cour constitutionnelle], tout en insistant que la route était encore longue pour redresser celle-ci et qu’il s’engageait à œuvrer dans cette direction pour que la transparence soit un jour au rendez-vous de notre histoire électorale. Car, ce qui est en jeu ici, ce n’est pas le destin d’un homme. C’est plutôt celui de tout un peuple dont la sortie de la mauvaise gouvernance endémique ne se fera que de manière graduelle ».

Face à l’impatience de notre peuple de voir notre drôle d’alternance politique déboucher sur la mort politique du despote, je signais un autre article le 27 février 2019: Le devoir d’ingratitude s’impose. J’écrivais alors que « la Constitution boiteuse du pays aidant, Félix Tshisekedi piégé par le despote Joseph Kabila peut s’en sortir et piéger à son tour son prédécesseur ». La même profession de foi restait de mise dans l’article Faut-il sauver le soldat Tshilombo? (1 février 2020): « A moins de disposer d’un autre plan plus opérationnel et bénéfique pour le peuple, sauver le soldat Tshilombo va de l’intérêt et du devoir de la nation entière. Rester à l’écart comme spectateur dans l’espoir de se réjouir de la chute de Tshisekedi parce qu’il aura accepté que le despote Kabila vole pour lui la victoire électorale d’un autre équivaudrait à apporter de l’eau au moulin du despote ».

En dépit de ses hommages publics appuyés à l’endroit de son prédateur de prédécesseur, Félix Tshisekedi, cet homme qui est tout le contraire des leaders impulsifs que furent Patrice Lumumba, Etienne Tshisekedi et Laurent-Désiré Kabila mais avec un défaut notoire lié à l’usage de la parole en public, reste engagé dans une guerre froide dont l’objectif est de mettre Joseph Kabila hors d’état de nuire. Tshisekedi a lancé une opération de charme en direction du Camp Tshatshi, en soignant les conditions de vie des soldats. Il a éloigné les généraux de la Kabilie des intrigues de la capitale en les envoyant au front de l’Est. Il a montré qu’il pouvait inquiéter les bonzes du Front commun des corrompus (FCC) en s’en prenant à leur petit chef de bande Ramazani Shadary qui déclarait vouloir paralyser le pays si jamais on s’en prenait à Albert Yuma, puissant patron de la Gécamines et centre névralgique du système mafieux mis en place par Joseph Kabila. Lentement mais sûrement, Félix Tshisekedi accompli son devoir d’ingratitude. C’est ce qu’il faut comprendre quand dans Présidentielle du 30/12/2018: ‘Kabila’ passe aux ‘aveux’ (3 février 2020), Baudouin Amba Wetshi écrit: « Ceux qui côtoient l’ex-président ‘Joseph Kabila’ assurent que ce dernier s’ennuie et ressemble de plus en plus à un ‘toxicomane sevré’. Il a les nerfs à vif et serait devenu tempétueux. Aigri. Et ce pour avoir constaté que la ‘télécommande’ qui lui permettait de garder le contrôle absolu sur son ‘partenaire’ commence à accuser des ratés ».

Le 4 février dernier, la guerre froide que se livre le couple Kabila-Tshisekedi a ramené la résidence dite GLM au-devant de la scène politique nationale. Qu’on se souvienne qu’au lendemain de son investiture, Félix Tshisekedi n’avait pas de résidence officielle. Celle occupée par son prédécesseur avait été alors présentée par celui-ci comme un bien privé qu’il aurait racheté aux héritiers de Groupe Litho Moboti (GLM), Litho Moboti étant un oncle à Mobutu. En bon dictateur dirigeant le pays dans une vision néo-patrimonialiste, Kabila y avait accumulé tout un arsenal de guerre à utiliser à des fins privées. Des hélicoptères et chars de combat. Des missiles. Des jeeps militaires, etc. Tshisekedi a désarmé cette résidence dont les héritiers assurent par ailleurs qu’elle n’a jamais été vendue au despote.

Tout se passe comme si nos ancêtres à nous Congolais veillaient cette fois-ci au grain. Pendant deux ans, Joseph Kabila s’est acharné contre la dépouille mortelle d’Etienne Tshisekedi. Mais son acharnement s’est révélé être une bénédiction pour ce dernier qui a fini par avoir des funérailles nationales alors que son fils était devenu président de la république par la même volonté démoniaque de Kabila. Volonté démoniaque car dans ses calculs, Kabila pensait que de tous ses opposants candidats à la présidence de la république lors des élections de décembre 2018, Félix Tshisekedi était le maillon faible qu’il pouvait manipuler à sa guise. Il serait donc plus amer pour lui et plus réjouissant pour le peuple que ce soit ce même Félix Tshisekedi qui lui fasse mordre la poussière. Que le devoir d’ingratitude se poursuive, jusqu’à ce que la peur, qui a déjà commencé à changer de camp, envahisse totalement le cœur de cet individu médiocre sorti d’on ne sait où et qui a réussi à clochardiser tout un peuple par la faute de ses propres élites. C’est à ce prix et à ce prix seulement que Félix Tshisekedi passera du statut de traître à la nation à celui de président de tous les Congolais, applaudi partout comme tel non seulement par les « Talibans », dans un élan digne d’une coterie tribale, mais par tous les Congolais.

 

Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

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