Floribert Chebeya Bahizire, président de la VSV

Président de la très active association de défense des droits humains « La Voix des Sans-Voix pour les droits de l’Homme » (VSV), Floribert Chebeya Bahizire, séjourne en Suisse, où il prend part à la VIIème session de la Commission des droits de l’Homme des Nations unies qui se tient à Genève du 3 au 28 mars. De passage à Bruxelles, Floribert a bien voulu faire, pour les lecteurs de Congoindependant.com, une petite « radioscopie » de l’état des droits et libertés en RD Congo. Une année après les élections présidentielles et législatives.

« Une année après les élections présidentielles et législatives, c’est la désillusion en ce qui concerne les droits et libertés en République démocratique du Congo »

Quel est, pour la RD Congo, l’intérêt de la réunion qui se tient à Genève?

L’intérêt réside dans le fait que la République démocratique du Congo est toujours sous surveillance de la communauté internationale en matière des droits humains par la présence d’un mécanisme spécialisé qu’on appelle « Expert indépendant ». Monsieur Frédéric Pacéré Titinga, un avocat burkinabé, est en charge du dossier en tant qu’Expert indépendant des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en RD Congo. Il a séjourné à Kinshasa où il devait faire le point tant avec les autorités congolaises que les représentants de la société civile.

Quel est justement l’état des droits humains au Congo-Kinshasa?

Les Congolais espéraient que les élections présidentielles et législatives organisées en juillet et octobre 2006 allaient permettre à leur pays de sortir de la mauvaise gouvernance et de s’engager de manière ferme et résolue sur le chemin de l’Etat de droit. Hélas, c’est la désillusion! Une année après ces consultations politiques, tous les indicateurs sont au rouge en ce qui concerne la situation des droits humains.

Quelques exemples?

Il faut dire que la situation des droits humains était déjà hautement préoccupante avant et pendant les élections. On a déploré des exécutions sommaires et autres « disparitions forcées ». Sans omettre l’organisation des procès non équitables, le non respect du droit de la population à l’information, la torture et les mauvaises conditions dans les milieux carcéraux etc. A ce tableau, il y a lieu d’ajouter la situation explosive dans la province du Nord-Kivu et la répression sanglante des adeptes du mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo (BDK), dans la province du Bas-Congo. Il va sans dire que la situation générale s’est plutôt aggravée. La VSV avait sollicité une audience auprès du Premier ministre afin de lui faire part de sa vive préoccupation.

Avez-vous été reçu?

Malheureusement, non. Nous avons eu, par contre, une entrevue informelle avec M. Godefroid Mayobo, ministre près le Premier ministre. Notre interlocuteur avait promis de tout faire pour organiser l’entrevue avec le chef du gouvernement. Depuis le mois de novembre dernier à ce jour, la VSV et tant d’autres organisations de défense des droits humains attendent de rencontrer M. Antoine Gizenga.

A propos de la répression qui s’est abattue sur les membres de BDK, avez-vous le bilan définitif en ce qui concerne les victimes?

La VSV travaille en partenariat avec des organisations présentes notamment à Matadi, Muanda et Boma. Dans le cadre du Réseau national des ONG des droits de l’Homme en RD Congo (Renadoc), nous espérons grâce, au réseau provincial du Bas-Congo, nous documenter suffisamment sur la gravité de ces événements. Nous entendons dénoncer la tragédie du Bas Congo et formuler des recommandations afin d’éviter le règne de l’impunité en RD Congo.

Selon le ministre de l’Intérieur, Denis Kalume Numbi, l’opération menée au Bas-Congo avait pour finalité le « rétablissement de l’autorité de l’Etat ». Quel est votre commentaire?

Ce sont des propos qui sont loin d’inspirer confiance. Ce ministre s’était déjà signalé en janvier 2007 dans cette province lors des premiers événements. Le même ministre a été mis à contribution pour organiser une nouvelle répression barbare et sanglante des membres de BDK. Certains témoignages faisaient état d’une centaine de morts. Des voix s’étaient élevées pour exiger la démission de ce ministre qui passe pour un des hommes de confiance du chef de l’Etat, M. Joseph Kabila. Les organisations de défense des droits de l’Homme avaient déjà exprimé des inquiétudes en apprenant la mutation, au Bas-Congo, du directeur des services spéciaux de la police, le colonel Raüs Chalwe. Pour les défenseurs des droits humains, ce transfert était un signe avant-coureur de ce qui se passe aujourd’hui. Nous suivons attentivement cette situation afin d’éviter que l’Ouest du pays s’embrase pendant que l’instabilité continue à régner à l’Est. C’est une grande préoccupation pour nous tant pour le Bas-Congo que le Bandundu dont une partie du territoire est sous occupation angolaise.

Comment expliquez-vous le mutisme qu’affiche la « communauté internationale » face aux événements sanglants qui se déroulent au Bas-Congo? Devrait-on parler de lassitude?

Il appartient aux Congolais que nous sommes de sortir de la logique qui a prévalu et qui a été imposée aux citoyens du pays lors des élections. C’est une logique qui est loin d’être favorable aux intérêts du Congo, encore moins à l’avènement de l’Etat de droit et au bien-être de la population. Il appartient aux citoyens congolais de faire ce constat et d’en tirer des conséquences en se prenant en charge.

Que faire concrètement?

Il faut que les représentants des forces politiques et sociales se mobilisent. Il me semble que les mauvaises conditions sociales commencent à influer négativement sur le degré d’engagement de la population. Il y a une sorte de démobilisation dans l’air. C’est un piège que nous devons éviter.

Que faire, selon vous, pour sortir la population congolaise de la résignation face à la mauvaise gouvernance?

Il faut d’abord que la population accepte d’affronter les risques découlant de l’engagement pour le triomphe des valeurs telles que l’Etat de droit. Il n’y a pas d’engagement sans conséquence positive ou négative. L’esprit d’engagement fait gravement défaut. La presse doit également jouer pleinement son rôle qui consiste notamment à dénoncer les dysfonctionnements.

Avez-vous le sentiment que la presse congolaise a peur de fustiger les excès du pouvoir?

Au Congo, la peur est devenue une « maladie générale ». J’ai le sentiment que les gouvernants en place ont développé une stratégie de la terreur qui empêche les citoyens à participer de manière active à la marche des affaires de leur pays.

Comment avez-vous pu sortir du territoire national après les « ennuis judiciaires » auxquels est confrontée votre association?

J’ai quitté le pays normalement en accomplissant les formalités usuelles d’immigration.

Sans subir des tracasseries policières ou administratives?

Nullement! Cette situation peut être considérée comme une conséquence positive de l’engagement de la population congolaise à se battre pour le triomphe du respect des droits humains tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la RD Congo. C’est une avancée qu’il importe de consolider. La liberté est consacrée par la législation tant nationale qu’internationale. Nous devons par conséquent continuer à nous battre pour que ce droit devienne une réalité pour tout le monde.

Parlons un peu du meurtre de Madame Aimée Kabila. A quand remonte votre premier contact avec elle?

Cela fait plusieurs années qu’elle avait saisi notre organisation des persécutions dont elle était l’objet.

Qui la persécutait?

Elle disait que ses ennuis proviennent de la confusion qui règne au sein de la famille du feu président Laurent-Désiré Kabila où deux sujets sont tabous. Primo : qui est membre et qui n’est pas membre effectif de la famille du président défunt? Secundo : quelle destination a été donnée aux biens matériels et financiers de l’ancien président? Pour avoir soulevé ces deux interrogations, plusieurs membres de la famille biologique de LD Kabila ont dû prendre le chemin de l’exil. Quelques jours avant l’assassinat de Madame Aimée Kabila Mulengela, une réunion familiale s’était tenue à Lubumbashi. Ce n’est qu’après cette rencontre que le meurtre a eu lieu.

Quel est l’élément qui vous permet de soutenir qu’Aimée Kabila Mulengela est bien la fille biologique de LD Kabila?

Notre association l’a dit clairement en se gardant d’engager une polémique. La VSV a réagi au démenti publié par le chef de la Maison civile du chef de l’Etat. Le premier élément en notre possession c’est l’acte de mariage de la défunte, établi le 25 janvier 2005 par le service de l’état civil de la commune de Ngaliema. Celui-ci identifie la mariée comme étant la fille de LD Kabila. Lorsque Aimée Kabila faisait l’objet de harcèlement de la part de la police et du service des renseignements militaires (ex-Demiap), son avocat, Maître Mukendi a dû se présenter au Parquet où des membres de la famille Kabila ont certifié les liens de parenté existant entre Aimée et LD Kabila. Le document existe et l’avocat lui-même s’est exprimé dans les médias. Je tiens à rappeler que la disparue était titulaire d’un passeport diplomatique. Il en est de même de ses enfants.

Comment expliquez-vous l’étrange silence des autres membres de la famille de Laurent-Désiré sur cette affaire criminelle?

La famille a témoigné en faveur de Madame Aimée Kabila devant les instances judiciaires. Il faut reconnaître qu’il y a aujourd’hui un climat de terreur qui y plane. Il y a aussi la crainte pour l’intégrité physique mais aussi celle de perdre des avantages financiers

Votre association est-elle en mesure de dire qui a assassiné Aimée Kabila?

La Voix des Sans-Voix a donné pas mal d’éléments à la justice congolaise. C’est d’ailleurs l’objet de l’invitation que la VSV a reçue afin de se présenter à l’auditorat général des Forces armées de la RD Congo en date du 29 février 2008. Les témoignages recueillis par la VSV sont différents pour ne pas dire en contradiction avec les résultats de l’enquête menée par la police. Nous avons retracé la chronologie des brimades infligées à Aimée Kabila et son bébé d’un mois, par des agents de l’ex-Demiap, au cours de l’année 2005. Cet enfant est porté disparu jusqu’à ce jour. La VSV a même dénoncé des tentatives d’enlèvement de la dépouille mortelle de Madame Aimée Kabila à la morgue à Mont Ngafula.

Vous avez été convoqué à l’office de l’auditeur général des Forces armées congolaises. Peut-on savoir pourquoi?

C’est le vice-président de la VSV, Dolly Mbunga Ibefo, qui avait répondu à cette « invitation » en compagnie des maîtres Mwila et Alex Mutombo. Je me préparai déjà à voyager pour Genève. En gros, l’auditorat voulait « en savoir un peu plus » sur une correspondance lui adressée par notre groupement au sujet de l’assassinat de Madame Aimée Kabila. L’auditorat a en sa possession les éléments émanant de la VSV aussi bien que ceux fournis par la police. Nous espérons que toutes ces informations permettront l’organisation d’un procès juste et équitable.

Quel message entendez-vous adresser aux Congolais de la diaspora, fatigués de ne pas voir leur pays retrouver une existence normale à l’instar d’autres nations?

C’est un sentiment parfaitement légitime. Les Congolais doivent se mobiliser afin que la RD Congo s’engage résolument sur le chemin d’un Etat de droit. Et surtout que les pouvoirs publics se mettent au service de l’amélioration du vécu quotidien d’une population congolaise qui patauge dans la misère. Nous tenons à remercier les citoyens congolais tant de l’intérieur que de l’extérieur pour la solidarité et la sympathie exprimées à l’égard de notre organisation. Nous encourageons tous les compatriotes à persévérer jusqu’au changement de la situation des droits et libertés dans le pays.

 

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi