Billet: Du coupage

Jean-Marie Mabiti

En 1998, je me trouvais à Kinshasa, en reportage pour le compte du journal Le Soft International, durant la période précédant le lancement du Franc congolais (CDF) destiné à remplacer le Nouveau Zaïre (NZ), monnaie en cours sous le règne du maréchal Mobutu. Vous comprendrez que la défunte République du Zaïre vivait, selon l’ambassadeur, ministre résident – excusez du peu – Justine Kasa Vubu, « un séisme sans précédent ». Mobutu avait fui le pays pour aller mourir dans le lointain Maroc. La plupart des dignitaires civiles et militaires avaient choisi l’exil. Les malchanceux croupissaient au quartier « Intercontinental » de la prison centrale de Makala. Celle-ci s’était vu affubler du nom de Centre pénitentiaire et de rééducation de Kinshasa. Le pays avait changé de dénomination. Il restait une survivance indésirable: le zaïre-monnaie à l’effigie du Maréchal honni!

Une Cellule Technique pour la Reforme Monétaire (CETEREM) va travailler sans désemparer pour la création de ce quatrième franc congolais. Au 30 juin 1998, 1 CDF équivalait à 100 mille NZ, tandis que 1 CDF s’échangeait contre 14 millions d’anciens Zaïres dans les deux provinces du Kasaï! L’Histoire retiendra qu’à son lancement, 1 USD valait 1,3 CDF. Ceci n’est pas l’objet de ce billet. A l’époque, Kin comme à son habitude bruissait de toutes les rumeurs à propos de la nouvelle monnaie en gestation. Lors de mes pérégrinations à travers la « ville haute », expression favorite de notre directeur Tryphon Kin-Kiey Mulumba (Kkm), je ramenais quotidiennement des infos de première main aux confrères du journal Le Soft, version locale. C’est ainsi que Le Soft sera le premier media congolais à rendre publiques les caractéristiques intrinsèques de la nouvelle monnaie.

Sur ces entrefaites, survint la conférence de presse du gouverneur de la banque nationale Jean-Claude Masangu au Grand Hôtel de Kinshasa. Comme c’est de coutume en RDC, la grande salle des concerts était pleine. Davantage avec des personnalités de tous horizons que des hommes de presse. Alors que le gouverneur parlait, je scrutais l’assistance, tentant de repérer des confrères dans cet aéropage. Au fur et à mesure que je balayais la salle, je réalisais qu’ils n’y étaient point. En revanche, il y avait attroupement à la sortie. Je m’avance en pas de Sioux et découvre dans une antichambre un monsieur endimanché trônant derrière une table. Devant lui, une longue queue des « quados ». Entre ses mains, une liste tout aussi longue des « quados » auxquels il remet après chaque appel une enveloppe. Piqué par la curiosité, je me glisse dans la file. Arrive mon tour, l’homme, en fonctionnaire à l’air consciencieux me toise et questionne: « Votre nom? » Je décline mon identité. Il replonge dans sa liste. De haut en bas, de bas en haut: point de Mabiti. Il revient à la charge: « Vous travaillez pour quel organe de presse? ». Je réponds avec emphase: « Le Soft International de Bruxelles ». L’homme s’emporte me priant de faire de la place. « Vous n’êtes pas sur la liste. Point barre ». Je me retire sans enveloppe. Evidemment. Je tire de côté un confrère qui a quitté ce monde depuis lors. Je demande avec mon accent belge: « Qu’est-ce que c’est que ça? » Il répond en rigolant: « Le coupage. Tout simplement le coupage, mon ami le Belge! » J’apprendrais plus tard que le mandarin était le directeur de la presse de la Banque centrale. Alors, je compris…

Jean-Marie Mabiti

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